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Jonquière en sous-ordre courut à la rescousse avec deux bataillons. Le journal de campagne dit qu'ils enfoncèrent les ennemis, en tuèrent plusieurs et mirent le reste en fuite.
“ Leur commandant, nommé Arneau, homme de réputation parmi eux demeura sur place.
De Beaune et de la Jonquière laissèrent à M.
de Brugnon, qu'ils venaient de délivrer, l’honneur de présenter ses armes et son cheval à Duguay-Trouin. Celui-ci dans une de ses lettres dit :
—C'était l'un des plus beaux que j'ai vu.
En présentant le rapport de cette glorieuse campagne au Roi de France, le célèbre marin rendait justice à la valeur, à la fermeté, aux connaissances et à la bonne conduite de ses officiers.
-Ils m'ont été, concluait-il, d’une ressource infinie dans tout le cours de cette entreprise, et j'avoue avec plaisir que c’est par leur activité, par leur courage, par leurs conseils que je suis parvenu à surmonter un grand nombre d’obstacles qui me paraissaient au-dessus de mes forces.
Le marquis de la Jonquière pouvait à juste titre réclamer sa part des éloges de ce grand marin. Duguay-Trouin n'était pas prodigue de compliments, si peu qu’un jour, faisant, à un amiral, l'éloge d'un officier, celui-ci lui dit en riant :
—Ïl faut vous en croire, car ce marin est peutêtre le seul que vous ayez jamais loué.
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Dans cette expédition de Rio Janeiro tous les officiers de l’escadre de Duguay-Trouin touchèrent de riches parts de prise. Elles auraient été encore plus fortes si le Magnanime commandé par l’ami intime de l'amiral, le chevalier de Courzerac eut pu rallier Brest. Il était chargé de plus de six cent mille livres en or et en argent et il était en outre rempli de marchandises précieuses. Jamais on n’entendit parler de lui, ni de son matelot, la frégate le Fidèle. Ils coulèrent à pic pendant la grande tempête qui faillit engloutir Duguay-Trouin lui-même à la hauteur des Açores.
Le 22 février 1744, on retrouve de la Jonquière capitaine de pavillon à la bataille de Toulon. On sait l’histoire de ce grand combat naval. Court de la Bruyère commandait la flotte franco-espagnole. Il avait l’ordre d’attaquer quand même l’escadre anglaise placée sous les ordres de l'amiral Matthews. À cinq lieues au sud-ouest du cap Sicié il rencontra l'ennemi. Ce dernier avait sous ses ordres 80 vaisseaux dont 5 trois ponts. Court n'avait que 27 vaisseaux dont 15 français. Ils se battirent pendant toute la journée : La flotte de l'amiral Court resta intacte, tandis qu'il réussit à couler aux Anglais le Malborough. Matthews passé par un conseil de guerre fut cassé ‘“ pour ne pas s'étre approché de l'ennemi ” et chose extraordinaire, l'amiral Court traduit à son tour devant une cour martiale fut exilé dans ses terres ”
pour ne pas avoir annihiler la flotte anglaise. ” Ainsi va la gloire de ce monde.
Dans ce combat naval de Toulon, comme aussi dans celui de la Ciotat, le marquis de la Jonquière se couvrit de gloire, et il fut mentionné dans les dépêches.
En 1746, de la Jonquière était chef d’escadre et faisait partie de la flotte que M. de Maurepas envoyait au secours de l’Acadie (1). Commandée par un marin consommé, M. le duc d’Anville, elle se composait de onze vaisseaux de lignes et de trente transports sur lesquels étaient montés trois mille hommes de débarquement, placés sous les ordres d’un maréchal de camp, M. de Pommeril. La traversée avait été longue et ennuyeuse, car au lieu de mettre six semaines à franchir l'Atlantique, cent jours ei plus s’étaiont écoulés avant de pouvoir signaler terre, et les vivres diminuaient sans cesse. Enfin, on parvint à relever Chibouctou—aujourd’hui Halifax— et comme c'était le lieu du ralliement, la joie commençait à illuminer toutes ces rudes figures de marins, lorsqu'une tempête terrible fondit sur la flotte et l'éparpilla devant elle, pourchas-
sant certains vaisseaux jusqu'aux Antilles, et en écrasant quelques-uns sur l’île du Sable.
