‹ Joies et tristesses de la mer [microforme]Chapitre 18 sur 27 · QUELQUES NOTES SUR LES MARINS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

QUELQUES NOTES SUR LES MARINS FRANÇAIS

du siècle dernier el du commencement de celui-ci.

—Je voudrais être vaisseau, disait le cardinal de Richelieu à Henri d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux et lieutenant-général des armées navales, au moment où ce prélat allait prendre la direction de la flotte du Ponant.

—AÀ mon tour, je voudrais être le golfe Saint- Laurent, être la mer triste, grise, brumeuse des bancs de Terreneuve, pour vous raconter en détail tout ce que ces flots tapageurs mais discrets ont vu seulement pendant deux siècles.

J'aurais grand plaisir à vous dire que le capitaine Daniel rapportait à Champlain une aventure dont il avait été témoin dans le golfe Saint- Laurent. Le fondateur de Québec la consignait ainsi dans son journal :

“ Le 18 juin 1631, terrirent au Cap de Raye; peu après apperçurent un vaisseau qu'ils jugèrent être Turc, lequel, arrivant sur eux vent arrière, les fit appareiller et mettre en défense, mais le Turc ayant apperçu quantité d'hommes sur le tillac, il se retira et fit porter sur un navire Basque, auquel il tira quelques coups de canon et l’aborda; mais comme ils n'étaient pas bien saisis ils se séparèrent, et en tte séparation un matelot Basque qui estait sur l'arrière de son vaisseau prit l'enseigne qui estait sur

l'arrière de celui du Turc, lequel il attira à lui, et aussitôt le vaisseau Basque commença à fuir, et en fuyant ne laissaient de tirer force coups de canons qui étaient sur l'arrière du dit vaisseau, de façon qu'il se sauva et emporta la dite enseigne, dans laquelle étaient dépeints trois croissants.”

Ainsi parle Champlain dans sa Relation de 1631 (1). Dès cette époque les Barbaresques écumaient donc les bancs de Terreneuve et venaient faire des prises d'esclaves jusque dans le golfe Saint-Laurent.

Depuis longtemps ces parages ont été considérés comme étant les plus riches pour la pêche et les mieux faits pour former les matelots aux périls et aux rudes fatigues de la mer.

Ouvrez les annales de la marine française :

vous vous convaincrez que les amiraux les plus

célèbres du siècle dernier et de celui-ci sont venus les uns après les autres étudier la rude

école de matelotage que présentent les bancs et les parages de l’île.

Ici, le farouche amiral Allemand secondait, en 1795, le contre amiral Richery dans sa campagne de Terreneuve, et commanda une division destinée au Labrador. Le contre-amiral baron Hamelin accompagnait Richery en cette circonstance. Le lieutenant de vaisseau Poret de Blosseville, perdu corps et biens, pendant le voyage artique de Zülloise, a débuté par Terre-

(1) Vide Laverdière : œuvres de Champlain, tome 6, p. 331-32.

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neuve. Rouillé comte de Jouy, ministre de la marine, envoya ici de Chabert alors enseigne des vaisseaux dn roi, plus tard vice-amiral et mort aveugle. Il devait rectifier les cartes des côtes de l’Acadie, de l’île Royale (Cap-Breton) et de Terreneuve. Le comte de la Galissonnière fut le rapporteur de ce beau travail, à l’Académie Royale des Sciences, le 6 septembre 1752. Le contre-amiral Cormas de Kerjulien qui, à sa mort, comptait trente-six ans effectifs de service, pendunt lesquels il avait fait vingt-cinq campagnes ei assisté à onze combats sans avoir jamais été blessé, fit une croisière de Terreneuve. Il se plaisait à la rappeler souvent, car il faillit y être écrasé par une banquise. En 1696 Danycan y vint en expédition sur le Diamant. Il venait porter secours aux pêcheries, et il aida de Brouillan, gouverneur de Plaisance, à prendre aux Anglais le port Saint-Jean ainsi que l’établissement du Foullon. En allant et en revenant, Danycan fit nombre de prises anglaises. Tour à tour le vice-amiral baron Dubourdieu, les capitaines de vaisseaux comte de Fleurieu, et le vicomte Fleuriot de Langle qui, de concert avec de Lapérouse, détruisit les forts de Galles et d'York, dans la baie d'Hudson, y firent de longues études de manœuvres, de courants et de température. Un autre capitaine de vaisseau, le comte Granchain de Sémerville, appelé en 1784 au commandement de la station de Terreneuve, se chargea, avec la frégate la Nymphe, de relever

