‹ John PayneChapitre 32 sur 105 · Voir chapitre I, p · texte numérisé non relu

Voir chapitre I, p

LEE à (7

et de Hafiz sont probablement au nombre des transferts de valeurs linguistiques les plus étonnants du monde: ».

Galland est diffus, d’une facilité négligente et trop porté à embellir. Un exemple suffira : Galland : — « My father joined in opinion with those of his brothers, who had spoken in favour of Egypt, which filled me with joy. Say what you will, said he, the man that has not seen Egpyt, has not seen the greatest rarity on the world. All the land there is golden, Ï mean it is so fertile that il enriches its inhabitants. All the women of that country charm you by their beauty and their agreable carriage. If you speak of the Nile, where is there a more wonderful river ? What water was ever lighter or more delicious? The very slime it carries along in its overflowing fattens the fields which produce a thousand times more than other countries that are cultivated with the greatest labour ».

Payne traduisit le même passage? : — « Quoth my father, who hath not seen Cairo, hath not seen the world : its dust is gold, and its women pictures, its Nile is a wonder, its waters light and sweet, and its mud-a commodity and a medicine ».

Chez Payne, il y avait un équilibre exact entre l’idée et son expression. Son style en prose résultait de la netteté de la pensée. Quelle économie et quelle netteté d'expression dans le portrait brossé par son pinceau hardi d’une belle jeune fille qui se promène : — « She moved with a coquettish swimming gait swaying wonder gracefully * ».

Il a employé à dessein dans les Mille Nuits et une Nuit, des archaïsmes avec le désir de reproduire le tour bizarre et naïf de ces vieux contes. Burton essaya d’en faire autant, mais n'étant pas linguiste et érudit consommé :l échoua. On a fait remarquer que sa version est pleine d’argot et d’américanismes. Il fut novateur en matière de phrases et de mots, quand besoin fut, et sans en donner aucune explication, comme par exemple : « She snorted and snarked ». Il a

1. Le Cambridge Magazine, le 29 novembre 1919. 2. Thousand Nights and one Night, vol. IX, p. 274, John Payne. 3. Id., vol. V, p. 20. John Payne

employé des expressions incorrectes. Payne donne comme exemple son emploi du mot « purfled » comme synonyme de «embroidered. Il n’avait pas comme écrivain assez de modération, quand il traduisit « mal-ouma » (maudite) comme « damned whore » (putain maudite). Ce n’était pas un tempérament de poète, aussi se montre-t-il sévère pour les vers qui commencent par « Renouncemént lowliness the fakirs garments be’ »; il les appelle de méchants vers tandis que Payne estime que dans la poésie religieuse, 1ls sont dignes de Vaughan ou de Christina Rossetti.

Un critique* a dit, non sans esprit, que « l’anglais du capitaine Burton est un mélange d'archéologie et d’argot ».

En effet, l'écrivain qui traduit le motarabe « ras » (tête) par «eyes», et «Käna» (était) par chemadehimself», n’inspire guère confiance quand il fait usage des mots tels que « losel », «meiny », «y clept », « foined », «gar me dree », «swevens » (rêves), « aidance », etc.

Il est vrai que Burton avait amassé dans ses voyages un fonds de connaissances qui, néanmoins, comparé avec l’esprit encyclopédique de Payne paraît indigeste et ressemble plutôt à des bribes incohérentes cueillies n'importe où et enfilées au hasard, qu’à la création organique d’un érudit. Il fut en effet un demi-savant.

Chaque fois que Payne emploie des archaïsmes, l’usage qu'il en fait est d’une correction absolue. Sa prose est d’une énergie mâle, concise, invariablement correcte et frappante. Il manie en maître une phrase longue et complexe. Une grande partie des Mille Nuils cel une Nuit, avait été écrite dans l'original arabe en un style pesant, aussi est-ce avec difficulté qu'on peut réussir à le faire passer en bon anglais.

