‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 93 sur 321 · Froude, History of England, XII · texte numérisé non relu

Froude, History of England, XII

2, Ce nombre était en réalité fort exagéré; les Espagnols ne pouvaient mettre en ligne que 62 navires contre 49 aux Anglais (Laughton, Introduction to State Papers relating to the defeat of the Spanish Armada, vol. I, li).

devenait imprécis; l'adversaire soupçonné partout n'étail visible nulle part. Au cours de cette interminable veillée d'armes, l'Angleterre s'énervait visiblement; et les tergiversations de la reine, son inexplicable insouciance contribuaient à jeter le trouble et la fièvre dans les esprits. Comme dans une pièce shaksperienne, la nature ellemême semblait vouloir envelopper le pays d’une atmosphère tragique; les éléments déchaînés firent rage pendant tout l'été ; de mémoire de pêcheur on n'avait vu saison plus tempêtueuse 1.

Aussi ce fut avec un sursaut de soulagement que le 19 juillet au soir, on vit s’allumer le premier signal annonçant la venue de la flotte ennemie. Et à mesure que, de place en place, d’autres signaux répondaient, transmettant la nouvelle jusqu'à Londres, il sembla que s’allumât au cœur de toute la nation comme la clarté du courage invincible. Les craintes disparurent devant l’âpre désir du combat. L’Angleterre se dressa, prête pour les héroïques exploits : un souffle épique la portait ! On sait le résultat de cette lutte, la défaite de l’orgueilleuse flotte, le désastre final sur les côtes irlandaises, le retour honteux des quelques débris qui purent échapper à la tempête et aux marins d'Elizabeth. L'Angleterre était désormais l’impératrice des mers. |

Ce nouveau Salamine eut dans l'âme du peuple un retentissement profond. Cette révélation d’une puissance insoupconnée fut suivie d’une explosion d’orgueil et d’enthousiasme. On voulut perpétuer le souvenir de cet exploit; on frappa des médailles; on fit circuler des gravures représentant les principales phases de la bataille; on créa même des cartes à Jouer destinées à conserver « toujours vert »

1. Voir les lettres de Lord H. Seymour à Walsingham, en juillet 1588 (Froude, History of England, XII, 875).

LOVE’S METAMORPHOSIS. MIDAS 199

le souvenir de la victoire; on nota le fait sur les registres de paroisse afin que la date mémorable fût transmise aux générations futures !. La littérature, comme on pouvait s’y altendre, s'empara d’un sujet aussi palpitant. Il ne se passait pas de semaine où ne parût quelque pamphlet destiné à chanter pouilles à l'ennemi abattu ?. Le vaincu farouche, qui cachait sa honte derrière les portes obstinément closes du mystérieux Escurial, fut traîné sur la scène et bafoué dans les théâtres populaires 8.

À ce concert étourdissant de vivats, de risées et d’injures, Lyly mêla sa voix, accoutumée, pourtant, à parler sur un ton plus discret. C’étaient là, en effet, des événements bien faits pour fournir une de ces allégories politiques qu'il savait tourner si dextrement. N'y avait-il pas dans Ovide, son auteur préféré, une légende qui semblait avoir été transmise pour prophétiser et ridiculiser les malheurs de Philippe ? L'histoire de Midas offrait certes avec celle du roi d'Espagne des analogies singulières et qui, habilement exploitées, pouvaient devenir fort piquantes. Le pouvoir qu'avait le roi phrygien de changer en or tout objet faisait songer à l'inépuisable richesse de l'Espagne. C'est de Bacchus, dieu d’origine asiatique et conquérant de l'Inde, que Midas avait reçu ce don merveilleux; et c’est également des Indes que Philippe tirait en partie les monceaux d'or que les galions espagnols déversaient dans ses coffres. Midas s’affranchit de son dangereux privilège en se baignant dans le Pactole, et l’on pouvait dire malicieusement

1. Voir Noble (T. C.), An Historical Essay on the Rise and Fall of the Spanish Armada, 24.

2. Il m'est impossible de transcrire ici la liste entière des titres que j'ai relevés sur les registres de la Stationers’ Company. On pourra la reconstituer aisément en parcourant la transcription faite par Arber.

3. Collier, History of Dramatic Poetry, I, 277. Cf. aussi Calendar of State Papers. Venetian, vol. 8, 182. Ceci, il est vrai, se rapporte à l’année 1586.

4. La pièce fut écrite avant le mois de novembre 1589; elle fut représentée à la Cour le 6 janvier 1588/9 ou le 6 janvier 1589/90 (Cf. Appendice B).

qu'avec l’engloutissement de son Armada, le roi Philippe avait été débarrassé d'une puissance qui était devenue nuisible. Midas, dans une lutte poétique, avait préféré Pan à Apollon. Or Pan signifie « tout »1 comme catholique signifie « universel »; de plus, le dieu à la tête cornue et aux pieds fourchus ressemblait étrangement au diable que l'on associait tout naturellement à l’idée de la domination papale ?, et, d'autre part, Apollon, le dieu de lumière, de beauté et de poésie, pouvait rappeler aux partisans de la Réforme le Protestantisme, religion parfaitement belle et pure. Et Philippe n'était-il pas le zélé défenseur du Catholicisme contre le Protestantisme ? Le jugement rendu par Midas tournait à sa confusion, de la même façon que l'attaque contre la protestante Angleterre avait valu à Philippe un échec humiliant. Enfin quelle occasion de plaisanteries faciles ne pouvait-on pas trouver dans les oreilles d'âne % que le dieu courroucé avait plantées sur la tête de son stupide contempteur !

Lyly n'avait donc pas grand effort d'imagination à faire pour construire sa pièce sur une pareille donnée“. II a dramatisé l'histoire de Midas telle qu'elle a été contée par

Page 1