‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 76 sur 321 · Acte III, scène i · texte numérisé non relu

Acte III, scène i

3. À l’acte V, scène iii, Tellus lui apprend qu'Endimion était désespéré parce qu’il aimait Cinthia. Sur quoi, Cinthia répond : « For my loue, Tellus, that were strange. Endimion, is it true ? — End. In all things, Madame, Tellus doth not speak false » (134-136). Et plus loin : « Was there such a time when as for my loue thou didst vowe thy selfe to death, and in respect of it loth’a thy life? speake Endimion, I will not reuenge it with hate » (159-161).

4. « End. My vnspotted thoughts, my languishing bodie, my discontented life, let them obtaine by princelie fauour that, which to challenge they must not presume, onelie wishing of impossibilities: with imagination of which, I will spende my spirits, and to my selfe that no creature may heare, softlie call it loue. And if any vrge to vtter what I whisper, then will I name it honor... — Cinthia. Endimion, this honorable respect of thine, shalbe christned loue in thee, & my reward for it fauor » (V, iii, 170-180).

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Halpin, en l'espèce le grand coupable, a dû faire subir au sujet pour l'adapter aux événements historiques qu'il y voulait retrouver. Endimion ne trahit pas Cinthia comme Leicester avait trahi Elizabeth, c'est Tellus qu'il abandonne pour Cinthia. Il ne s'agit pas d'une disgrâce, mais d'une vengeance. Celte vengeance n'est pas l'œuvre de Cinthia, mais de Tellus; et si le sommeil sur le talus de lunaire symbolise un emprisonnementi, c'est donc Tellus qui inflige la punition et non Cinthia. Et alors, comment peuton retrouver dans tout cela le prétendu courroux? de Cinthia et son pardon? Cinthia, au contraire, est indifférente: elle ignore jusqu’à la fin l'amour qu’elle a inspiré 8; elle ne pardonne pas, elle sauve; elle ne rend pas sa faveur, elle la donne. Ainsi, non seulement Halpin a faussé la signification des principaux incidents, mais encore il a, par une étourderie incroyable, distribué à tort et à travers aux différents personnages des actes qu'ils n'ont pas accomplis. Il a notamment attribué à Cinthia une grande partie du rôle joué par Tellus. Il a été la victime d’un véritable mirage, car il a vu dans la pièce un sujet qui n'y existe pas et qui, en fin de compte, donne comme une image renversée de la donnée réelle !

Une interprétation ainsi basée sur une déformation grossière des incidents dramatiques est évidemment Insoutenable ; et il n'est pas étonnant que tous les efforts tentés pour l'améliorer aient été voués à l'échec. Même après les savantes discussions de Baker et de Bond, la question se

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2. Le seul endroit de la pièce sur lequel on pourrait s'appuyer pour dire que Cinthia prémédite de punir Endimion se trouve à l’acte V (Voir la scène i où est raconté le rêve d’Endimion). Mais le rêve a eu lieu pendant le sommeil d’Endimion, c’est-à-dire après que la vengeance a été exercée contre lui.

3. IL n’est naturellement pas question de jalousie chez Cinthia, puisque, jusqu’à la fin, elle garde une attitude de hautaine protection. Elle est si loin d’être jalouse qu'elle punit Tellus pour avoir dit du mal d’Endimion (Acte III, sc. i).

pose comme au premier jour : quels sont les gens représentés sous les noms d’'Endimion, de Cinthia, de Tellus, etc. et qui, pareils à des héros homériques, demeurent obstinément dissimulés derrière un nuage protecteur de leur identité ? Quel est le véritable sens des actes qu'ils accomplissent ? Quel est l'accent réel de leurs paroles ? Voilà ce qu'il importe de savoir. Car renoncer à interpréter l’allégorie, comme le voudraient certains critiques découragés par la difficulté du problème, ce serait négliger ce qui me paraît être l'essentiel dans toute œuvre littéraire : les intentions de l’auteur. Autant vaudrait lire un livre écrit en une langue que nous ne comprenons pas, ou suivre une représentation assis à une place où nous n’entendrions pas le dialogue.

D'autant plus que la question n’est pas insoluble. Mais, pour avoir quelques chances de la débrouiller, il est absolument nécessaire de changer de méthode. Le premier interprétateur a commis une faute grave, dont les conséquences, on l’a vu, ont pesé sur tous ses successeurs. À la lecture de la pièce, il a perçu une vague ressemblance entre l'intrigue dont Endimion est le centre et la querelle amoureuse qui divisa Leicester et Elizabeth. Cette idée, une fois émise, 1l a voulu la prouver, et pour y arriver, prenant comme base les événements historiques, il a cherché dans la pièce les incidents qui pouvaient soutenir son hypothèse et n'a retenu que ceux-là. En détachant ces incidents du contexte, non seulement il a négligé une partie considérable du sujet, qui contredisait sa théorie, et a laissé ainsi une porte ouverte aux objections, mais encore les faits, étant dépouillés de la valeur particulière qu'ils tenaient de l'enchaînement des idées, ont été faussés et, de divergences en divergences, le Rev. Halpin a si bien fait qu'il a pris le contre-pied du sujet pour le sujet lui-même.

