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LA PÈCHE

Les pêcheurs à la ligne parvenus à un certain âge se plaignent généralement de ne plus réussir comme au temps de leur verte jeunesse, et ils en

paraissent surpris. Je m’étonne, au contraire, qu’après tant de catastrophes causées par les asticots et les vers de vase, le poisson se laisse encore attraper à cette vieille plaisanterie, cousue de til généralement blanc, qu’on appelle un hameçon.

Comment admettre que, quand un goujon vient d’être brusquement emporté, sous les yeux de sa famille et de ses amis, par un ver rouge accroché à une petite ficelle, il se trouve généralement un autre goujon assez dénué de la circonspection la plus élémentaire pour aller se jeter presque aussitôt sur un ver rouge identique suspendu à cette même ficelle?

La pêche a scs raisons que la raison ne comprend pas, et il y a dans tout ceci un ensemble de

phénomènes psychologiques qui sont pour tenter la méditation d'un analyste subtil comme Paul Bourget ou son disciple.

Nous ne nous atumlerons pas à discuter si le poisson a une âme, — problème totalement dénué d'intérêt depuis que l’homme lui-méme a renoncé à en avoir une, — et nous passerons immédiatement à l’examen de ses lacultés intellectuelles.

C’est un fait acquis à la science que le cerveau

du poisson est un des moins développés qui se rencontre le long de l’échelle des êtres, et il n’y a aucune comparaison il établir entre l'angle facial d’un brochet ou d’une alose et celui d’un Littré ou d’un Herbert Spencer; — l'œil globuleux, immobile et sans paupières, contribue à donner à ce vertébré inférieur une physionomie qui contraste singulièrement avec la vivacité clignotante des prunelles de M. Thiers ou de Henri Rochcfort; —

entin tout le monde a pu remarquer que le poisson ne possède pas l’usage de la parole et que, faute de doigts, il n’a même pas la faculté de recourir au langage dont l’abbé de l’Épée dota l’humanité; si vous y joignez qu’il se sert de son ouïe dans un but à peu prés exclusivement respiratoire, vous reconnaîtrez que la propagation de l’enseignement dans les couches profondes de nos rivières se heurte à des difficultés telles qu’il n’y a pas lieu

de s'étonner si la pisciculture intellectuelle est restée ù l’état rudimentaire.

Passant à l’étude des facultés affectives, dont le développement est presque toujours en rapport avec le degré de cérébralité du sujet, nous observons que le poisson est un des êtres dans les préoccupations desquels la sentimentalité occupe le

moins de place; on sait, en effet, grâce aux progrès de la biologie, que le flirt aquatique procède généralement à distance et que les unions les mieux assorties du monde fluvial se nouent et se dénouent dans une seule entrevuedes époux : madame dépose ses œufs le long d’une berge, oit, quelques instants plus tard, monsieur vient très froidement remplir ses devoirs paternels, et tout se borne à ce rendezvous auquel les deux conjoints ne viennent pas en même temps.

Mince d’idylle!... on voit que, malgré sa prédilection marquée pour les vers, le poisson est un être complètement dénué de poésie.

Ayons le courage de l’avouer, les facultés de cet animal sont â peu prés exclusivement développées dans le sens de la voracité : sa perception visuelle, prodigieusement aiguisée, lui signale de fort loin la proie avidement recherchée, et la souplesse de scs organes locomoteurs lui fournit

le moyen de fondre sur elle avec une rapidité foudroyante; mais n 'attendez pas de lui un discernement quelconque dans le choix des comestibles; il se jette inconsidérément sur tout ce qui ressemble à ce qu’il a l’habitude de manger et ne se préoccupe pas plus île la qualité que du prix; Brillât- Savarin a dit : •< La brute se repaît, l’homme mange, l'homme d’esprit seul suit manger. »

A en juger d’après sa façon de se repaiire, le poisson est de toutes les brutes celle qui a le moins d’esprit.

Envisageons maintenant de quelle façon les choses se passent dans la vie fluviale de tous les jours :

cipitc dessus la gueule ouverte; ce gardon a trouvé mainte fois pareille aubaine dans le cours de son existence, il l'a toujours saisie avec empressement et n'a jamais eu à s’en plaindre; quoi de plus naturel que de céder au penchant qui l’entraîne violemment vers un fin morceau!

Sans doute, ce gardon a entendu parler vaguement d’accidents causés par des grains de blé ; mais quand la passion vous pousse, on ne prend pas le temps de songer à des périls aussi exceptionnels; d’autre part, on s’habitue au danger, et, à force d’avoir englouti des centaines de grains de blé sans aucun inconvénient, tout gardon en arrive insensiblement à se persuader que les récits des catastrophes dont on a bercé son enfance sont des histoires de bonnes femmes; il se jette inconsidérément sur les grains de blé sans la moindre inquiétude, et un beau jour il y reste accroché.

Telles ces familles entières qui périssent empoisonnées par des champignons, après tout ce que l’on sait du danger de ces cryptogames!

Il semble moins naturel que, peu d'instants après la disparition de ce gardon, un autre gardon, témoin du malheur de son collègue, se laisse prendre au même piège. Ce phénomène, en apparence inexplicable, se réduit pourtant ù des faits d’une simplicité tout à fait élémentaire, si l’on prend la peine de l’analyser froidement.

Qu’arrive-t-il, en effet?... Dès qu’un jeune

gardon est arraché ù l’affection des siens, le conseil de famille se rassemble aussitôt et chacun de commenter l'événement selon la tournure de son caractère : c’est d’abord quelque fier-à-bras de l’entourage qui s’offre généreusement pour partir à la recherche du disparu (tel Stanley s’élançant sur les traces de Livingstone;, et qui bondit plein de vaillantise sur le premier grain de blé qu’on lui montre; il disparait à son tour.

Après la première émotion causée par ce nouveau désastre, un raisonneur sort du groupe et démontre clair comme le jour que si ses compa-

gnons ont été emportés en grignotant le grain de blé, c’est qu’ils ne savaient pas s’y prendre; on le contredit, — il réplique, — la discussion s’anime,

— et, finalement, notre dialecticien se pique d’honneur..., je veux dire qu’il se fait piquer par l’hameçon fatal.

Un quatrième vient ensuite, un de ces esprits curieux auxquels l’impérieux besoin de connaître le secret des choses fait oublier toute prudence (le martyrologe de la science est plein de ces nomsdù !)

— il s’approche délibérément, examine le grain

de blé avec un sang-froid imperturbable, le percute du bout du bec, l’cntr’ouvre même comme avec la pointe du scalpel et linit par y goûter; un de plusl

Arrive alors un maniaque, un de ces individus que la fatale passion du jeu rend capables de toutes les folies : il se dit que le grain de blc vient de passer quatre fois, que, selon toute probabilité.

la série ne va pas se prolonger, et il parie à cinq contre un qu’il tombera le grain de blé... On tient ce pari, et il jette sa personnalité sur l’hameçon

comme un louis sur un tapis vert; encaissé aussi, celui-là!

Puis quoi? d'autres viennent ensuite, par vantardise, par stupidité, par dégoût de l’existence, quelques-uns même poussés par la faim, triste

conseillère, et décidés à risquer le tout pour le tout. A la friture!

Et quand arrive le soir, une société de gardons est décimée, uniquement parce que ce poisson n’est pas assez raisonnable pour savoir s’abstenir de tout comestible qui n’a pas été approuvé par le Laboratoire municipal de l'endroit.

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