‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 74 sur 321 · Lyly, Works, III · texte numérisé non relu

Lyly, Works, III

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lui avait assignées ! ». Lyly aurait combiné les deux traits les plus saillants de l’histoire intérieure de l'Angleterre d'un côté, la rivalité entre Elizabeth et Marie Stuart, de l'autre, l'impérissable affection que la reine ressentit presque toute sa vie pour son favori Leicester 2.

Quelque différentes que puissent paraître au premier abord ces trois explications, elles n’en sont pas moins fortement apparentées. Tout bien considéré, elles ne forment que des variantes d'une même interprétation, celle de Halpin. Car dans leurs efforts pour atteindre la vérité, Baker et Bond, s'ils ont remanié les identifications de la plupart des personnages, ent conservé l'idée essentielle mise en avant par leur prédécesseur : ils ont admis comme

1. Lyly, Works, III, 101-102. La clef proposée par Bond est la suivante :

NATIONS E. of Leicester.

Eumenides … n Sir Philip Sidney.

Corsites RU LE Sir Amyas Paulet

GÉLON EE ne E. of Shrewsbury

PANOIOME-2. 0 rsrmerese ? Lord Burghley.

PONTS sn tersiesesnenens ? Sir Fr. Walsingham. SIPÉTODRASE Gabriel Harvey.

CRETE eee Elizabeth.

Tellus..:…… .… Mary Queen of Scots.

SEMOLO ro acmescnes Lady Rich (née Penelope Devereux). AOGSCULA TE M eee Lady Essex, or Frances Howard. BALOD rares se ? The Countess of Lennox.

DIDSAS PE ere cmeicse The Countess of Shrewsbury.

Pour les détails de son argumentation, que je ne puis naturellement pas reproduire ici, voir son édition de Lyly (III, 81-109).

2. Cette interprétation a été, elle aussi, très vivement discutée. M. W. W. Greg, notamment, a fait remarquer (Modern Language Quarterly, April 1903, vi, n° 1) que les négociations en vue d'un mariage entre Leicester et Marie étaient trop anciennes au moment où la pièce fut jouée pour n’avoir pas été oubliées de toute la Cour. Il a surtout reproché à cette théorie de ne pas faire surgir entre les incidents dramatiques et les faits historiques cette correspondance évidente et absolue qui est indispensable pour qu'une allégorie soit compréhensible; et il a noté fort justement que dans la pièce les machinations de Tellus sont dirigées contre Endimion, tandis que dans la réalité Marie Stuart n’intrigua jamais contre le favori d’'Elizabeth. C’est là, en effet, le défaut de la théorie de Bond, défaut qu'il a d’ailleurs reconnu tout le premier lorsqu'il a dit: « Le point faible est assurément l'absence de toute intrigue précise de Marie ou de Lady Shrewsbury contre Leicester » (Lyly, Works, III, 102).

un fait incontestable que la pièce allégorisait les amours de Leicester et d'Elizabeth. C'est pourtant sur ce point, à y bien réfléchir, que devraient porter les objections. Car nombreuses sont les raisons qui se présentent d’elles-mêmes et font insurger l'esprit contre une pareille hypothèse. Et tout d'abord, comment peut-on admettre qu'un dramatiste ait été assez audacieux pour mettre à la scène les sentiments les plus intimes, les plus secrets de la reine. Ce que personne parmi les familiers d'Elizabeth n'eût osé exprimer aux heures où la bonne humeur royale pouvait encourager toutes les hardiesses, un petit auteur, perdu dans les derniers rangs des courtisans, l'eût crié devant la Cour tout entière ! Mais, objecte-t-on, Lyly a représenté ces relations entre Leicester et Elizabeth sous une forme si épurée et si chaste, il a si bien sauvé les apparences, qu'il était vraiment difficile à la reine de se fâcher et la flatterie qu'il a distillée dans sa pièce devait faire passer les hardiesses de l'écrivain. L'argument est spécieux; il peut nous paraître valable parce que, à la distance de plusieurs siècles, tout ce qui fut une réalité présente et immédiate est devenu pour nous un simple thème à spéculations. Mais mettons-nous à la place des gens de l'époque. Chacun des spectateurs avait sur ce sujet passionnant une conviction que de nombreux commérages avaient assurée {. Vouloir expliquer ces amours royales, c'était réactiver tout le travail qui se faisait depuis longtemps dans les imaginations ; et plus la version proposée par l'auteur était différente de celle que l’on chu-

1. Si l’on veut avoir une idée des bruits qui couraient à l’époque, il faut lire la lettre que Marie Stuart, en un moment de colère, écrivit à Elizabeth, et où elle lui rapportait malicieusement les propos que la comtesse de Shrewsbury tenait journellement : « Premièrement, qu’un [Leicester], auquel elle disoit que vous aviez faict promesse de mariage devant une dame de vostre chambre, avoit couché infinies foys avvesques vous, avecque toute la licence et privaulté qui se peult user entre mari et famme; mais qu'indubita-

blement vous n’estiez pas comme les aultres femmes, etc., etc. » (Labanoff, Lettres, Instructions, etc., vi, 50).

