MADAME
MONSIEUR. — Qu'est-ce que c'est que ce peignoir-là?...
MADAME. — Un peignoir en soie du Tliibet!...
MONSIEUR. — Je crois qu'il n'a pas l'ampleur voulue !...
MADAME, agacée. — Je ne sais pas quelle est l'ampleur voulue!
MONSIEUR, naïf. — Moi non plus... Mais il bride...
MADAME, à part. — Il appelle ça brider!...
MONSIEUR. — Il bride d'une façon... disgracieuse !...
MADAME, à part, — Disgracieuse! Sauvage, va!... .
MONSIEUR, tirant sur le peignoir par det rière et cherchant à V écarter des reins. — Vraiment, ce peignoir dessine les formes... avec une exactitude...
MADAME, à parL — Il a bien raison... {Elle part en courant sur les planches qui conduisent à la mer.)
MONSIEUR, la suivant. — 11 est d'une transparence!...
MADAME, haussafit les épaules. — Une transparence!... avec des poils pareils!... On dirait un ours blanc!...
MONSIEUR. — Ça a l'air velu... et épais, à première vue!... Mais ça plaque comme une peau mouillée...
DES AGRÈS, s'avançant la main tendue vers Madame. — Enfin!... Avez-vous été assez longue à vous déshabiller?... {A-perce-
vaut Monsieur). Gomment, te voilà, toi?... Je te croyais parti...
MONSIEUR, très sec. — Je suis revenu probablement!...
DES AGRÈS, à Madame f qui enlève son pei gnoir et le remet à sa femme de chambre. — Dites donc, vous savez que les La Balue sont au radeau... le duc aussi...
MONSIEUR, de plus en plus hargneux. — Ah ! ils sont au radeau !... C'est très intéressant!...
DES XGRÈs, surpris. — Ah ça!... quelle mouche te pique donc?... Je disçaàtafemme...
MONSIEUR. — Ah!'c'estàma...(S'arré^an^ stupéfait.) Ah VA {Il entraîne brusquement Madame à quelques pas.) Qu'est-ce que c'est que ce nouveau costume?...
MADAME, à part. — Patatras !... {Haut.) C'est mon second costume... Celui que je mets... quand on répare l'autre...
DES AGRÈS, à part, examinant Madame, — Mâtin! quel costume!... et quelles jambes!...
MONSIEUR. — 11 est d'une inconvenance!
MADAME. — En quoi?...
MONSIEUR. — En tout!... Sa couleur, d'abord!...
MADAME, candide, — Le blanc est une couleur inconvenante?... Ah!... C'est particulier!... Je croyais que c'était au contraire l'emblème de l'innocence I...
MONSIEUR, continuant son examen. — C'est absolument comme si tu n'avais rien du tout!...
MADAME. — Oh! que non!,.. C'est bien plus encombrant !..>
MONSIEUR, consterné, — Le pantalon au genou... pas même!., les manches absentes!.. {S' apercevant que toutes les lorgnettes sont
braquées sur Madame.) Allons!... entrons vite dansTeau...
MADAME. — Entrez si vous voulez !... Moi, j'attends Henriette!...
MONSIEUR. — Mais madame de Palombe vous rejoindra...
MADAME. — Non!., je lui ai promis de Fattendre pour me baigner... {Elle s'allonge sur le sable sec. Le pantalon remonte considérablement.)
MONSIEUR, se précipitant sur le peignoir que tient la femme de chambre, — Vous allez vous refroidir!... {Il pose le peignoir sur Madame et le roule autour de ses jambes.)
MADAME, le repoussant d'un mouvement de croupe qui (ait saillir toutes ses perfections, — En voilà une idée!... de m'emballercomme un malade!... Ah!... Henriette!... {Elle 60 lève d'un bond et court au devant de Madame de Palombe.)
{Monsieur^ navré, suit mélancoliquement ces dames qui entrent dans Veau.)
M AL li^E, à part y entrant lentement. — J'ai froid!.. Ça m'est horrible, cette façon d'entrer peu à peu !... Mais ça permet aux regardeurs de détailler...
MONSIEUR, crispé. — Plongez-vous!...
Plongez-vous donc vite ! . . . (Il la saisit par les épaules et la couche sur Veau.)
MÀ.DkME, vexée. — Laissez-moi!... C'est insupportable!... (Elle s échappe, plonge et file rapidement entre deux eaux,)
MONSIEUR. — Autre chose!... La voilà partie, à présent!..
MADAME, ressortant à quelques pas plus loin. — C'est le moment de filer au radeau!.. (Elle s'éloigne en nageant très vite vers le large,)
Mo^siE\]Rinquiet,s'élançant derrière elle.
— Où va-t-elle?... Où peut-elle bien aller?...
