‹ Joies et tristesses de la mer [microforme]Chapitre 16 sur 27 · LES · texte numérisé non relu

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monde et de sortir de Québec pour aller les rejoindre. Il fut assez heureux pour s’y rendre en passant dans un endroit qui n’était pas gardé par les ennemis.”

Ce fut alors qu'il se choisit un lieu sûr d’hivernage, restant à bord de l’Afalante, vivant avec ses hommes comme il pouvait, maintenant quand même ses communications avec le chevalier de Lévis, et surveillant par de fréquentes patrouilles, sur le fleuve, ce qui se passait à Québec. C'est ainsi que le journal du capitaine John Knox mentionne constamment les alarmes qu'il donne à la garnison anglaise, entr'autres celle du 23 octobre 1759, celle du 24 octobre, celle du 23 novembre et celle du 24 novembre. Le 28 novembre, par une nuit sombre, il va mettre le feu à un navire échoué; il en tourne les canons du côté des Anglais qui, tout étonnés, reçoivent ces boulets mystérieux, sans se douter que c’est une manière à Vauquelain de leur rappeler l’incendie du Bienfaisant, à Louisbourg. Dans la nuit du 4 au 5 mai 1760, par un froid de loup, il fait passer un sloop sous les batteries anglaises, qui ne le découvrent que lorsqu'il est hors de portée. Pendant cette même nuit, il travaille à transporter les canons du camp du chevalier de Lévis à la tranchée ouverte devant Québec. Le 9 mai, le sloop de Vauquelain revient de son voyage à la découverte de la flotte attendue. Il repasse bravement et en plein jour

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sous les batteries anglaises, et vient se rapporter à son commandant.

Le 11 mai, pendant la nuit, ajoute le journal de Knox, tout Québec est réveillé et mis sur pied. ‘“ La garnison court aux armes et y reste jusqu’au matin.” C’est encore Vauquelain qui pousse une reconnaissance et qui vient d'éviter un coup de canon du ZLeostofÿ, frégate anglaise, en rade.

Après la victoire française de Sainte-Foye, Vauquelain vint avec la Pomone et l’Atalante prendre position à l’Anse du Foulon. A tout instant l’une de ces frégates opère des reconnaissances de nuit,

Pas un des nôtres n’ignore les heures d’angoisses qui s'écoulèrent entre le 28 avril et le 7 juin 1760. Lévis canonnaït sans cesse Murray, qui ie lui rendait bien. Les Français poussaient le siège avec vigueur, et chaque jour les deux armées s’attendaient à voir une flotte de secours tourner la Pointe-Lévy et donner le Canada à l'Angleterre, ou le sauver encore une fois pour la France.

Le 7 juin, les sentinelles signalent un navire. Quelle couleur va-t-il arborer ? Les assiégés sont sur les remparts ; les assiégeants couvrent toutes les collines d’où ils peuvent voir le signe de l’abandon ou de la délivrance,

Un rouleau monte lentement à la corne d’ar-

timon du navire. Un vigoureux coup donné par le maître timonnier fait déferler le pavillon. Un hourra éclatant est poussé par les soldats de Murray : c’est leur drapeau, c’est l'emblème du home et du lion britannique. Lévis n’est pas découragé. Fier, impassible, il attend encore et répond à ce défi par ses canons. Mais d’autres frégates anglaises arrivent à la file; il faut se rendre à la réalité : la France nous a oubliés. Lévis fait lever le siège et dépêche à Vauquelain l’ordre de remonter le fleuve. “ Il faisait mauvais, dit le journal du siège, et le fleuve ayant été extraordinairement agité toute la nuit,” l’estafette ne put rejoindre le capitaine de l’Atalante.

Deux navires ennemis, ainsi que je l'ai dit plus haut, venaient d'arriver.

“ Au point du jour, un vaisseau de ligne et deux frégates anglaises appareillèrent et se trouvèrent en un clin d'œil sur nos frégates. Elles prirent chasse. La Pomone s'échoue à Sillery. Vauquelain signale alors aux petits bâtiments de se mettre à terre à l'entrée de la rivière du Cap-Rouge, et lui-même, appuyé par la brise, va en faire autant à la Pointe-aux-Trembles.”