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Pour éviter de tomber dans les mêmes errements, il sera donc peut-être suffisant d'adopter la méthode contraire. C'est d’ailleurs la méthode logique : mettons-nous à la place d'un spectateur de l’époque ; écoutons ce que dit la pièce et laissons l'assimilation avec les faits historiques se faire d'elle-même. Nous ne partirons plus de l'histoire pour la retrouver dans la pièce; nous partirons de la pièce pour arriver à l'histoire. Et'afin d’être bien sûrs de ne pas perdre pied, pour éviter toute velléité de nous faire une idée préconçue sur les événements allégorisés, effaçant de notre mémoire tout ce qui a été dit jusqu'ici, commençons par reconnaître les trois protagonistes : Cinthia, Tellus et Endimion.

Pour Cinthia la chose est facile : c'est évidemment Elizabeth. On lui donne le titre de Majesté ; elle est chaste, d'une chasteté presque glaciale t ; elle est pitoyable dans sa Justice, et son gouvernement fait l'admiration du monde entier? ; ce sont bien là les vertus singulières que l'on prêtait à Elizabeth. D'ailleurs le nom est transparent, car

1. Voir son attitude envers Endimion, lorsqu'il fait l’aveu de son amour (Acte V, sc. iii). Eumenides dit d’ailleurs : « There was neuer any so peeuish to imagin the Moone eyther capable of affection, or shape of a Mistris: for as impossible it is to make loue fit to her humor which no man knoweth.… » (I, i, 19-21). Corsites dit de Cinthia que « nothing pleaseth her but the fairenesse of virginitie » (IV, i, 67).

2. « Pan. I maruell what Cynthia will determine in this cause.

Zon. I feare, as in all causes, heare of it in iustice, and then iudge of it in mercy » (V, iii, 9-10). — « Thy Maiestie Cynthia al the world knoweth », dit Endimion, « and wondereth at, but not one in the world that can immitate it, or comprehend it » (II, iii, 16-18). — Voir aussi les fières paroles prononcées par Cinthia à l'acte V; on les dirait extraites d’un discours d’Elizabeth : « But knowe thou Dipsas, and let all the Enchaunters knowe, that Cynthia, beeing placed for light on earth, is also protected by the powers of heauen. Breath out thou mayst wordes, gather thou mayst hearbes, finde out thou maist stones agreeable to thine Arte, yet of no force to appall my heart, in which courage is so rooted, and constant perswasion of the mercie of the Gods so grounded, that all thy witch-craft I esteeme as weake, as the world dooth thy case wretched » (V, iii, 26-33). Le mépris du danger était un des traits les plus frappants du caractère d’Elizabeth.

pour les poètes de l’époque il fut souvent synonyme d'Elzabeth 1.

A ce personnage de Cinthia s'oppose Tellus. Les deux femmes sont mises en rivalité de par la trahison et les aspirations d'Endimion, et dans l'intrigue elles sont présentées comme des forces en conflit : Tellus veut se venger d'Endimion parce qu'il soupire après Cinthia, et Cinthia contrecarre les desseins malicieux de Tellus pour sauver Endimion. Cet antagonisme, qui s'étale dans les noms mêmes des deux rivales et domine la pièce tout entière, a un caractère particulier. Cinthia est évidemment plus puissante que Tellus puisqu'elle peut la faire emprisonner, et elle lui est supérieure « en majesté, en vertu, en élévation ? ». Pourtant Tellus conserve, même au milieu de sa défaite, une attitude indépendante et hautaine qui la campe vis-à-vis de Cinthia dans un état de presque égalité. Elle se compare volontiers à Cinthia ? et elle considère que sa beauté est tout aussi « divine ? »; dans sa captivité, elle se vante bien haut que Cinthia peut « restreindre la liberté de

1. Spenser l’a employé, dans son Colin Clout Come Home Again, pour célébrer les qualités de la « Dame de la Mer »: COVNTRIN STE MR tee te rene seen red tre RTC 2 Whose grace was great, and bounty most rewardfull. Besides her peerlesse skill in making well, And all the ornaments of wondrous wit, Such as all womankynd did far excell; Such as the world admyr’d, and praised it. » (187-191) « But vaine it is to thinke, by paragone Of earthly things, to judge of things divine : Her power, her mercy, her wisdome, none Can deeme, but who the Godhead can define. » (344-347)

C’est aussi le nom que lui donnait Ralegh (Cynthia, the Lady of the Sea). Voir également Dekker, Prologue to Old Fortunatus, cité plus loin (p.233, n. 2).