Pendant ce temps l'amiral français capeyait et dix jours après le cyclone, parvenait à relever de nouveau Chibouctou, en compagnie de quel-
ft) Vide, De Tribord à Babord, par Faucher de Saint Maurice.
DE LA MER. 117 ne
” ques-uns de ces navires. Mais, hélas ! ckacun de rar
ses vaisseaux portaient dans ses flancs un ennemi 46
ne encore plus terrible que l'ouragan. L’encom- et la brement des entreponts avait amené une épidéne mie à bord, et bientôt officiers, sous-officiers et
matelots moururent par centaine. “ Peut-on imaginer rien de plus lugubre que cette flotte en-. chaînée à la plage par la peste ? que ces soldats ma et ces équipages encombrant d'immenses bara- 11) ques érigées à la hâte sur des côtes incultes, Mis inhabitées et silencieuses comme des tombeaux, mu en face de l'immense océan qui gémissait à leurs pieds et qui les séparait de leur p::':, vers | laquelle ils tournaient en vain leurs regards Vehiti expirants ? Un sombre désespoir s'était emparé de tout le monde. Ce fléau remplissait d'effroi, les ennemis eux-mêmes qui se tinrent au loin, fe dans un moment où ils auraient pu anéantir sans à. 1 effort l'expédition française, et l'amiral Townshend regardait avec terreur du Cap-Breton,
où il était avec sou escadre, les ravages qui dé- par solaient ses malheureux adversaires. ” (1) Brisé 1 par cette série de catastrophes + d'émotions,
l’amiral français ne put y tenir. Un matin on
le trouva mort, et la dépouille du duc d’Anville, |: de l'illustre maison des de La Rochefoucault,
enfouie modestement entre deux de ses matelots,
alla grossir le ne :bre des morts illustres et
obscurs qui se sont dévoués aux destinées de
l’Acadie et de la Nouvelle-Franc-. Pendant plu-
(1) Vide Garneau histoire du Canada, première édition.
sieurs années l'amiral d'Anville reposa sur la petite ile McNab en face de Halifax. En septembre 1749, Desherbiers envoya le vaisseau le Grand Esprit chercher les dépouilles mortelles
du duc et les fit enterrer dans la chapelle du
Roy, à Louisbourg, dans le sanctuaire au pied de l’autel. Quelques jours après la mort de l’amiral son successeur, M. d’Estournelle, était frappé par la terrible maladie, et dans un accès de fièvre se trouait la poitrine d’un coup d'épée. Onze cents hommes moururent en quarantedeux jours, ce qui faisait un total de 2400 depuis
‘le départ de France, et comme il y aurait eu folie
de lutter plus longtemps contre la peste, le marquis de la Jonquière à qui il ne restait plus que quatre vaisseaux, donna l’ordre du rembarquement et se décida, malgré ces terribles épreuves, à mettre le siége devant Port-Royal. Mais la tempête se remit de la partie, et force fut de regagner l'Europe, laissant sur la côte inhospitalière de la Nouvelle-Ecosse la fine fleur de la noblesse, de l'esprit et du courage de la marine française.
Lorsque de la Jonquière alla faire rapport de cette terrible catastrophe au ministre, M. de Maurepas le consola en lui disant :
—Quand les éléments commandent, ils peuvent bien diminuer la gloire des chefs ; mais ils ne diminuent ni leurs travaux ni leurs mérites.
Rentré en France de la Jonquière fut nommé gouverneur du Canada. et chargé de convoyer
avec deux vaisseaux de guerre et deux frégates une flotte marchande de quarante voiles. En face de l’île d’Aix il fit la rencontre du chevalier de Saint Georges avec trois navires du Roy. Il lui proposa de faire voile de conserve jusqu'au cap Finistère. Nous étions, écrit-il, au 10 mai 1747. Quatre jours plus tard, à la hauteur du cap Ortegal, les vigies signalèrent 17 bâtiments de haut bord. C'était la flotte des amiraux Anson et Warren. De la Jonquière ne pouvait laisser
prendre son convoi. Il lui fit signal de laisser.
porter toute voile et il fit faire branle-bas de combat. Enveloppés, cernés de toutes parts, criblés de boulets, leurs navires frappés dans leurs œuvres vives, leurs mâts à la mer, de la Jonquière et de Saint Georges rendaient coup pour coup. Ah! ce fut un beau combat et quand, coulant bas ils furent obligés d'amener pavillon, 81 navires marchands du convoi étaient déjà loin en sûreté, sous l'horizon. Anson ne put en prendre que neuf.
