CHAPITRE III
Villon. — Flowers of France
On a déjà traité la question de ses traductions en prose dans le deuxième chapitre. Une partie considérable de son travail de traducteur concerne la littérature française. Sa traduction de l’œuvre entière de Villon reste un chef-d'œu- : vre de la langue anglaise et le meilleur tribut rendu à un des plus grands poètes français à cause de sa fidélité, de la compréhension intime, de la couleur locale et du bonheur d’expression. Banville, après avoir lu la traduction de Payne, ne put s'empêcher de s’écrier : « Grâce à vous, elle (l'Angleterre) a un poète de plus, et tout en lui gardant son âme gauloise, vous avez bien fait de Villon un des vôtres et pour toujours! ». Maurice Bouchor finit une longue critique du Villon de Payne en rendant hommage à la «patience, à l’érudition solide, à l’aisance, à la dextérité subtile et au talent poétique intrinsèque » qui caractérisent l’œuvre. H. de Vere Stacpoole, le romancier, dans son livre François Villon his Life and Times fait allusion à l’œuvre de Payne dans les termes suivants : « Vint alors Mr Payne, grand érudit et critique excellent. Il fut le premier Anglais qui sut apprécier la beauté des Deux Teslamenis, le premier de nos jours qui ait reconnu dans ce sujet plus qu'un simple auteur de ballades. Il traduisit l’œuvre entière de Villon dans des vers anglais : tâche merveilleuse et formidable ». Il critique, cependant, Payne d’avoir excusé Gautier qui avait placé Villon parmi les « Trois Grotesques? ». Payne avait écrit dans son intro-
1. Lettre de Banville à Payne, le 16 octobre 1878, #. Villon, Cyrano de Bergerac, Scarron.
duction'. « Gautier fut contraint de dissimuler l’ardeur de son admiration sous le masque, transparent, d’une dépréciation partielle et de ménager à son entreprise trop audacieuse de réhabilitation une espèce d'asile apologétique, en classant le premier grand poète de France avec des écrivains moins illustres sous le nom de « grotesques ».
Représentons-nous, pour rendre justice à Payne et à Gautier, l'orage de ridicule que dut provoquer Gautier, lorsqu'il essaya de renouveler l'intérêt du public pour Villon. Il est plus que probable que Gautier avait du génie de Villon, une beaucoup plus haute opinion qu'il ne permit de le supposer. Son jugement public fut altéré par la pruderie conventionnelle et le pharisaïisme du public.
Le Villon de Payne mit en crédit le poète de ce côté de la Manche. D’autres poètes, parmi lesquels se trouvaient Swinburne et Rossetti, en firent autant, et traduisirent quelquesunes de ses ballades. Nous croyons pouvoir avancer que Swinburne et Rossetti voulurent à une certaine époque traduire l’œuvre entière de Villon. Dans une lettre à Mallarmé? Swinburne dit, après s’être exprimé en termes d'amitié envers le premier grand poète français qu'il avait aimé dès son temps de collège, et après avoir présenté une traduction de sa ballade Pour luy et ses Compaignons, « Rossetti et moi, nous avions, autrefois, l’idée de traduire en entier l’œuvre de ce grand poète qui complète selon moi la trinité poétique du Moyen-âge »,les deux autres étant Chaucer et Dante. Dans les poètes de Dante, Gabriel Rossetti se trouvent trois traductions des ballades de Villon, et il y en a dix dans Poems and Ballads (seconde série) de Swinburne.
Robert Louis Stevenson, cependant, trouva à redire à la traduction par Payne de quelques parties de Villon; ii fut tout à fait sévèrepour le poète français et lui fut même hostile. Dans un article il joua le rôle d’un censeur vertueux en le dépeignant vaurien, fainéant, filou méprisable, sans
2. Lettres de Swinburne à Victor Hugo et à Mallarmé, n°3 le 5février 1876 Clément Shorter, 1917. :