MADAME DE PALOMBE, pOUSSatlt deS
cris de paon. — Ne me laissez pas toute seule!...
MONSIEUR, atteignant le radeau sur lequel Madame est déjà grimpée. — Mais c'est de la folie, d'aller de ce train-là !.,.
MAïAME, énervéej au grand La Balue. — Me voilà!... Je viens pour apprendre à faire la boule...
MONSIEUR, saisi* — La boule?...
LE PETIT LA BALUE, à Madame. — Parfaitement...jevais vous montrer ça... tenez..» laissez-vous gli* ;er du radeau...
MADAME. — Oui!... mais c'est que... je vais couler, si je ne nage pas !..
LE GRAND LA BALUE. — N'ayezpas pcur...
j'étends mes bras... Vous voyez?... (// la re^ çoitdans sesbras.)
LE PETIT LA BALUE. — Mettez d'abord votre tête enWe vos genoux.. .
Bi JOIES CONJUGALES
MONSIEUR, effaré. — Mais non!... elle va se faire mal ! . .
LE GRAND LA BALUE. — Se faire mal?...
dans Teau? Allons donc!... Je réponds d'elle!...
LE PETIT LA BALUE. — Nous en répondons!...
MADAME, se laissant aller mollement. — J'ai confiance!..
MONSIEUR, horripilé. — Je m'oppose formellement à ces jeux-là I... C'est ainsi qu'on se noie...
LE GRAND LA BALUE, gouailleur. — C'est ainsi qu'on a vu des familles entières périr en apprenant à faire la boule...
MONSIEUR, à Madame. — Très sérieusement, Jane, je vous prie de retourner à terre..»
MADAME, à part. — Moi qui comptais tant m'amuser!... (Elle se met à nager; les La B allie, le duc et Monsieur la suivent.)
MADAME, à part, nageant sur le ventre à grandes brasses on diileuses et allongées, et regardant les lorgnettes braquées sur elle. — Je crois que le coup du foulard ne peut être mieux placé qu'en ce moment... {Elle se retourne sur le dos et nage en faisant aller ses bras en roue,) Encore un instant... pour leur laisser le temps de voir ce nouveau mouvement... Ai-je pied?... (Elle tâte le fond d'un pied,) Oui... je dois avoir de l'eau à la taille àpeuprès... (£'/^e tire brusquement sur un des pans du foulard et prend pied. — Monsieur, qui s'aperçoit que l'équilibre de la coiffure se dérange, saisit à deux mains la tête de Madame et maintient vigoureusement les boucles prêtes à s^ échapper.)
MONSIEUR, triomphant. — Sans moi, vos cheveux allaient être mouillés !...
MADAME, entre ses dents, — Maladroit!...
LE GRAND LA BALUE, à part, — Mari, va !... (A Madame qui marche vers le bord.) Vous n'essayez pas une dernière fois la boule, avant de sortir de l'eau?...
MADAME, revenant à lui. — Si!... Placezmoi bien dans la position voulue!...
LE GRAND LA BXLUE, passaut ses malns sous les bras de Madame. — Là... allongezvous!... Maintenant, ramenez les genoux contre le menton... bien!... A présent, abandonnez-vous?... Mieux que ça!.,. C'est l'abandon qui vous manque... Assez !... relevez la tête \,..{Il tire vivement^ sans en avoir Vair^ sur un des pans du foulard et exécute le mouvement rêvé par Madame.)
MADAME, debout, entourée d'une nappe de cheveux d'or. — Ah !.. . mes cheveux ! ! !
MONSIEUR, furieux, s apercevant qu'au bord on déploie des lorgnettes de renfort. — C'est stupide!...
LE GRAND LA BXL\jEjConcilianL — Oh!...
C'est un tout petit malheur!... que nous allons réparer!... (// ramasse à pleines maim les cheveux de Madame pour V aider aies rentrer sous le foulard.)
MONSIEUR. — Permettez?... je me chargerai de ce soin !.. (/^ repousse brusquement le grand La Balue.)
LE PETIT LA RALUE. — Mais...
MONSIEUR, exaspéré j s' adressant aux La Balue. — Et vous m'obligerez en allant tous les deux faire la boule plus loin.. . entendezvous?...
MADAME, saisie. — Ah 1 ça, devenez-vous fou?...
LE GRAND LA BALUE, hautain. — Je ne sais si vous comprenez la portée de vos paroles...
MONSIEUR. — Parfaitement... et celle de mes gestes aussi!... (Il envoie au grand La
Balue un soufflet retentissant. — Murmures^ tapagey saisissement général.)
MADAME, anéatitie. — Oh!... Moi qui me réjouissais de prendre un bon bain ! 1 1