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licate consigne. Par tous les temps il faut tenir la mer. Les coups de vent, les brouillards les plus intenses, les ouragans redoutés par les autres camarades sont alors les bienvenus pour le commandant qui taille en pareille besogne. Brumes et tempêtes n’aident-elles pas au hardi capitaine à se défiler de l’ennemi, à passer à travers ses lignes sans être signalé, à mener à bonne fin une mission d’où dépend le sort d’une escadre ou d’un pays ?
Vauquelain avait le génie des déguisements qu'il faut prendre, des manœuvres, des coups d’audace qu'il faut tenter en semblable occurrence.
À peine tenait-il la mer depuis quelque temps, qu’au retour d’une de ses périlleuses croisières, il reçut—par commission—du ministre de la marine, le commandement de l’Aréthuse, frégate de trente canons. Elle était attachée à l’escadre chargée de ravitailler et de défendre Louisbourg, menacé par les Anglais.
C'était une commission et non un brevet que venait de recevoir Vauquelain, et voici la différence de ces deux actes royaux. La commission est une lettre de marque qui confère la permission d'aller en course sur les ennemis; le brevet donne un grade régulier, permanent, et sujet à promotion dans la marine ou dans l’armée, Changer l’une pour l’autre fut le but suprême de la vie de Vauquelain.
Ce hardi marin ne pouvait trouver plus belle
occasion pour faire valoir ses qualités. Aussi le voit-on toujours au premier rang pendant cette guerre désastreuse,
Le 9 juin 1758, l’Aréthuse jette l'ancre devant Louisbourg. Vauquelain s’est rappelé son hardi métier d’éclaireur. Sa frégate a passé sans encombre les lignes de l'amiral Boscawen qui croise à l'entrée du port depuis le deux juin. A peine arrivé, le capitaine prend part à toutes les phases, à tous les succès, à tous les revers du siège. Pendant des journées et des nuits entières ce ne sont que des rafales de fer et de mitraille, qui vont de la ville à la flotte et des assiégeants aux assiégés. Tout ce que peut le génie de la guerre et de la destruction est mis en œuvre par les géants qui se trouvent aux prises. Quatre frégates, deux vaisseaux de ligne français sont coulés à l’entrée du port, pour en défendre l'accès. Ainsi l’a voulu le gouverneur, le chevalier de Drucourt.
Et la pluie de fer de passer toujours, de passer sans cesse sur les implac ables ennemis. Un projectile tombe dans la sainte-barbe de l’Entreprenant, vaisseau de 74 Il saute. Ses débris mettent le feu au Célèbre et au Capricieux, dont les batteries chargées et sans artilleurs criblent de boulets et la ville et les Anglais.
Nuit et jour on se fusille, on se canonne de part et d'autre. Hier au soir une bombe a incendié le “ grand corps des bâtiments du roy ; ” demain, ce sera un boulet rouge qui mettra le
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feu à l’église, et à quelques jours de là les casernes de la Reine brüleront. Bastions, lunettes, redoutes, escarpes, avant-postes, chemins couverts, casemates, tout est écrasé, tordu, brisé, éventré par la mitraille. Elle ne cesse de crépiter, de tout enlever sur son passage et de tomber si dru, qu’à cent vingt-trois ans de distance, visitant les ruines de Louisbourg, avec un offcier de la Galissonnière, le lieutenant de vaisseau Rouyaud, nous retrouvions l'assiette et les alentours de cette ville morte, couverts de débris de projectiles.
Pendant ces heures terribles, le moral des troupes ne se dément pas un seul instant. Tous rivalisent. La femnre du gouverneur, madame de Drucourt, est au premier rang. Chaque jour, aux applaudissements de ceux qui vont se faire tuer pour la France, elle monte, intrépide sur les remparts battus en brèche et tire trois coups de canon, aux endroits les plus exposés.
Bon sang tient de race : et si notre mère-patrie a su léguer à l’histoire Jeanne D'’Arc, Jeanne Hachette et les femmes héroïques de la guerre de 1870, notre Nouvelle-France lui a donné à son tour Mme de la Tour, Mille de Verchères et Mme de Drucourt.