astronomiquement et hydrographiquement la partie sud de l’ile. Ses notes au ministère disent qu'il s'acquitta de cette mission avec conscience et talent, au moyen des horloges de Berthoud. En 1745 de LaMothe-Picquet, plus tard lieutenant général des arm. :: navales, prit part aux différents combats que la frégate la Renommée livra dans les parages de Terreneuve. De Lapérouse vint croiser dans le golfe St-Laurent avec son vaisseau le Sceptreet les frégates l’Astrée et l'Engageante avant d'aller ravager la baie d'Hudson. Dans cette expidition, dit une lettre au ministre, ‘“ non-seulement il vainquit les obstacles naturels d’une mer hérissée d’écueils et de banquises, mais il sût concilier l'humanité avec l’obéissance, en épargnant un magasin rempli

de vivres, afin que les Anglais, qui s'étaient enfuis dans les bois, retrouvassent de quoi subsis-

ter. ” Pendant six mois le vice-amiral de Leis-

sègues, alors lieutenant de vaisseau, croisa sur les côtes de Terreneuve avec le brick le Faurel. Le chef d’escadre marquis de Létanduère y fit de l’hydrographie, ainsi que le contre-amiral L'Hermitte, l’amiral baron de Mackau et le capitaine de vaisseau de XKerhallet. En 1697 le marquis de Nesmond croisant sur le grand banc captura trois navires anglais richement chargés. Au commencement du siècle dernier le célèbre corsaire malouin Alain Porée y fit aussi de grosses prises. Le 28 août 1796 le contre-amiral Richery apparut à son tour

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sur les bancs. Il était. envoyé par l'amiral comte Truguet, ministre de la marine. “ En moins de quinze jours, dit l’histoire des marins français il brüla ou ruina toutes les pêcheries anglaises du Grand Banc, des îles de St-Pierre- Miquelon et même de la côte du Labrador. Il prit en outre ou coula plus de 80 navires et anéantit ainsi pour plusieurs années le commerce britannique dans ces parages. Avant Richery, en 1754, le vice amiral Thévenard, plus tard ministre de la marine, étant lieutenant à bord de la Comèéle avait reçu l’ordre d’armer une patache avec laquelle il détruisit les établissements de la côte nord du Labrador. Enfin, résultat plus pacifique, ce fut dans le golfe Saint-Laurent que le capitaine de vaisseau Jean-François du Cheyron, chevalier du Fouillon, tué aux cotés de Vaudreuil sur le Triomphant, à la bataille de la Dominique, eut l'idée, étudia et finit par mener à bonne fin son famêux code intitulé: “ Signaux de nuit et pour les temps de brume. ”

Voilà une partie du bilan de Terreneuve et de la mer qui l'entoure. J'en passe et des meilleurs. Quant à Louisbourg et à Québec il ne faut pas y toucher. Il me faudrait alors écrire volumes sur volumes. N'est-ce pas du chef d’escadre Beaussier de l’Isle qu'il a été dit ?

—En 1756, mis à la tête d'une escadre de 8 vaisseaux armés en flûte et d'autant de frégates, il fut chargé de transporter des troupes à Québec, ainsi que de l’argent à Louisbourg. Il avait

rempli la première partie de sa mission, quand il rencontra 2 vaisseaux anglais accompagnés de 2 frégates. Après avoir débarqué l'argent et les malades, il alla à la rencontre de l'ennemi ; et bien qu'abandonné sur le Héros, au moment même de l’action par son escadre, il força les deux vaisseaux à faire retraite.

