IT JACQUES BEDOUT
Québec, le berceau de l'amiral comte de Vaudreuil, est fier de revendiquer aussi Jacques Bedout, contre-amiral.
Jacques Bedout naquit dans une maison sise dans la rue Ste-Ursule à Québec le 14 janvier 1751. Il était fils d'Antoine Bedout, membre du Conseil supérieur de Québec, et de Demoiselle Françoise Barolet. Cette famille compte encore des alliés parmi les Panet, les Dumontier, les Baillargé etc.
Bedout fut baptisé à la paroisse de Notre-Dame,
le lendemain de sa naïssance, par Messire Collet, prêtre. Le parrain était maître Jacques de la Fontaine, conseiller du Conseil supérieur, et la marraine mademoiselle Lizette Dumontier.
Bedout déserta la maison paternelle, à 14 ans. Il débuta comme mousse dans la marine marchande, mais bientôt fatigué par cette vie monotone il passa dans la marine de l'Etat. Lorsque la guerre de l'Indépendance américaine éclata, Bedout était lieutenant et s'était acquis une haute réputation de bravoure et d’excellent manœuvrier. Son nom était déjà redouté de l'ennemi, à qui il avait fait plus d’une prise.
En 1794, Bedout était capitaine de vaisseau ; il commandait le Tigre et il faisait partie de l’escadre du vice-amiral de Villaret-Joyeuse. Cet officier général croisait en vue de l’ile de Groix avec 12 vaisseaux et deux frégates. Tout à coup l’amiral Cornwillis se présente devant l’escadre française qui lui appuye la chasse. L'amiral anglais se défend bravement. Près de Bedout se tient le vaisseau la Virginie, capitaine Bergeret. Ce dernier ne cesse de cribler le Mars, navire anglais, de coups de canon. Bedout luimême est enveloppé par cinq vaisseaux ennemis. Il se défend comme un lion et finit par se dégager.
À huit jours de là—le 28 juin, il faisait gros temps—Villaret-Joyeuse fait la rencontre d’une autre escadre anglaise commandée par l’amiral Brideport. Curpe diem a dit le poète. Chaque
homme, assure-t-on, a son jour ici-bas ; celui de Bedout était arrivé.
À peine le combat était-il commencé que l’Alexandre fait des signaux de détresse. Bedout va à son secours et bientôt son vaisseau le Tigre, soutenu par le Peuple, le Redoutable et les Droits de l’'Hommesont couverts-à portée de pistolet-par les feux de la Queen Charlotte, de la Queen, du Royal George, du Sans Pareil et de l'Orion. En vain les voiles du Tigre prennent feu, en vain les gréements hachés par les boulets encombrent le pont où gisent les morts, où râlent les blessés, en vain ses mâts abattus sont tombés à la mer, et retenus par les agrès font coups de bélier sur les flancs du Tigre, Bedout combat toujours. Il a huit pieds d’eau dans sa cale, sa coque est percée à jour, ses pièces sont démontées, 450 hommes sont tués et blessés, son pavillon est tombé à la mer. Que faire? Alors le Tivre se tait, faute de poudre, faute de boulets, et les Anglais viennent l’'amariner. Ils trouvent Bedout en grande tenue, étendu sans connaissance sur son banc de quart. Il a quatre blessures° à la tête, dont une très grave.
Son second Jean Gilles Filhol Camas est lui aussi blessé grièvement et le commandement vient d’écheoir à Joseph-Marie Vrignaud, mort plus tard contre-amiral., Ce jeune enseigne a vu tomber successivement tous les officiers qui le précédaient en grade. A lui seul il a ‘“ soutenu le
feu de l’escadre entière ; ” maintenant il veut tirer
un dernier coup de canon à l'ennemi. Il était dans la batterie en train de charger tranquillement une des rares pièces qui restait montée, quand les Anglais lui demandèrent son épée.
Les officiers de Bedout étaient tous de son choix, et on voit qu'il avait l'œil sûr. Puisque j'ai nommé Filhol-Camas, je ferai une digression. Sa conduite à Trafalgar fut si héroïque que l’historien anglais James ne le nomme que “ le vaillant capitaine Camas.” Il commandait le Berwick de 74 canons. L'histoire rapporte que “ tous les mâts de ce vaisseau étaient abattus, le navire près de couler lorsqu'un boulet vint couper en deux Filhol qui avait juré de ne jamais amener ses couleurs. Le matin de la bataille, le 21 octobre 1805, cet héroïque capitaine de vaisseau avait recommandé à son chirurgien major, M. Lasserre, d'envoyer à sa famille, en cas de mort, les décorations de son grade “afin d'apprendre à ses enfants comment on s’en rend digne, et de leur donner un exemple de dévouement à imiter. ”
Voilà de quelle trempe étaient les hommes formés par le québecquois Bedout.
Dans une lettre où il rend compte du combat de l’île de Groix, l'amiral de Villaret-Joyeuse disait à son ami Nielly:
—Le brave Bedout,voyant s'éloigner les quatre vaisseaux anglais, se décide à venir en travers, et il les combat avec une intrépidité, un acharnement, une précision dans la manœuvre qui me font regarder cet officier comme un des plus
braves et des meilleurs manœuvriers, je ne dis point de la marine de la République, mais de toutes les marines!
“ Bedout est mon héros ! ”
Voilà ce que son chef pensait de lui; voilà ce que l’histoire a confirmé.
Fox alla aussi loin que de Villaret-Joyeuse.
Ayant à parler de ce combat, à la Chambre des Communes, il dit :
—Le capitaine du Tigre en combattant pour l'honneur de sa patrie s’est immortalisé à la façon des héros de Rome et d'Athènes. Il a poussé aussi loin qu’eux le mépris de la mort ; et si les hasards de la guerre l'ont fait aujourd’hui notre prisonnier, je lui dois cette justice ;
—Le capitaine de vaisseau Bedout ne s’est rendu que couvert de blessures et de gloire.
Ces paroles se perdirent au milieu des applaudissements et pendant la durée de son séjour en Angleterre le capitaine français fut le lion de la société anglaise.
À partir de cette époque, en compulsant aux archives de la marine les états de service de notre compatriote Bedout, je ne trouve plus que ces notes : Bedout (Jacques) promu contre-amiral le 12 avril 1798.
Nommé chevalier de la Légion d'Honneur le ler décembre 1808.
Nommé commandeur de l’ordre le 80 juin 1804. | En 1809, Grambier vint attaquer Rochefort que
défendait une escadre franç.ise composée des divisions de Bergeret, de Willaumez et d’Allemand. Elle était au mouillage. Tout-à-coup l'amiral anglais lance contre elle trente bâtiments transformés en brulôts. Devant ce danger inattendu chaque vaisseau français coupe ses câbles et va s’échouer à la côte. Le Tonnerre et l’Indienne préfèrent sauter sous drapeau tricolore.
Cette affaire est connue dans l’histoire de la marine française sous le nom “la bataille des brülots. ”
L'Empereur fit assembler à Rochefort un conseil de guerre pour la juger sous la présidence du contre-amiral Bedout. Quatre capitaines de vaisseaux se trouvèrent incriminer. Bedout mena ce procès avec sa droiture et son énergie ordinaire. Il y eut deux condamnations, dont une capitale.
L'amiral Jacques Bedout prit sa retraite en 1816. La mort est venu le chercher à Bataillé, département de la Gironde, au moment où il se préparait à faire un voyage ou plutôt un pèlerinage à son vieux Québec qu'il voulait revoir avant de mourir.
Bedout avait 65 ans.