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chotait entre courtisans, plus elle donnait à la malice humaine l'occasion de s'exercer. Et quelle contenance, en outre, eût pu avoir la principale intéressée? De deux choses l’une : ou bien Elizabeth était innocente des faits que la chronique scandaleuse lui reprochait ; ou bien elle avait accordé au beau Leicester certaines privautés coupables. Dans le premier cas, eût-elle souffert que Lyly se fît l'écho de bruits calomnieux ? Dans le second cas, toute atténuation de faits peu avouables ne devait-elle pas, en faisant ressortir la honteuse gravité de ces faits, paraître à la reine plus blessante et plus insupportable ?

Par quelque côté que l’on prenne ce sujet, il apparaît donc comme des plus dangereux, comme impossible. Mais pourquoi Lyly aurait-il songé à le traiter ? Une seule hypothèse est admissible : Lyly voulait se faire bienvenir de Leicester; 1l prenait la parole au nom du favori pour assurer la reine que l'amour qu'elle avait inspiré était toujours aussi vif, qu'elle était bien victorieuse de sa rivale. Mais outre que l’on ne voit pas quel intérêt Leicester pouvait avoir à raviver des colères apaisées depuis longtemps?, il est impossible de croire que Lyly se soit fait le défenseur d’une pareille cause. I] ne faut pas oublier que notre auteur était protégé de Lord Burghley et serviteur de Lord Oxford.

1. On oublie aussi un peu trop souvent que les pièces, avant d’être jouées à la cour, étaient soigneusement lues par les officiers des Revels. Jamais Tyllney n'aurait osé prendre sur lui de laisser passer une pièce contenant des allusions à un sujet aussi délicat.

2. Il avait, au contraire, tout intérêt à faire oublier cette affaire. D'ailleurs, il semble avoir aimé sa seconde femme très sincèrement. En 1581, Castelnau de Mauvissière écrivait à Marie Stuart: « J’ay diné ce jourd'huy fort famillièrement avec le comte de Lestre et sa femme, de laquelle il est fort amoureulx » (Labanoff, Lettres Inédites, 110). Quel eût été son rôle dans cette affaire ? Lyly ne l’eût certainement pas mis à la scène sans avoir au préalable obtenu son autorisation. Leicester aurait alors consenti à tourner en dérision celle pour laquelle il n'avait pas hésité à sacrifier son influence auprès de la reine. Sans doute, c'était un homme peu scrupuleux; il ne faudrait pourtant pas en faire un monstre.

Or le parti Leicester n'avait pas à la Cour de plus tenace adversaire que Lord Burghley et d'ennemi plus avoué que Lord Oxford. Tout en restant en des rapports courtois avec le favori de la reine, car il fallait malgré tout le ménager, le Trésorier ne cessa jamais de contre-balancer sourdement une influence qu'il jugeait néfaste t. Cela est si vrai que Marie Stuart spéculait? sur l'inimitié entre les deux hommes d'Etat. Quant à Oxford, il ne se gênait pas pour exprimer en toute occasion sa haine contre Leicester dont il jalousait la puissance, et il avait même tenté, paraît-il, de le faire assassiner 3. Aïnsi il faudrait admettre que Lyly, après avoir passé plusieurs années à la Cour, ignorait encore avec quelle attention jalouse les partis, en ce milieu, comptaient leurs adhérents et quel despotisme les chefs de faction exerçaient sur leurs protégés. Dans sa candeur, 1l aurait commis cette faute de prendre la défense de l'ennemi mortel de son maître ! Rien dans la vie de Lyly ne nous a jusqu'ici laissé soupçonner un pareil fonds de maladresse#.

Mais quittons ces raisons qui ne sont après tout que des raisons de sentiment ou de bon sens: il est d’autres arguments plus convaincants, car ils sont fournis par un examen attentif de la pièce. Le premier qui se présente de lui-même à l'esprit non prévenu, c'est que la physionomie d’'Endi-

1. Leicester, de son côté, ne se gênait pas pour parler de Lord Burghley en termes méprisants, à tel point que Burghley, en août 1585, écrivit à Leicester pour s’en plaindre (Strype, Annals, III, i, 503-506).

2. Labanoff, Lettres et Instructions, V, 432. A la date du 2 mars 1584, Marie Stuart écrit à Castelnau de Mauvissière : « Vous ferez bien d'entretenir Milord de Lestre et Milord de Bourgley, s’il est possible, car ilz sont bien jaloux l’ung de l’autre. J’en sçay quelque chose; mais je ne vous en veux parler pour ceste foys, etc. »

3. State Papers, Dom. Eliz., cli, n° 49. Oxford, on le sait, avait eu une violente querelle avec Sidney, qu’on l’accusait également d’avoir voulu faire assassiner (1bid., no 45).

