Je crois qu'on emprunte une pendule pour cette occasion
Dans les maisons, dans les clubs, dans les bureaux, on ne peut s'empêcher d'admirer la prévoyance ingénieuse et le soin merveilleux avec lesquels les plus petits besoins et les moindres commodités de la vie ont été étudiés : il semble qu'il n'y ait plus rien à désirer.
11 est impossible, toutefois, en parlant des intérieurs américains, de passer sous silence un certain objet d'aversion qui, à chaque instant, vient offenser vos regards.
Le meuble le plus indispensable, en Amérique, le plus en évidence, est le crachoir. Chaque pièce •est pourvue de cet objet de première nécessité ; vous en trouvez un à côté de votre siège en chemin de fer, sous votre table au restaurant; impossible de faire un pas sans rencontrer l'ustensile. Dans les corridors d'hôtels, il y a un crachoir en sentinelle à chaque porte. Dans les édifices publics, les parquets en sont jonchés, et, dans les escaliers, ils font la haie. Les xVméricains, habitués à ces bibles depuis l'âge le plus tendre, sont d'une adresse merveilleuse : ils ne manquent jamais le but. J'en ai vu faire de véritables tours de force, entre autres fois au Capitole de Washington.
La Cour suprême de justice siégeait. Un avocat, au moment où j'entrai dans la salle, lançait
des foudres d'éloquence. Tout à coup, il s'arrête, regarde un crachoir placé à deux mètres de distance, le met enjoué et rrrrron, crrrrrâque...ptu! en plein dans le noir; puis il reprend le fil de son discours. Je m'attendais à voir les sept juges et le public applaudir et crier bravo! Pas du tout, l'incident passa complètement inaperçu. Probablement, il ne se trouvait personne dans la salle qui ne pût se dire : « Ça n'est pas malin, je pourrais en faire autant ! »
Propos mondains. — L'aristocratie de naissance aux États-Unis. — La société fashionable. — La pîutocratic. — Les parvenus et les arrivés. — La société littéraire et artistique. — Le provincialisme. — Tous les Américains ont deux noms de famille. — Colonels et juges. — L'hospitalité américaine. — La tortue terrapène et le canard cru.
Un mot sur Taris locratie américaine, pour commencer.
Comment, l'aristocratie américaine?
Parfaitement.
Je vous garantis qu'il existe, en Amérique, des sanctuaires où il est plus difficile de pénétrer que dans les plus purs hôtels du faubourg Saint-Germain et les mansions de Mayfair et de Belgravia.
Il se trouve à Philadelphie, dans Beacon Street à Boston, dans Washington Square (côté du nord)
à New-York, dans la Virginie, dans Canal Street (côté droit) à la Nouvelle-Orléans, des Américains qui regardent le commun des mortels avec beaucoup plus de pitié que les Montmorency de France et les Howard d'Angleterre.
L'Amérique, ne possédant pas de roi qui puisse donner à ses sujets d s lettres de noblesse, les Américains se sont eux-mêmes créé une aristocratie. Cette aristocratie ne contient encore ni ducs, ni marquis, ni comtes, ni barons; mais le sang est là, paraît-il — du sang bollandais — et c'est tout ce qu'il faut.
Quand un Européen noble arrive aux États-Unis, l'aristocratie américaine va déposer sa carte au bureau de l'hôtel où il est descendu. Peut-être n'est-il connu personnellementd'aucun ; mais lesnoblesses sont parentes partout, c'est un acte de courtoisie internationale. Le noble européen, qui vient souvent en Amérique pour y chercher une dot, y trouve son compte, et rend toutes les visites qu'on lui fait. Une dame de New-York, qui fait autorité en matières mondaines, me disait un jour que la (( société » de cette ville ne se composait que de quatre cents personnes. En dehors de ce nombre sacré, vous êtes un profane. La fortune ou la célébrité pourront vous permettre d'entrer dans cette
société, mais vous n'en ferez jamais partie. Vous y serez, mais vous n'en serez point. Là-dessus, la dame en question entra dans des détails fort minutieux sur ce qu'elle appelait, en les distinguant, les gens de société et les gens de la « société » ; mais elle eut beau souligner des mots, mettre des guillemets de chaque côté des autres, j'avoue n'avoir pas trèâ bien saisi ces nuances délicates. Tout ce que j'ai compris c'est que cette aristocratie de naissance existe en Amérique, non seulement dans la cervelle de ceux qui en font partie, mais aux yeux de leurs compatriotes.