Mené à Londres, le marquis de la Jonquière y fut reçu en héros. On rendit justice à sa valeur et le commandant du Windsor qui l'avait spécialement combattu écrivait à l’Amirauté :
—Je n'ai jamais vu une meilleure conduite que celle du commandant français. Pour dire la vérité, tous les officiers de cette nation ont montré un grand courage. Aucun d'eux ne s’est rendu que quand il leur a été absolument impossible de manœuvrer.
Ce ne fut qu’au mois d’'Août 1749, que le marquis de la Jonquière put venir relever de son commandement le comte de la Galissonnière et permettre à cet homme de mer d'aller s’immortaliser à son tour en inscrivant dans les fastes de l’histoire navale de France la victoire de Minorque. Coïncidence assez curieuse, en cette journée mémorable, de la Galissonnière eut sous ses ordres ce qui devait plus tard devenir la fine fleur des amiraux français. C'’étaient Louis Guilionet comte d’Orvilliers, alors capitaine de vaisseau, mort lieutenant général des armées navales ; Pierre André de Suffren-Saint-Tropez alors lieutenant de vaisseau, mort depuis viceamiral, ayant rang de maréchal de France et baïilli de l’ordre de Malte ; Joseph-Antoine Bruni, chevalier d’'Entrecastaux, parent de Suffren, alors garde de la marine, promu par de la Galissonnière, enseigne de vaisseca, après la bataille, et mort vice-amiral, en faisant un voyage de découverte en Océanie.
Le combat de Minorque a été reproduit d’une manière admirable par le fameux peintre de la marine Pierre Ozanne.
Je n'ai pas à juger ici la conduite du marquis de la Jonquière, en sa qualité de gouverneur du Canada, Garneau et Ferland se sont chargés de le faire. Je n'ai voulu faire ressortir dans ces quelques notes que de la Jonquière marin et soldat,
Ses nombreuses campagnes, ses blessures, ses
fatigues, ses angoisses l’avaient vieilli avant le temps. Mal desservi à la Cour par les rapports des protecteurs des traiteurs de pelleterie qu'il malmenait sans pitié et par des gens qui l’accusaient de mesquinerie et de népotisme, il tomba dans une noire mélancolie. Les blessures du vieux marin se rouvrirent. L'ingratitude des hommes fit le reste, et le 17 mai 1752, au chàteau Saint-Louis de Québec, Jacques de Taffanel, marquis de la Jonquière, remettait son âme à Dieu.
De la Jonquière était bel homme : il était grand, avait l'œil assuré, très-fin, l'air autoritaire, Ses manières étaient distinguées, un peu froides peut-être et son courage à toute épreuve. Il fut un des grands marins de l’époque. Ce témoignage lui a été rendu par l'ennemi, en apprenant sa mort.
De la Jonquière fut inhumé dans le caveau de l'Eglise des Récollets, à côté de MM. de Frontenac et de Vaudreuil. En 1796, lorsque cet édifice religieux fut incendié, les cendres du comte de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de Vaudreuil et du marquis de la Jonquière furent inhumées dans la chapelle de Notre-Dame de Pitié, à la Basilique de Québec. Depuis ce temps-là les restes de ceux qui furent gouverneurs, chefs d’escadre, et lieutenantsgénéraux “ pour le roy en la Nouvelle-France, terres et passes de la Louisiane,” dorment dans la ville qui a été le siége de leur Gouvernement,
sans avoir même une épitaphe pour rappeler aux vivants où ils sont et ce qu'ils ont été. (1)
Mais passons à deux grandes figures maritimes du siècle dernier.