4, Il ne l’eût pas fait, non plus, sans ingratitude. Il ne faut pas oublier que le comte d'Oxford venait de récompenser généreusement ses services (Voir page 135).

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mion, dans ses {raits essentiels, ne correspond nullement au portrait de Leicester. Le héros de la pièce est un tout jeune homme‘; un léger duvet recouvre à peine son menton ?; 1l a les joues creuses et la figure mélancolique $. Leicester, au moment où la pièce fut jouée, avait environ cinquante ans; il « élait devenu fort replet# », et sur la fin de sa vie, il était, d'après Nauntonÿ, haut en couleur. Tous ces détails physiques sont confirmés et complétés par le portrait qui se trouve dans la collection du Marquis de Salisbury : le visage est bouffi, les cheveux grisonnent fortement et une barbe bien fournie s'étale en éventail sur une puissante poitrine. Endimion a toujours mené une vie solitaire loin de l'amabilité des dames et de la société des hommes 6. Leicester fut pendant trente ans le plus brillant cavalier de la Cour d'Angleterre, et les nombreuses aventures galantes dont il fut le héros prouvent surabondam-

1. Il est même dit qu'il était « almost but newlie come forth of the cradle » (III, iv, 20). La vengeance surprend Endimion avant qu'il soit entré dans la virilité, puisque Tellus dit : « The prime of his youth and pride of his time, shall be spent in melancholy passions... » (I, ii, 59). Voir aussi les paroles de Dipsas : « Thou shalt sleep out thy youth & flowring time... » (II, iii, 32). De même Eumenides fait allusion aux promesses qu'Endimion donne pour l’avenir : « Endimion.. whose vnmellowed conceits promise rype counsell » (ITEM 132)

2. « That chin, on which scarcely appeareth soft downe, shalbe filled with brissels... » (II, iii, 31).

3. « Beholde my sad teares, my deepe sighes) my hollowe eyes, my broken sleepes, my heauie countenaunce... » (II, i, 11-12). 11 est vrai que l’on pourrait voir dans ce passage simplement un exemple de jargon pétrarquiste sans grande portée.

4. D'après le témoignage de L’Aubespine de Chateauneuf, l'ambassadeur français en Angleterre : « À mon arrivée, il estoyt d’ung cinquante troys ou quattre ans, devenu fort replet » (Teulet, Relations politiques de la France et de l'Espagne avec l’'Ecosse, IV, 79). Leicester étant né vers 1532, cette description physique se rapporte donc à l’année 1585 ou à l’année 1586, c’est-à-dire précisément à l’époque que nous avons assignée comme date de la représentation.

5. Fragmenta Regalia, p. 41: « towards his latter end, which with old men was but a middle-age, he grew high coloured, and red-faced ».

6. « Remember my solitarie life, almost these seauen yeeres: whom haue I entertained but mine owne thoughts, and thy vertues? What companie haue I vsed but contemplation? (II, i, 14-16). Yea, that Endimion, who diuorsing himselfe from the amiablenes of all Ladies, the brauerie of all Courts, the companie of al men... » (1bid., 39-40).

ment qu'il n'était pas insensible aux charmes de la femme. Endimion est indécis et irrésolu dans sa conduite; il accepte même les conseils de certain vieillard qui le menace ?. Leicester était le plus altier et le plus autoritaire des hommes ; il donnait des ordres, il ne reçut jamais de conseils. Endimion dans sa jeunesse a seulement éveillé la méfiance de Cinthia; mais depuis peu, en partie sous l'effet des menaces dont il vient d'être parlé, 1l semble surtout anxieux de prouver sa fidélité 3. C’est, on en conviendra, au début de sa brillante carrière que Leicester eut l'entière confiance d'Elizabeth et c'est seulement dans son âge mûr, lorsqu'il n’entrevit plus la possibilité d'atteindre le trône tant convoité, qu’il trahit sa royale maîtresse. Assurément bien subtil eût été le spectateur capable de reconnaître Leicester dans le personnage d'Endimion.

Mais peut-on, au moins, observer entre la situation dans laquelle Leicester se trouva vis-à-vis d'Elizabeth, au moment de la fameuse disgrâce, et les incidents de la pièce cette « concordance générale » que tous les interprétateurs ont reconnue être indispensable à la clarté d'une allégorie politique 4? Comparons les faits historiques et le sujet d'Endimion. Et d’abord que dit l’histoire ? Leicester avait osé porter son affection sur la reine et la reine avait pour

1. Il eût en outre été souverainement ridicule d’insister sur ce trait, si le sujet de la pièce avait été précisément une fugue amoureuse.

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