Et, pendant que se déroule ce drame immortel, Vauquelain et l’Aréthuse sont partout, sur la rade, dans le port, au large, faisant leur pénible devoir et donnant eux aussi rude besogne à l'Anglais.
Lisez la chronique de ces jours de sang et de deuil. Dans son laconisme militaire elle est plus éloquente que n'importe quel panégyrique (1).
“ Les Anglais, dit-elle, assiégeaient Louisbourg par terre, et la bloquaient par mer. Vauquelain comprit qu’il incommoderait b: ucoup l’ennemi, s’il s'embossait dans une bai -g de laquelle il fallait qu'il passât ainsi Le les munitions dont il aurait besoin, pour faire le siège de Louisbourg. Le conp d’œil de ce jeune capitaine était juste, et le feu de sa frégate, embossée à un quart de lieue du rivage, tua beaucoup d’ennemis et retarda leurs opérations. De leur côté les Anglais formèrent une batterie sur la frégate de Vauquelain, qui, pendant quinze jours qu'elle resta dans cette situation dangereuse, fut renouvelée trois fois d'équipage. Enfin, voyant sa frégate et ses agrès écrasés par les boulets et les obus qu'on n'avait cessé de lui tirer, Vauquelain prit le parti de venir se mettre à l’abri de la ville, pour se remettre en ordre.”
Le temps pressait pour réparer les avaries de l’Aréthuse. On y para tant bien que mal, tout en ne perdant pas son temps, car la chronique continue :
“ Nous tirions à mitraiïlle et faisions le plus de bruit que nous pouvions. M. Vauquelain employait tous les moments qu’on l’empêchait de
(1) Vide : W‘moires pour servir à l'histoire de la navigation française, toine {I, p. 40.
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partir d’une facon qui devait nous consoler de ce retardement forcé.”
Mais le siège avançait et le gouverneur de Drucourt, voyant sa ville se démanteler, ses troupes décimées par le feu de l’ennemi et par la maladie, résolut de donner de ses nouvelles en France. Fine marcheuse, portant toute sa toile à merveille, et commandée par un capitaine ayant fait ses preuves, l’Aréthuse fut choisie pour forcer la croisière anglaise.
Pour y parvenir, il fallait attendre le brouillard du nord.
Les brumes de Louisbourg! Ah! j'ai respiré leurs âcres senteurs, et je les ai décrites dans mes notes de voyage (1).
Rien de triste comme cette nuit en plein jour, qui ne permet pas au matelot de distinguer sur le pont à une longueur de main. Autour de lui tout est nuageux, opaque. La mer est là qui confond ses teintes grisâtres avec le ciel fameux. Sans le monotone clapotis de la vague qui se brise sur le flanc du navire, l’homme à la roue croirait que son capitaine a mis le cap sur le néant.
C'était au milieu de ce chaos que Vauquelain devait s'orienter. Il le fit en maître des choses de la mer, passant avec précaution à travers les épaves des navires scmbrés en rade, évitant les bordées d’artilleries tir‘es au hasard dans la
(1) Vide : De tribord à bâbord,
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buée épaisse par amis et ennemis, et perçant la flotte anglaise sans qu’elle s’en doutât. Dès que le rideau de brume se fut déchiré brusquement, ainsi qu'il arrive presque toujours dans les parages du Cap-Breton, Boscawen vit avec stupeur l’Aréthuse filant grand largue à l’horizon et portant fièrement à sa corne d’artimon le pavillon fleurdelysé.
Les Mémoires chronologiques pour servir à l'histoire de la navigation française mentionnent ainsi ce qui arriva alors :
“ L'amiral anglais, surpris de la hardiesse et de l'exécution de ce dessein, dépêcha les meilleurs voiliers de sa flotte à la poursuite de cette frégate; mais par la fausse route qu'elle fit la nuit suivante, Vauquelain les mit en défaut, et arriva à Bayonne.”