Là, pendant deux heures, par le plus beau temps du monde, lorsque les feuilles s’ouvraient au printemps et que le soleil fait verdoyer la campagne, Vauquelain supporte le feu des deux frégates anglaises, leur rendant coups pour coups. Mais ses munitions s’épuisent. L’Ata-

lante est désemparée; les boulets trouent ses œuvres vives, les débris des mâts jonchent le pont, il ne lui reste plus que son mât d’artimon. Vauquelain y grimpe, cloue son pavillon au tronçon du mât, fait mettre dans les chaloupes les hommes qui sont encore en état de se baitre, leur ordonne d'aller rejoindre le général de Lévis, puis lui, morne, le cœur gros, le visage noir de poudre, il vient se coucher au milieu de ses morts, de ses blessés, au pied du drapeau. Il pleure. Tous ses officiers sont tués, son équipage est décimé : il ne lui reste pas une seule gargousse dans la sainte-barbe, et l'Anglais tire toujours sur l’Atalante !

Ne dirait-on pas que c’est cet épisode sublime de notre histoire qui, trois quarts de siècle plus tard, inspirait à Alfred de Vignv ces strophes vibrantes et mâles de la Sérieuse ?

Ecoutez-les, et dites-moi si je ", crompé :

Ses boulets enchainés fauchaient des mu.s «.. rmes,

Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron,

S'enfonçaient dans les bois, comme au cœur des grands ormes Le coin du bûcheron.

Un brouiliard de fumée où la flamme étincelle

L'entourait ; mais le corps brûlé, noir, écharpé,

Elle tournait, roulait et se tordait sous elle Comme un serpent coupé.

Le soleil s’éclipsa dans l'air plein de bitume ;

Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit;

Et lorsque la nuit vint, sous cette ardente brume On ne vit pas la nuit.

Nous étions enfermés comme dans un orage;

Des deux flottes au loin le canon s'y mêlait ;

Nn tirait en aveugle à travers le nuage ; Toute la mer brülait.

Mais quand le jour se fit, chacun connut son œuvre; Tous les vaisseaux flottaient démâtés, et si las

Qu'ils n’avaient plus de force assez pour la manœuvre; Mais ma frégate, hélas!

Elle ne voulait plus obéir à son maitre ;

Mutilée, impuissante, elle allait au hasard,

Sans gouvernail, sans mâts ; on n'eût pu reconnaitre La merveille de l’art !

Engloutie à demi, son large pont à peine, S'affaissant par degrés, se montrait sur les flots ; Et là ne restaient plus, avec mai capitaine,

Que douze matelots,

Je les fis mettre en mer, à bord d’une chaloupe,

Hors de notre eau tournante et de son tourbillo:.,

Et je revins tout seul me coucher sur la poupe Au pied du pavillon.

J'aperçus des Anglais les figures livides

Faisant pour s'approcher une inutile ettort,

Sur leurs vaisseaux flottant comme des tonneaux vides, Vaincus par notre mort,

La Sérieuse alors sembait à l’agonie, L'eau dans ses cavités bouillonnait sourdement, Elle, comme voyant sa carrière finie,

Gémit profondément.

Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige,

Un mouvement honteux ; mais bientôt l’étouffant :

—Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je ; Adieu donc, mon enfant!

Elle plongea d'abord sa poupe et puis sa proue ; Mon pavillon noyé se montrait en dessous :

buis elle s’enfonça tournant comme une roue, Et la mer vint sur nous.

La mer, cette tombe glorieuse et silencieuse du marin, ne vint pas sur Vauquelain. Le pavillon fleurdelysé continuait toujours à flotter à l’artimon brisé de l’Atalante, et le Leostoff et la Diane tiraient toujours. Enfin les Anglais se décident à aborder ce mystérieux vaisseau, qui brûle par l’avant. Pas un mouvement ne se fait à bord d' navire français : on n'entend que les

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crépitements de la flamme qui fait lentement son œuvre. Les Anglais grimpent à l’abordage. Ils aperçoivent Vauquelain en grande tenue et sans épée ; il l’avait jetée dans le saint-Laurent pour éviter de la rendre. Le commandant de l’Atalante était assis au milieu de ses blessés, au pied du pavillon.