Les introductions à ses œuvres, sont les efforts d’un styliste remarquable. Sa prose est parfois aussi pittoresque que ses vers. [l avait un faible pour l’emploi du comparatif de l’adjectif qui se termine en «er», par exemple «robuster». Ses

1. Thousand Nighis and one Night, vol. Il, p. 5, John Payne. 2. Edinburgh Review, n° 335, art. VI, juillet-octobré 1886.

Die

phrases sont riches en images et ont quelque chose de bizarre. Il parle des bêtes fauves «standing atgaze in the woods », des chevaliers et des dames du xive siècle en France qui (stray a-toying in the gardens, ride a-hawking in fields, or pass a-hunting through the woods», des Bourguignons « who then lay leaguer at the gates » (de Paris). L’extrait suivant, tiré de l'introduction de son Villon,est caractéristique de ce goût du pittoresque. Payne parlant de la qualité principale que doit posséder un poète romantique et que posséda Villon, dit : « Vrai fils de son époque, il rejeta une fois pour toutes, et d’un jugement infaillible de réformateur littéraire, les tournures affectées du langage, les exagérations de la rhétorique, les restrictions apportées à la vigueur de l’expression, et les chinoiseries de l’allégorie et des concetti qui avaient rapetissé la pensée et avaient déformé les pieds des vers de son temps en réduisant l’art poétique à une espèce de moulin à prières thibétain, dans lequel l’arrivée du printemps, la lutte entre l’amour et l’honneur, le cri de l’amoureux contre la cruauté de sa maîtresse, et la glorification de celle-ci (en la comparant sans fin à des choses propres et impropres) furent réduits à plusieurs reprises en une série de modèles kaléidoscopiques et ennuyeux dans la monotonie de leur beauté maniérée et de la contemplation desquels on se relève les yeux éblouis, le sentiment épuisé, désirant ardemment quelque cri passionné, quelque bourgeonnement d’un sentiment réel pour fendre la gaine étranglante de l'affectation et du procédé ».

Payne traduisit quelques contes qui n’appartiennent pas, à vrai dire, aux Mille Nuits et une Nuit, mais qui se trouvent dans le texte de Breslau et dans le morceau de Calcutta de 1814. Ils furent publiés en 1884, sous le titre de Tales from the Arabic. Grâce à M. Zotenberg, de Paris, qui lui prêta le manuscrit original qu’il avait découvert, il fut à même de publier sa traduction d’ « Aladin ou la lampe merveilleuse » et « Zein ul Asnam ». Après avoir lu la version de Payne, M. Zotenberg écrivit à Payne le mot suivant : « Je ne veux pas vous faire un compliment ordinaire; qu’il me soit per-

mis de dire que ce n’est pas assez de déclarer que vous êtes poète et styliste : ce volume révèle l’arabisant et l’érudit profonds ». Toutes les autorités firent bon accueil à ses Mille Nuits el une Nuit, et sa traduction restera à coup sûr la traduction classique de la langue anglaise.

Hafiz.

Avant que Payne publiât son Hafiz en trois volumes il n’y avait pas de traduction complète du poète persan. Le colonel Clarke et Sir William Jones avaient publié des recueils choisis des ghazels nombreux. Celui-là avait publié un ouvrage soigné mais illisible, qui ne réussit à reproduire la grâce délicate de l'original; celui-ci une versiongracieuse mais peu fidèle, Payne après avoir fini une traduction des œuvres de Bandello, s’adonna à la traduction de Hafiz. C’était une tâche énorme qui lui demanda neuf ans. Dans une lettre du 4 novembre 1899 à Lady Lewis, Payne dit : « Il faut que je finisse Hafiz avant ma mort, et une fois la tâche finie et l’œuvre imprimée, je pourrai dire Domine nunc dimiltis ». L’œuvre finie, en 1901, il tomba gravement malade. Il avait l’habitude de faire allusion à cette période de concentration intense qu'il appelait « The valley of the shadow of Hafiz ». Il dédia les volumes à la mémoire d’Edward Burne-Jones, et comme on a dit de ses Mille Nuits et une Nuit, c’est la traduction classique anglaise du Shakespeare du Levant et de la Perse. Il a reproduit avec un soin diligent la mesure, l’arrangement des rimes, la grâce de l’expression et le parfum délicat de l’original. Pour la première fois des lecteurs anglais furent à même d'apprécier le poète merveilleux du xiv® siècle, Shemseddin Mohammed dont le sobriquet fut Hafiz. Celui-ci fut idéaliste, épicurien, poète et courtisan. Il fut le poète royal de la cour de Shah Mensour, lequel ne quitta pas les eaux de Ruknabad, et le sol et l'atmosphère de Musella*. Il a chanté son amour dans les vers :

Page 1