Bien lui en prit, car sa bonne réputation de marin n'aurait pu le soustraire au sort de ses compagnons d’escadre. Quelques jours après le départ de l’Aréthuse, les assiégés, la rage dans le cœur, mais se défendant toujours, virent détruire ce qui restait de la flotte française en rade de Louisbourg. Le Prudent et le Bienfaisant furent amarinés pendant la nuit par six cents Anglais. Le Prudent brüla jusqu’à sa ligne de flottaison, pendant que le Bienfaisant, traîné à la remorque par l’ennemi, voyait ‘“ tomber ses mâts, pendant le trajet, tant il était maltraité par le canon.”
Le 26 juillet 1758, onze jours après le départ de l’Aréthuse, le rideau tombait sur le premier
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acte du drame sanglant de la cession de la Nouvelle-France. Louisbourg capitulait, mais, au milieu de tous ces désastres et de ces humiliations, Vauquelain avait réussi à sauver sa frégate et l'honneur de son paville .
Causant un jour avec des officiers de la marine française, après la reddition de la ville, l'amiral Boscawen disait :
—Messieurs, je ne sais pas quel est l’habile
commandant de l’Arélhuse qui m’a échappé. Je gagerais que c’est un routier marchand, car il sait bien son métier. Si l’un de mes capitaines de frégate en eût fait autant, mon premier soin, en arrivant en Angleterre, serait de solliciter pour lui un brevet de capitaine de vaisseau.
Une aussi brillante conduite aurait mérité la récompense d’un haut grade dans la marine royale, mais Vauquelain—disons le mot qui a pesé sur toute sa carrière—Vauquelain était roturier. Autre faute grave, il sortait de la marine marchande, Or, à cette époque, un simple cadet se croyait et par sa naissance et par les traditions du noble corps de la marine, au-dessus de ce qu’on était convenu d’appeler un routier marchand. Quelques titres qu'eût un de ces officiers de fortune a l'obtention d’un brevet d’officier du roi, “ le dernier garde de marine eût rougi de le compter au nombre de ses camarades.” Ces dures et tristes paroles ne sont pas de moi, elles sont consignées dans les Mémoires
chronologiques pour servir à l'histoire de la marine française.
En ces temps-là, ce corps était divisé en deux factions, les officiers rouges les nobles, et les officiers bleus c’est-à-dire ceux qui touchaient à la roture.
Ces querelles eurent plus d’un fâcheux résultat. C’est ainsi que lorsque le comte Louis-Joseph Beausier de l'Isle, transportant des troupes et de l'argent à Louisbourg, livra combat à deux vaisseaux anglais, il fut abandonné au moment même de l’action par le Fos qui lui devait obéissance. On avait refuse de reconnaître ses signaux, disent certains documents que j'ai pu consulter, non pas qu'il fut roturier, comme il est raconté dans la Vie privée de Louis XV, mais parce qu’en servant dans les ports, il était devenu officier bleu. En revenant en France blessé, avec huit prises et 400 prisonniers, Beaussier demanda la punition des coupables. L'un d'eux crut se faire justice à lui-même en se pendant ; l’autre fut acquitté par un conseil de guerre que l'esprit de corps rendit infidèie à ses devoirs.
Par les mémoires du du: de Choiseul, écrits par lui-méme et imprimés sous ses yeux dans son cabinet, on voit que, ministre de la marine, il rég£néra le grand corps par l'ordonnance de 1765, mais sans pouvoir élever les plébéiens aux grades supérieurs, à cause de la résistance des officiers rouges.
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de France et ministre de la marine, fut le premier qui admit les capitaines au long cours dans la marine royale.
Le célèbre corsaire Cornier Duchêne, qui s’était signalé par de nombreuses prises, dit la Biographie Bretonne, obtint en 1736 à force d’instance le commandement d’une coïrvette, mais sans grade, attendu qu'il n'était pas gentilhomme. Les succès, surtout ceux qu'il remporta sur le vaisseau de 64, le Protée, armé en course, excitèrent la jziousie du grand corps et il fallut que notre officier bleu prouvât, en blessant grièvement sept officiers rouges, qu'il était aussi habile tircar qu’intrépide corsaire.
