‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 84 sur 321 · Teulet, Relations politiques, III · texte numérisé non relu

Teulet, Relations politiques, III

et en janvier 1582/3, il trouvait chez la reine les mêmes sentiments à l'égard « de ce jeune prince duquel elle n’a pas beaucoup de contentement, mais au contraire une très grande déffiance comme je le juge par ces propos et façons de faire! ».

Ces méfiances d’Elizabeth nous les retrouvons chez Cinthia?. Endimion se plaint amèrement que ses meilleures intentions soient méconnues. C’est en vain, dit-il, qu'il a toujours fait preuve de franchise, ayant toujours tenu « ses pensées en balance avec ses actes », étant « aussi loin de songer au mal que de l'entreprendre # », Cinthia ne veut pas croire en lui; elle se montre non seulement « jalouse de sa sincérité, mais encore indifférente, soupçconneuse el insouciante », en sorte que « cette étrange humeur le rend aussi désespéré que les desseins de Cinthia sont douteux 4 ».

Tout d'abord Marie avait ajouté foi aux fourbes proteslations de Jacques; mais peu à peu la pénible vérité filtra au travers de sa prison®?. Lorsqu'elle connut la trahison de son fils, elle entra en fureur. Touchée au vif dans ses espérances 6 el emportée par la malignité de son caractère,

1, Labanoff, Lettres inédites, 40.

2, Ji faut noter que, Endimion n'ayant pas, dans la pièce, encore avoué son amour à Cinthia, ces méfiances seraient absolument inexplicables, si elles ne se rapportaient pas à des événements que l’auteur pouvait sous-entendre parce qu'ils étaient connus des spectateurs.

3. « I im that Endimion (sweet Cynthia) that haue carryed my thoughts in equall ballance with my actions, being alwaies as free from imagining ill, as enterprysing » (II, i, 33-36).

4. « In the midst of these distempred thoughts of myne thou art not onelie jealous of my truth, but careles, suspicious, and secure : which strange humor maketh my minde as desperate as thy conceits are doubtfull » (II, i, 27-80). Cette dernière partie de la phrase peint assez bien les incertitudes éprouvées par Jacques en voyant les tergiversations de la politique anglaise.

5, C’est Fontenay qui annonça la nouvelle à Marie (Voir plus haut, page 171, n. 4).

6, C'était son dernier espoir de recouvrer la liberté qui s’envolait. Elle éprouva aussi un réel chagrin (du moins elle le prétendit) en découvrant l’ingratitude de son fils (Labanoff, Lettres, Instructions, etc., VI, 103, 133 et suiv.). È :

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elle jugea « punition divine ny humaine ne pouvoir esgaller si énorme ingratilude »; elle jura qu'elle « moyennerait en tous les endroictz de la Chrestienté où son crédict se pourrait estendre, jusques à luy donner pour jamais sa malédicuon »; elle le menaça enfin de lui « retrancher le nom de roi en toutes les négociations » el de « le pryver, aultant quil seroit en elle, de toute la grandeur qu'il pouvait prétendre en ce monde de son costé 1 ».

C'est avec la même impétuosité vindicative qu'en apprenant la trahison d'Endimion, Tellus exhale sa colère : « Traître et très parjure Endimion, Cinthia est-elle donc la douceur de ta vie et l'amertume de ma mort? Quelle vengeance pourrait-on imaginer aussi honteuse que mes pensées sont pleines de malice ? Dis-moi, Floscula, si la fausseté en amour peut être châtiée avec une haine extrême ? Aussi longtemps qu'épée, feu ou poison se pourront acheter, nul traître à mon amour ne vivra impuni ? ». Et c'est une déchéance lout à fait comparable à celle dont Marie avait menacé Jacques qu'elle rêve d'infliger au parjure. Car sa vengeance est étrange et ne se comprendrait guère si l’on n'y voyait pas le symbole de quelque manœuvre politique. Elle consiste à plonger Endimion dans un état qui ne sera ni la vie ni la mort. Et Tellus explique le sens de ces paroles mystérieuses : elle fera naître dans

1, En d’autres termes, elle voulait le déshériter, « luy laissant » seulement « à jouyr de la grandeur de son père » (Labanoff, Lettres, Instructions, etc., VI, 103) et du titre de comte de Derby auquel il avait droit (Raumer, Queen Elizabeth & Mary, 351).

2. « Trecherous and most periurde Endimion, is Cynthia the sweetnes of thy life, and the bitternes of my death? What reuenge may be deuised s0 full of shame, as my thoughts are replenished with mallice? Tell me Floscula if falsenes in loue can possibly be punished with extremitie of hate. As long as sworde, fire, or poison may be hyred, no traytor to my loue shall liue vnreuenged » (I, ii, 1-6).

3. « Loth I am Endimion thou shouldest die, because I loue thee well; and that thou shouldest liue it greeueth mee, because thou louest Cynthia too well. In these extremities what shall I doe? Floscula no more words, I am resolued. He shall neyther liue, nor die » (I, ii, 35-39).

l'esprit du jeune homme des pensées si dissolues, elle lui fera pousser sur le cœur une peau si épaisse que ni l'espoir d'avancement, ni la peur du châtiment, ni les conseils des plus sages, ni la société des plus dignes ne pourront altérer son humeur ni lui rappeler son honneur'. En d'autres termes, Tellus veut suspendre toute liberté d'action chez Endimion et, en l’endormant dans un coupable oubli de la vertu, le détourner de son devoir, de la même façon que Marie fit effort pour empêcher Jacques de garder la parole donnée à la Cour anglaise, et réussit même à le plonger dans une impuissante passivilé.

Car les menaces de Marie eurent un commencement d'exécution. Non point qu'elle fût, à proprement parler, en état de contrecarrer directement les desseins de son fils; mais ses partisans, une fois de plus, intriguèrent pour elle. Au moment même où les négociations étaient sur le point d'aboutir, une querelle de frontière, suscitée par l'un des plus ardents défenseurs de Marie, vint subitement jeter un froid entre Elizabeth et Jacques?. À ce coup, le duc de Guise rentra en scène el profita de l'occasion pour recouvrer son empire sur le roi d'Écosse. Il offrit l'armée de la Ligue, à la condition que Jacques romprait avec l'Angleterre. Les jésuites s'abattirent plus nombreux que Jamais sur la Cour écossaise #. Jacques était faible et se laissait facilement entraîner : bientôt il ne fut plus qu'un

1. « There shall such dissolute thoughts take roote in his head, and ouer his hart grow so thicke a skinne, that neither hope of preferment, nor feare of punishment, nor counsel of the wisest, nor company of the worthiest, shall alter his humor, nor make him once to thinke of his honor » (I, ii, 46-50). Les sages dont il est ici question représentaient naturellement les ‘politiques anglais qui, par leurs conseils, essayaient de retenir Jacques dans la bonne voie (Voir plus loin, page 187, l'explication du rêve d'Endimion). Tellus dit aussi qu'elle veut faire oublier à Endimion son amour pour Cinthia, et ramener à elle le jeune homme (Zbid., 44).

2. Pour les détails de cette affaire que Lyly n’a pas allégorisés, car il eût pu le faire difficilement, voir Froude, History of England, XI, 585 et sqq.

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