Lis DEUX DE VAUDREUIL,
Louis Philippe Rigaud, comte de Vaudreuil naquit à Québec en 1691. Il appartenait à une famille qui a donné à la France nombre d'offciers distingués aux armées de terre et de mer, et deux gouverneurs au Canada. Louis Philippe était l'aîné des onze fils du premier de nos gouverneurs de ce nom. Je ne sais si son père avait
(1) D'après l’histoire du Canada par Smith, publiée à Québec, en 1815, les inscriptions suivantes se lisaient sur les cercueils des gouverneurs de la Nouvelle-France, qui furent enterrés dans l’église des Récollets :
1—M. de Frontenac—" (Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur Louis de Baude, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la Nouvelle-France mort à Québec le 28 Novembre 1698. ”
II—M., de Callières.—‘ Cy gyst Haut et Puissant Seigneur, Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et EL A Général de la Nouvelle-France, décédé le 26 Mai
II—M., de Vaudreuil :—1 Cy gist haut et puissant Seigneur Messire Philipre Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de l’ordre militaire de Saint-Louis, Gouverneur et Lieutenant or de toute la Nouvelle-France, décédé le dixième octobre 1725. ”
IV—M. de la Jonquière :—“Cy repose le corps de Messire Jacques Pierre de Taffanel, marquis dé la Jonquière, Baron de Castelman, Seigneur de Hardarsmagnas et autres lieux, commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, Chef d'Escadre des armées navales, Gouverneur et Lieutenant Général pour le Roy en toute la Nouvelle-France, terres et passes de la Louisiane, Décédé à Québec le 17 May 1752, à six heures et demie du soir, âgé de 67 ans.
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profité de l’édit de Colbert en date de Novembre 1666 qui se lisait ainsi :
—Les gentilshommes et leurs femmes qui auront dix enfants vivants jouiront de mille livres de pension par an—de deux mille livres s’ils ont douze enfants.
M'est avis que la France serait aujourd’hui ruinée si cet édit avait été publié au Canada.
Il fit quelques campagnes sur mer avec son père qui était capitaine de vaisseau et il gagna successivement ses grades inférieurs au Canada, où il servit avantageusement sur les lacs, contre les Anglais et contre les Indiens. (Ce fut aïnsi qu'il fut promu enseigne en 1711 et lieutenant de vaisseau en 1713. En 1725 le marquis de Vaudreuil expirait à Québec, en laissant des regrets à ceux qu’il avait gouvernés avec tant de sagesse et d'esprit de justice depuis vingt-un ans. Son fils retourna alors en France et reprit le service de la mer. Les notes du temps disent qu'il était “actif, zélé, surtout bon officier et très intrépide.”
En 1738 on le retrouve capitaine de vaisseau. En cette qualité il fait les campagnes d’Amérique, de l'Océan et de la Méditerrannée. En 1744 il commande l’Heureux à la bataille de Toulon et il s’y fait remarquer d’une façon particulière.
En 1747 il prend le commandement de l’Intrépide et fait partie d’une escadre de huit vaisseaux et d'une frégate légère, commandée par le marquis de l’Etanduère. Elle escortait un convoi
TS ee ag A A Re A eat A UT OS
(| . de 252 bâtiments de commerce, allant aux colonies d'Amérique. Le 25 octobre au petit jour— étant à 88 lieues nord ouest du cap Finistère— la vigie de hune signale 19 vaisseaux de guerre. —Ils étaient commandés par l’amiral Hawk de la marine anglaise. |
Mais laissez-moi mettre devant vous le recit de ce fait d'armes tel qu’il est mentionné par les dépêches du temps.