Les rapports sur l’amiral comte d'Estaing nous montrent qu'il füt traité d’intrus—c'est ainsi qu'on désignait alors ceux qui ne provenaient pas des gardes—quand il fut nommé lieutenant général et chevalier des ordres en 1767. Il avait quantité d’ennemis dans le grand corps. De son. côté d'Estaing, ne cachant pas sa préférence pour les officiers bleus , ne fit qu’augmenter la haine des officiers rouges placés sous ses ordres.
Chez les officiers rouges on ne regardait pas trop à l'ancienneté. Le vicomte du Griron de Grenier, plus tard chef d’esradre, était déjà lieutenant de frégate à l’âge de dix ans!
Machault d’Arnouville, ministre de la marine fit, sous Louis XV, un vain effort pour réprimer ces détestables divisions, mais sans pouvoir y
réussir, Il était réservé au ministre de Sartines
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de mener à bonne fin cette délicate et lourde tâche. Par ses ordonnances de 1776, il reformait l'administration de la marine, en restreignant l'autorité du corps administratif, et il réunissait les officiers de port ou bleus—roturiers pour la plupart—aux officiers rouges, sortis du corps privilégié des gardes de la marine, en leur faisant prendre rang immédiatement après eux.
De nos jours, Dieu merci, les choses sont changées. Sous Louis XV et Louis XVI, les officiers, disait l’amiral Jurien de la Gravière, étaient des gentilshommes. Ils sont aujourd’hui des gens bien élevés. Ce n’est pas à peu près, ajoutait-il finement, c’est {out à fait la même chose.
Au lieu d’être b.sveté ainsi qu'il le méritait, Vauquelain ne fut donc que commissionné de nouveau. Le ministre plaça sous ses ordres deux frégates, avec mission d'aller vivement à Québec prévenir le gouverneur d’armer et de se préparer à la résistance.
Arrivé à destination, Vauquelain reçut du marquis de Montcalm le commandement de ce qui luirestait de la flottille française devant Québec, c’est-à-dire, à part des deux frégates qu'il amenait de France, le contrôle des bateaux et des brülots qui seuls étaient en rade.
Avec ses camarades de combats, Vauquelain assiste à toutes les péripéties du deuxième acte du grand drame dont les premières scènes se
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sont passées à Louisbourg. Avec eux, il a la douleur de voir vingt vaisseaux de ligne, vingt frégates, une multitude de transports, presque toute la flotte anglaise venir jeter l’ancre entre Montmorency et Québec. La nuit, du pont de son navire, il voit les lueurs des villages embrasés de l’Ange-Gardien, de Saint-Joachim, de Château-Richer, de Saint-Nicolas, de Sainte- Croix, de l'Ile d'Orléans. C'est Wolfe qui se venge, d’une manière peu enviable pour sa réputation militaire, du patriotisme de nos habitants, en brûlant, sur un parcours de vingt-trois lieues, quatorze cents maisons. Vauquelain prend part au siège de Québec, assiste à une partie de son bombardement, a la douleur de voir la vieille métropole incendiée par les feux ennemis, et voit tomber cette vieille cathédrale, alma mater de l'Amérique du Nord, qui portait si fièrement accroché à sa voûte le drapeau amiral de Phipp, enlevé à la nage par Le Moyne de Sainte-Hélène, en un jour de siège et de combat.
Pendant la bataille des Plaines d'Abraham, c'est Vauquelain qui, à la tête d’une partie de ses marins, manœuvre les grosses pièces de siève et engage les batteries anglaises de la Pointe-Lévy.
Quand sonna l'heure déchirante de la capitulation, l'histoire de la marine française dit que Vauquelain ‘“ ne voulant pas que ses frégates y fussent comprises, prit le parti d’assembler son
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