2. « Though in maiestie, beautie, vertue and dignitie, I alwaies humbled and yeelded my selfe to Cynthia, yet in affections, I esteemed my selfe equall with the Goddesses » (V, iii, 145-149). — Endimion compare, lui aussi, Tellus à Cinthia (II, iii, 11-18).

3. « No comparison Floscula? and why so? is not my beauty diuine… » (KL 12819)

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SOn Corps, mais non pas celle de ses pensées 1 »; enfin, elle reçoit des marques de respect : on l'appelle « Madame », litre qui, dans la pièce, n'est attribué qu’à elle et à Cinthia?. De ces premières constatations, se dégage une conviction très forte et qui va sur-le-champ limiter nos recherches. Quand on connaît le caractère impérieux et susceptible d'Elizabeth, quand on sait avec quelle jalousie elle considérait celles des femmes de sa Cour qui pouvaient porter ombrage à sa vanité de coquette incorrigible 3, il est impossible d'admettre une minute que Lyly, dans le personnage de Tellus, ait voulu peindre une sujette de la reine d’Angleterre. Evidemment, seule une femme d’un rang égal à celui d'Elizabeth était dissimulée sous les traits de l’altière rivale de Cinthia. Un nom monte aussitôt aux lèvres : il y avait à l'époque une personne de naissance très illustre, que l'on pouvait considérer — et que l’on considérait — comme la rivale d'Elizabeth sans pour cela froisser l'orgueil de cette dernière; c'était la prisonnière du château de Tutbury, la reine d'Ecosse, Marie Stuart #.

1. « Cynthia may restraine the libertie of my bodie, of my thoughts she cannot, and therefore doe I esteeme my selfe most free, though I am in greatest bondage » (III, ii, 6-8).

2, Voir Bond, Lyly, Works, III, 91. Au début de l’acte IV, il est également fait allusion à son importance : « I maruell Corsites giueth me so much libertie : all the worlde knowing his charge to bee so high, and his nature to bee most straunge.….. »

3. Voir, par exemple, l’anecdote racontée par John Harington dans Nugae Antiquae, II, 139.

4. Tellus est évidemment une reine; plusieurs fois les mots de « maiestie », « prince » sont prononcés soit par elle, soit à son sujet :

« Tellus. So vaine were liberty, and so vnwelcome the following of higher fortune, that I chuse rather to pine in this Castle, then to be a Prince in

any other Court » (III, ii, 13-15). « But here cometh Corsites, I must seeme yeelding and stoute, ful of mildnesse, yet tempered with a Maiestie » (IV, i, 23).

Endimion, de son côté, dit : « Was she not fortunate whome so many

followed ? Yes, yes, but base is fortune without Maiestie » (II, iii, 14-15). (I1 est à remarquer que l’imparfait « Was » ne correspond à rien dans la pièce, mais s'applique fort bien à Marie Stuart prisonnière.)

11 n’est peut-être pas sans intérêt de dire que j'étais arrivé à cette conclusion avant que parût l'édition de Bond (V. Lyly. Works, I, p. xii), et que,

Et en effet, frappants sont les points de ressemblance que l'on découvre sans peine entre Tellus et Marie Stuart. Comme la fascinante reine d'Ecosse qui inspira tant d'attachements romanesques, Tellus est d’une beauté ensorceleuse qui lui vaut d'innombrables adorateurs. « Endimion excepté », dit-elle avec orgueil, « qui n’est pas amoureux de ma beauté »? Et Endimion, de son côté, s'écrie : « N'élait-elle pas fortunée celle que tant d'hommes ont suivie? »! Marie Stuart avait un tempérament fougueux et indomptable, et un caractère vindicatif qui souvent la poussa jusqu'au crime. Lorsque Tellus apprend la trahison d'Endimion, son premier mouvement est de chercher une « vengeance aussi déshonorante que ses propres pensées sont débordantes de malice », car tant qu'il sera possible de se procurer « épée, feu ou poison » nul traître à son amour ne vivra impunis. lellus a pour servir sa violence une « incurable malignité » que « seule la mort pourra détruire # ». « Aussi longtemps que Marie vivra », disaient les hommes d'Etat anglais, « il n’y aura pas de paix, ni de sécurité au royaume d'Angleterre 5 ». Comme celle qui sa vie durant ne cessa d'intriguer contre sa cousine, qui fut pour le gouvernement anglais une source toujours jaillissante de périls et qui, même dans sa captivité, continua à

par conséquent, cette rencontre entre Bond et moi est en faveur de la justesse de notre identification.

1. « It may bee hee is in loue with mee, for (Endimion, hard-harted Endimion, excepted) what is he that is not enamourd of my beautie ? » (IV, i, 5-7). Corsites dit : « I am sorrie so fayre a face shoulde bee subiect to so hard a fortune » (III, ii, 2). Cf. toutes les scènes avec Corsites.

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