—“ L'Etanduère qui avait d’abord mis en panne pour reconnaître l'Anglais, fit aussitôt signal à sa flotte de passer sous le vent en forçant de voiles. Il fit aussi signal à ses vaisseaux de | prendre la ligne de bataille et de se préparer au | combat. L'armée anglaise, de son côté, se partagea en deux divisions pour attaquer l'escadre française des deux bords. Le plus grand nombre | arriva par tribord, qui était sous le vent, et se 4] trouva, vers midi, à petite portée de canvn des quatre vaisseaux qui formaient l’arrière-garde de l’escadre française, L’amiral leur fit alors signe de commencer le combat. Mais les vais- a seaux anglais, continuant leur route sous toutes fi
Sr
| voiles, se trouvèrent bientôt par le travers du Tonnant, que montait l’Etanduère et ils diri-
gèrent leur feu sur lui. Ceux qui avaient pris ct
le côté du vent prolongèrent la ligne française et ra
1 vinrent mettre l'amiral entre deux feux. Le Ton- H ‘5 nant se battit ainsi des deux bords, pendant plus se L. d’une heure et demie ; il eut successivement gl
affaire avec quatorze vaisseaux, et, à deux re- tr
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prises différentes, il combattit contre cinq à la fois.
“ Le combat durait depuis plus de trois heures, et déjà les quatre vaisseaux de l’arrière-garde, attaqués par des forces supérieures, avaient été obligés d’amener après avoir fait la plus vigoureuse résistance. Le Tonnant était dans un tel état de délabrement que les Anglais regardaient déjà sa prise comme certaine ; mais le comte de Vaudreuil, qui, avec deux autres vaisseaux combattit vaillamment à l’avant-garde, s’apercevant de l’état du Tonnant et du danger qu’il courait, vira de bord et vint à pleines voiles au secours de son amiral. Le Terrible et le Trident, qui étaient les deux matelots de l'avant et de l'arrière de l'Intrépide, firent tout ce qu'ils purent pour le suivre, mais ils eurent à combattre contre tant d’adversaires, et ils furent tellement désemparés, que, malgré leur courage, les deux capitaines de ces bâtiments se virent forcés d'amener.
‘“ L’Etanduère, lorsque l’Intrépide l’eut rejoint, arriva vent arrière sur la ligne ennemie et lui fit faire le même mouvement. Par cette manœuvre, il laissait à bâbord quatre des derniers vaisseaux qu'il avait combattus et qui, arrivant comme lui, auraient pu couper le chemin à l’amiral français en continuant le combat. L'amiral Hawk était de ce nombre; quatre autres vaisseaux, qui formaient la queue de la ligne anglaise, pouvaient aussi combattre le Tonnant par tribord.
‘ Cette manœuvre hardie déconcerta les anglais, qui s’attendaient à chaque instant à voir l'Etanduère amener son pavillon, et abîmés eux-mêmes par le feu nourri de ces deux vaisseaux, ils les abandonnèrent pour réparer leurs avaries. De Vaudreuil profita de cette inaction momentanée pour donner la remorque à son amiral qui était entièrement désemparé, et bientôt l'Intrépide et le Tonnant passèrent tous deux fièrement au milieu de l’escadre anglaise qui ne fit aucune manœuvre pour les en empêcher. Ce combat avait commencé à midi, et à huit heures du soir, Français et Anglais étaient encore sur le champ de bataille, mais le feu avait entièrement cessé de part et d'autre. Des huit vaisseaux qui composaient l’escadre de l’'Etanduère six avaient été pris, mais les 250 bâtiments marchands étaient en sûreté, la longuüeur et l’opiniâtreté du combat ayant si bien occupé l'ennemi qu'aucun vaisseau n'avait pensé à se détacher pour l’attaquer. Huit jours après le Tonnant et l’Intrépide rentraïent à Brest, tous deux dans le plus grand état de délabrement.” |
Nest-ce pas que j'avais raison de citer tout au long cette dépêche. Elle en dit plus long sur l'intrépidité, sur le sang-froid, les connaissances nautiques du comte de Vaudreuil que pourraient en faire des volumes.
À la suite de ce fait d’armes—la manœuvre de Vaudreuil est encore citée aujourd’hui dans la marine comme un trait de génie— Louis XV
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nomma cet officier supérieur chef d’escadre. Il donna ordre au peintre de la marine Gilbert de faire un tableau de ce grand combat naval et il en fit cadeau au nom de la marine de France au nouvel officier général. L’original de ce chefd'œuvre est dans la maison de Vaudreuil. J'en ai vu une copie au musée de Versailles.
