‹ JoiesChapitre 8 sur 21 · EN UN BOIS CALME ET FRAIS · texte numérisé non relu

EN UN BOIS CALME ET FRAIS

En un bois calme et frais Où ne danse nulle ronde Que de mes songes diaprés La menthe sauvage abonde ; J'y fis maints rêves vrais Au loin du monde.

Le doux bois, la sainte forêt, Avec ses arbres familiers, Ses taillis dont on ne saurait Nombrer les tiges par milliers ; Assis à l'ombre hospitalière Je mâchonne une feuille de lierre.

Écoutant chuchoter les peupliers, Quand court un frisson blême.

Par leurs feuillages éparpillés :

« Ton 1 ire est cher à récho même, « Qui l'a redit parmi les saules, « Et c'est ainsi que moi je t'aime « Et vais redisant tes paroles ; « Ton ombre est fraîche à l'herbe grise, « Ton doux poids réjouit la mousse, « Ainsi mon àme aussi s'est mise « En l'ombre de ton cime douce. »

Il pleut sur les mousses fleuries

A grosses gouttes de soleil ;

Les heures vont par les prairies

Et l'air s'engourdit de sommeil ;

Par de là l'allée en arche,

Par de là l'ogive des branches

Plane, parfois, une nuée aux ailes blanches ;

Là-bas, sur l'horizon de plages,

La lenteur des plus lourds nuages

S'est profilée en patriarche.

Aux rêves graves et sages ;

Plus ne s'entend le chant du merle.

Il vient une rumeur des plages :

« C'est quelque chose d'être ainsi « Insoucieux qu'ailleurs déferle, « La mer de Vie avare et folle ; « Ta voix est une vague, aussi, « Ta voix qui s'enfle et Cjui s'éperle, « Ainsi, légère et sans parole. »

Les heures vont rieuses ou silencieuses

Et l'ombre tourne au pied lourd des 3'euses,

Qui baignent dans la clarté molle;

Les rayons obliquent lentement,

Et, sous la brise, les feuilles écouteuses

Chuchotent de moment en moment

Un nom qui jamais ne varie :

« En un clair chant d'amour joli, « Ta voix aux feuilles se marie, « A l'eau gouttant au roc poli, « Au gazouillis de l'air, Marie, « Ta voix doucement se marie ; « Cette ombre est violette et rose,

6o JOIES

« Tu tiens une fleur de coquette

« De ta main lente qui se pose ;

« La fleur est rose et violette ;

« Ton col s'incline au gré des gammes

« Qu'éperle ta lèvre mi-close :

« C'est ainsi que révent les femmes ;

« T'aimer ainsi, c'est quelque chose. »

Les bouleaux ont des sveltesses de femmes Parmi les mâles pins moroses ;

Le vent, muet tantôt, vagit et veut parler

Comme un enfant qui s'éveillerait,

Comme un enfant qui veut parler

Le vent ne sait c^ue pleurer ;

Le vent pleure en accords éoliens,

Tristes à faire pleurer.

Tristes comme ton ombre nuit qui vient ;

Et la forêt lentement s'isole :

On y marche comme un intrus au crépuscule^

JOIES 6i

Sa vie auguste se recule

Loin de l'homme et de sa parole

Trop mesquine pour son grand rêve d'ombre ;

Le bois se solemnise en temple,

Le bois religieux contemple

La mêlée où doit vaincre l'ombre.

O rhjaiine des grands pins vers le soleil qui sombre '

La lamentation ulule lente et traîne Par la vallée en lourds rythmes de thrène ; Les feuilles planent et vont atterrir ; Par les gaulis d'ombre tramés Sanglote la honte de mourir ; L'éternelle foret agonise à jamais ;

Muettes, les feuilles se tassent pour pourrir — Dans l'ombre, à jamais.

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