Ce beau fait d'armes est consigné dans des documents inédits qui sont entre les mains des descendants de ce brave marin.

Cette famille tenait de race. Le neveu du précédent, le chef d’escadre comte Beaussier de Châteauvert est chargé en 1757 de conduire une escadre de 12 vaisseaux, armés ex flûte, et chargés de vivre et de troupes pour le Canada. Il met son pavillon sur la Sirène et accomplit heureusement sa mission, en dépit de l’escadre anglaise.

Le lieutenant général des armées navales le comte de Gruichen prend* une part active au combat du Héros. Il seconde puissamment son chef Beaussier del’Isle. ’ En 1755 il fait comme second .dn vaisseau /'Opinidtre l'expédition de Du Bois: dela Mothe, au Canada.

En parlant du comte Chaffault de Besné, plus tard lieutenant général des armées navales, la Biographie Bretonne ne dit-elle pas ?

—Devenu chef d’escadre et chargé, en 1758, de porter des troupes au Canada, cet officier partit de Rochefort avec une division composée de cinq vaisseaux et d'une frégate. Trouvant le port

de Louisbourg bloqué par dix vaisseaux, il débarqua les troupes dans la baie de Sainte Anne, et bientôt la perte de la colonie rendant sa présence inutile, il prit le chemin de la France. ”

À son tour la Biographie suintongeoise mentionne ur uv: que tout le monde a oublié.

—“ Je. © ‘hon-Dupuy, dit-elle fut un grand chirurgien un homme de cœur. En 1745 il eût à lutter ntre le scorbut pestilentiel apporté à Rochefort par l’escadre qui ramenait dans cette ville la garnison de Louisbourg. L’'intensité du fléau fut telle, que plus de 150 chirurgiens, pharmaciens, aumôniers et sœurs de charité périrent de leur dévouement à soigner les 8000 malades atteints de la peste. Dupuy qui s'était particulièrement distingué par son zèle et son habileté, reçu en 1753, — il avait près de 80 ans—des lettres de noblesse. ”

Qui connait aujourd’hui Jean-Baptiste Degaulle, ingénieur hydrographe ? Les a Archives de l'Académie Royale de la Marinenous digent néanmoins que se trouvant en 1758, à Louisbourg, lors de la prise de cette ville, il s'échappe avec huit de ses camarades, au moïent où elle ouvrait ses portes aux Anglais. Degaulle aborda à Graspé, et au prix de fatigues inouies, il arriva à Québec, où pendant quelque temps, pour vivre, il enseigna la navigation. ”

Qui sait ici, ce dernier trait d’héroïsme de Dubois de la Mothe, mort vice-amiral, de cet offcier qui se distingua pendant les guerres de

Québec et de Louisbourg ? Il vivait retiré dans ses terres, dit l’histoire malouine, quand, apprenant au mois de septembre 1758 que les Anglais avaient débarqué à Saint-Malo, il s’y rendit en poste, malgré ses 75 ans, et il combattit au premier rang dans l'affaire de Saïint-Cast, jusqu'à ce que le dernier anglais eut été jeté à la mer.

Quel est l'historien qui a mentionné le nom de La Pérouse et de La Tounche-Treville rencontrant le 21 juillet 1781, à la hauteur de Louisbourg, trois frégates et trois corvettes anglaises chargées de la protection d’un convoi, leur livrant combat et finissant par s'emparer d’une corvette et du plus gros vaisseau ennemi, le Charlestown.

Et Pierre JeanBart, neveu du plus populaire des corsaires français, savez-vous comment et pourquoi il est mort ? L'histoire de sa famille que j'ait@u le plaisir de lire et de relire va nous le dire gvec toute l’éloquence du laconisme.