L'Etanduère ne voulut pas laisser passer sous silence la belle conduite de son officier.
Trois jours après la bataille, le 28 octobre, pendant que Vaudreuil lui donnait toujours la remorque il lui faisait tenir cette dépêche par un de ses canots :—" Jamais manœuvre n’a été plus belle, plus fière, plus distinguée que celle que vous avez faite, mon cher de Vaudreuil.
Vous m'avez tiré d'affaire au moment où j'allais être obligé de céder à la force.
“ Il ne s’agit plus que de nous raccommoder pour tâcher de gagner les côtes de France. Nous pouvons bien dire avoir fait la manœuvre des convois, qui est de se faire hacher pour sauver la flotte. Je vous embrasse, mon cher de Vaudreuil, et je vous remercie de votre bon secours. Tâchons de nous tenir bien l’un près de l’autre et de rendre encore un bon combat s’il est nécessaire.”
Voilà quelle était la race des marins français du siècle dernier, race qui, Dieu merci, n’a pas dégénéré de nos jours. Haché, démâté, traîné par un navire qui ne valait guère mieux que le sien, l’Etanduère ne songeait qu'à son convoi
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qu’il avait sauvé. Il ne voyait plus que cette consigne qu'il transmettait à son camarade.
‘“ Tâchons de nous tenir bien l’un près de l’autre et de rendre encore un bon combat.”
En ce moment-là ces deux officiers français, dont l’un né à Québec, perdus sur l'océan, et ne commandant qu'à des épaves, personnifiaient bien la sauvage grandeur et l’indomptable énergie de la France, même quand elle est mutilée et qu'elle semble perdue.
Le 18 octobre 1749, la paix d’Aix-la-Chapelle était conclue. Vaudreuil put se livrer pendant quelque temps au repos. Promu successivement lieutenant général des armées navales en août 1758, commandeur de Saint Louis en 1754, grand’croix de cet ordre en 1756, les infirmités qu'il avait contractées à la mer l’empêchèrent de prendre part à la guerre de sept ans.
Le comte de Vaudreuil avait une physionomie maligne, spirituelle, moqueuse, ressemblante au buste que Houdon a fait de Voltaire, et que chacun se rappelle avoir vu au foyer de la Comédie Française.
À propos de Voltaire et de Vaudreuil, il me tombe un curieux document sous la main. Dans son Essai sur l'histoire générale, Voltaire avait écrit, en parlant du combat du Tonnant :
—Des huit vaisseaux français, sept furent pris.
Le comte de Vaudreuil lui envoya de suiteun mémoire circonstancié sur le combat, priant M. de Voltaire de rétablir les faits.
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Ce dernier lui répondit cette lettre que je retrouve dans les papiers du ministère de la marine.
—“ Le peu que j'ai dit du combat du Finistère est tiré mot à mot des papiers anglais. Notre nation n’est jamais bien informée de rien dans la première chaleur des événements, et la nation anglaise se trompe très souvent. Je sais au moins qu'elle ne sait pas trompée sur la justice qu’elle a rendue à tous les officiers français qui combattirent cette journée; et comme vous étiez, monsieur, un des principaux, cette justice vous regarde particulièrement. Il se peut très bien faire qu’on ignorât à Londres si vous alliez au Canada ou si vous reveniez de la Martinique. Il est encore très naturel que les Anglais alent qualifié les six vaisseaux de guerre français de gros vaisseaux du roi, pour les distinguer des autres. L'amiral anglais était à la tête de dixneuf vaisseaux de guerre, et, quoique vous n’eûtes affaire qu'à quatorze, votre résistance n'est pas moins glorieuse. Je suis encore très persuadé que les Anglais outrèrent, dans les premiers moments de leur joie, leurs avantages, et qu'ils se trompèrent de plus en prétendant avoir pris la valeur de vingt millions. Vous savez qu’à ce triste jeu les joueurs augmentent toujours le gain et la perte.
‘“ Mon seul but avait été de faire voir la prodigieuse supériorité qu'on avait laissé prendre alors sur mer aux Anglais, puisque, de trentequatre vaisseaux de guerre il n’en resta qu'un au roi, à la fin de la guerre ; c’est une faute dont il paraît qu'on s’est fort corrigé.