—Pourquoi n’amenez-vous pas vos couleurs, lui demande l'officier anglais ?

-—S1 j'avais eu plus de poudre je causerais encore avec vous, monsieur, lui répondit fièrement Vauquelain. Quant à mon drapeau, si vous voulez le prendre, vous n'avez qu'à monter le déclouer. Mon devoir de Français est non pas de l’amener, mais de faire amener ceux des ennemis de mon pays.

L'officier qui venait d’amariner l’Afalante fit alors embarquer Vauquelin dans sa baleinière envoya mettre à terre les blessés, et monta luimême déclouer le pavillon de France.

La frégate française n'avait que seize canons, le vaisseau anglais en portait quarante ; et le combat qu'il eut à soutenir avec l’Afalante fut si rude qu'il sombra le lendemain. Outre le Leostoff, capitaine Deane, Vauquelain ce jour-là avait eu maille à découdre avec le Vanguard, commodore Swanton, et la Diane, capitaine Schomberg.

À Québec, le commodore Swanton reçut Vauquelain en héros.

— Je suis tellement émerveillé de votre dé-

fense, lui disait ce brave officier supérieur, que je vous prie de me demander, sans contrainte, ce qui peut vous être le plus agréable.

Vauquelain lui répondit :

—Ce que je priserais par-dessus tout, commodore, c’est ma liberté et la permission de rentrer en France.

Et les documents anglais de l’époque ajoutent :

‘“ L'amiral considérait ,si grandement cet offcier, qu’il donna l’ordre d'armer de suite un navire pour le mener en Europe, avec ordre au capitaine d'’obéir à Vauquelain et de le débarquer dans le port français qu'il lui plairait. Illui laissait de plus le choix à faire parmi les Français qu'il désirait voir rapatrier avec lui, sur ce vaisseau.”

Quelle différence entre cette conduite d'un ennemi loyal et la réception que lui fit en France son chef, le ministre de la marine !

La duchesse de Mortemart ayant suivi Vauquelain depuis sa naissance, et, connaissant sa valeur, avait recommandé tout particulièrement son protégé à M. de Berryer, secrétaire de la marine.

Celui-ci lui répondit comme un sot et un maroufle qui sent l'escalier de service.

—Madame, lui écrivait-il, je sais que M. Vauquelain a servi le roi avec un zèle et un courage extraordinaires. C’est un héros, mais ce n’est

pas un noble, e: j'ai une foule de fils de famille qui attendent après des promotions. Il appartenait autrefois à la marine marchande: je lui conseille d'y retourner.

C'était ce même Berryer qui recevait un jour de Bougainville cette bourrade.

Bougainville le suppliait de faire un dernier et suprême effort pour sauver le Canada.

—Et, Monsieur, lui dit le ministre impatienté, quand le feu est à la maison, on ne s'occupe pas des écuries.

—On ne dira pas du moins que vous parlez comme un cheval, lui dit carrément de Bougainville.

Malgré les avis du ministre, Vauquelain obtenait, en 1763, un brevet de lieutenant de vaisseau. Le mémoire, auquel j'emprunte ces dates, ajoute :

“ Une grande partie de la marine royale ne le vit pas sans peine élevé à ce grade, qui le mettait en rang de parvenir dans les premiers postes.

“ M. de Praslin, ministre de la marine, ayant besoin d’un officier capable de s'acquitter d’une commission importante dans les grandes Indes, donna, par commission, le commandement d'un vaisseau de soixante canons à Vauquelain. Ce choix excita encore la jalousie de la marine royale, qui opposa plurieurs obstacles à son départ. Vauquelain en triompha, et sortit de Rochefort pour se rendre aux grandes Indes.

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