—“ Capitaine dé brûlot en 1758, il avait reçu le commandement de deux frégates chargées d'aller porter des Vivres à Louisbourg. Le 27 mars 1759, il rencontra, dans la baie du Calvados deux grosses frégates anglaises, le Southampton ‘ et le Melampus. Bien qu’abondonné par l’Harmonie, et coupé par une troisième frégate, il se défendit avec la Danaé contre trois navires, jusqu’à ce qu’un boulet lui eut emporté les deux cuisses. Il se fit mettre alors dans une barrique

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de son et ne cessa de commander jusqu’à son dernier soupir. Son fils Benjamin qui le remplaça dans le commandement fut lui-même blessé mortellement et faute d'officiers la Danaëé fut obligé d'amener après un combat de six heures.

Les annales de la marine française citent plusieurs cas de courage semblable à celui de Jean Pierre Bart, entr'autres celui du contre-amiral Coudé. ‘“ Envoyé en France sur la corvette la Junon qu’il commandait pour faire connaître le succès de la division Pontèves-Gien, lors de l’attaque des forts anglais de Gruinée, il eut à soutenir contre divers bâtiments jusqu’à cinq engagements, dans l’un desquels il fut horriblement brûlé par l'explosion d’un baril de poudre ; mais sans quitter son poste il se fit plonger dans une barrique d’eau et continua à donner ses ordres. Coudé était alors enseigne de vaisseau.

Il y a aussi le cas de Du Petit-Thonars, de ce brave marin qui, pendant son séjour aux Etats- Unis où, sous la Terreur, il demeura trois ans pendant lesquels il fit deux tentatives infructueuses pour visiter le Canada et explorer le Nord-Ouest. A Trafalgar, écrit la sœur de ce brave officier, le Tonnant matelot d’arrière de l'Orient força le Bellerophon d'amener son pavillon, et il se fit abandonner du Majestic ; mais quand l'incendie se fut déclaré à bord du vaisseau amiral l’Alexandre et le Swiftsure concentrèrent leur feu sur Du Petit-Thonars. Après avoir eu le bras droit puis le bras gauche,

enfin une jambe emportés par trois boulets, l’héroïque commandant se fit metttre dans une cuve pleine de son, pour avoir encore le temps de donner l’ordre de clouer son pavillon.

Le comte d’Orvilliers, plus tard lieutenant général des armées navales, faisait campagne à Québec en 1754. En 1819 le lieutenant de vaisseau Alexandre Ferdinand Parceval Deschènes, plus tard amiral et sénateur, recevait la croix de la Légion d'Honneur et le commandement du Faune pour un acte de sauvetage presqu’impossible. I! avait dégagé la frégate l’Africaine, échouée sur la terrible île du Sable, cette île qui chaque année réclame incessamment ses proies à toutes les marines du monde.

Mais rompons le défilé de tous ces glorieux

marins. Qu'ils retournent à l’histoire.

Ne retenons auprès de nous que quatre de ces illustres gens de mer. Ils nous intéressent particulièrement. Voici d’abord le marquis de la Jonquière. Celui-là n’est pas Canadien, mais sa mort en a fait l’un des nôtres: nous le gardons. Viendront ensuite le comte de Vaudreuil et Jacques Bedout nés à Québec, et le comte Martin, né à Louisbourg.

Les notes que vous allez lire sur ces hommes ont été puisées aux sources les plus autorisées : Elles viennent des Archives de la Marine ; des Mémoires de Duguay-Trouin ; des Gloires maritimes, des Marins célèbres : du Moniteur de la Flotte ; des Biographies Bretonnes et Saintongeoises ; de l’his-

toire de l’ordre de Saint-Louis ; des Fastes de la Légion d'Honneur : des Mémoires d’un amiral, par Jurien de la Gravière: du Précis historique du comte de Pouget, des histoires du Canada de Garneau, de Ferland, et des lettres, dépêches, et documents particuliers ou inédits.

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