‘ Quant aux espèces (médailles) frappées avee la légende Finistère il y en eut peu, et j'en ai vu
une, Je verrais avec plus de plaisir, monsieur, un monument qui célébrerait votre admirable conduite dans cette malheureuse journée. On commencera bientôt une nouvelle édition de cet Essai sur l'histoire générale; je ne manquerai pas de profiter des instructions que vous avez eu la bonté de me donner. Je rectifierai avec soin toutes les méprises des Anglais et surtout je vous rendrai la justice qui vous est due. Je n'ai point de plus grand plaisir que celui de m'occuper des belles actions de mes compatriotes. Les rois, tout puissants qu'ils sont, ne le sont pas assez pour récompenser tous les hommes de courage qui ont servi la patrie avec distinction. La voix d’un hist-rien est bien peu de chose; elle se fait à peine entendre surtout dans les cours, où le présent efface toujours le souvenir du passé. Mais ce sera pour moi une très grande consolation, si vous voyez, monsieur, votre nom avec quelque plaisir dans un ouvrage historique qui contient très peu de noms et de détails particuliers. Il s’en faut beaucoup que cet Essai historique soit un temple de la gloire ; mais s’il l'était, ce serait avec plaisir que j'y bâtirais une chapelle pour vous.
J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments qui vous sont dus, monsieur, votre etc.,
(signé) VOLTAIRE.
Perclus, infirme, souffrant de ses blessures, le heutenant général des armées navales, comte Louis-Philippe Rigaud de Vaudreuil, mourut à Rochefort le 27 novembre 1768, laissant un digne successeur de son nom dans la personne de son fils. Ce dernier, connu dans la marine française
sous le nom de marquis de Vaudreuil débuta au service sous les ordres de son père. Il était à bord de l’Heureux au combat de Toulon: il avait alors 20 ans. En 1759 revenant du Canada, et esccrtant un convoi il fut rencontré par deux frégates anglaises, à la hauteur de la baie d’Audierne. De Vaudreuil montait l’Aréthuse. Pendant deux heures il livra combat ; démâté de ses deux mâts
. de hune, il continuait la lutte, lorsque le Chatham,
vaisseau de haut de bord, vint se mettr de la partie. De Vaudreuil se reudit, Il avait le bras cassé par un coup de fusil, son navire faisait eau, son gréement était haché, mais qu'importe, son convoi était sauvé, Il prit part plus tard au combat d'Ouéssant, s’empara de Saint-Louis de Sénégal, ayant sous ses ordres Corentin Urbain de Leïssègues, plus tard vice-amiral ; il fit les campagnes de la Martinique et de Saint-Domingue, combattit Byron et Kempenfeld, se distingua à la bataille des Saintes, où son capitaine de pavillon, le chevalier Jean-François du Cheyron du Pavillon fut tué à ses côtés en commandant une manœuvre admirable ; il détacha, enfin, sous les ordres du célèbre et infortuné de Lapérouse, un vaisseau et deux frégates avec consigne de détruire les établissements anglais de la Baïe d'Hudson. Le marquis de Vaudreuil refusa deux fois d’être gouverneur de Saint- Domingue. La paix de Versailles le trouva lieutenant général des armées navales ; en 1782, il fut nommé inspecteur général de la ma-
rine et en 1784 il était fait grand’croix de Saint- Louis.
Le bailliage de Castelnaudary le députa aux Etats généraux en 1789 et, dans la triste nuit du 5 au 6 octobre, ce fut l'amiral de Vaudreuil qui, resté l’un des derniers auprès de la famille royale, réussit à contenir la populace qui avait envahi les Tuileries. De 1791 au 18 brumaire, de Vaudreuil s’exila en Angleterre, où il fut parfaitement accueilli par l'aristocratie anglaise. Il est mort à Paris le 14 décembre 1802, laissant la réputa- {ion d’avoir été le digne fils de son père, et léguant à la marine française le souvenir de son audace, de sa bonté mélangée d’une grande fermeté, et de son attachement profond et raisonné aux choses de la mer.