Ce désir d'avoir de la naissance devait se produire chez l'Américain, puisque c'est là la seule chose que ses dollars ne semblaient pas pouvoir lui procurer.
La seconde aristocratie est l'aristocratie de l'argent, la plutocratie. Pour en faire partie, il ne suffit pas d'être millionnaire, il faut, m'a-t-on dit, appartenir à une troisième génération de millionnaires. Ce sont les Astor, les Vanderbilt et compagnie. On ne peut être reçu dans ce chapitre sans procurer trois quartiers. La première génération fait les millions, la deuxième est parvenue, la troisième est arrivée. Pour les membres de cette aristocratie, avoir une centaine de mille livres de
rente, c'est être dans la misère propre. Avec un million de revenu on est dans l'aisance.
La troisième aristocratie est l'aristocratie du talent, la société littéraire et artistique. Cette troisième aristocratie est sans contredit la première.
Je ne crois pas qu'on puisse trouver, qu'on puisse même imaginer une société à la fois plus polie, plus affable, plus hospitalière, plus spirituelle, et plus brillante. Je voudrais pouvoir ici me permettre une enfilade d'adjectifs à la madame de Sévigné.
Une des conséquences de la position qu'occupe la femme aux Etats-Unis est que, dans les bons salons américains, on cause.
(( Si j'étais reine, s'écriait un jour madame Récamier, j'ordonnerais à madame de Staël de me parler toute la journée. »
Voilà ce qu'on voudrait pouvoir dire à beaucoup d'Américaines. Avec elles, la conversation ne tarit point, et reste toujours dans le domaine de la causerie; elle vole légèrement d'un sujet à l'autre, papillonne, effleure, passe du sérieux au gai, voire môme au frivole sans devenir banale, repart dans les régions élevées, et ne dédaigne point ensuite d'aller friser le petit potin : tout cela sans affecta-
tien aucune, avec un charme et un naturel délicieux.
Je ne connais que les Françaises qui puissent rivaliser avec les Américaines dans la conversation; encore suis-je obligé d'admettre deux choses, c'est que les Américaines de la société intellectuelle sont souvent plus naturelles que les Françaises, et qu'elles cherchent moins à plaire que celles-ci. Bref, vous pouvez être aimable, sans avoir à être galant, et l'on n'attend de vous aucun de ces compliments fades qui, selon moi, viennent souvent gâter le charme d'une causerie intime entre homme et femme.
Ces réunions charmantes ne sont pas seulement de véritables petites fêtes pour l'esprit, le cœur y trouve aussi sa part. Vous êtes accueilli avec tant de cordialité que vous vous sentez immédiatement chez des amis, des amis que vous aurez un regret profond d'être obligé de quitter bientôt, et avec lesquels vous espérez bien conserver des relations toute la vie.
Quand le vapeur sortit de la rade de New-York pour mc.ramener en Europe, je ne'saurais dire si, à ce moment, le désir de revoir mon pays l'emportait sur le regret que j'éprouvais de quitte^ l'Amérique.
(( Bah ! pensai-je, je ne dis pas adieu aux Amé-
ricains, mais au revoir : sept jours de voyage, et je me retrouverai un jour au milieu d'eux. »
Les grandes villes américaines, même New- York, sont provinciales en ce sens que chacun s'y occupe de son voisin. Ce n'est pas Paris, c'est encore bien moins Londres. Grâce à ces infatigables mêledc-tout, les journalistes américains, qui fourrent le nez partout, les moindres incidents de la vie privée sont rendus publics et commentés immédiatement à droite et à gauche. Tous n'aurez qu'à demeurer deux mois dans n'importe laquelle des grandes cités des Etats-Unis pour y connaître tout le monde, et vous trouver au courant de tout ce qui s'y passe.
L'esprit des Américains est toujours en éveil. Tout les occupe, tout les intéresse, et il se trouve toujours quelque chose de nouveau pour alimenter la conversation. Si ce n'est pas un événement social, politique ou littéraire, c'est un petit scandale, une nouvelle secte religieuse, le spiritualisme, la guérison des maladies par la foi ou par l'influence de la volonté^ : la conversation ne meurt jamais faute de sujets. Criez, si vous voulez,
1. Cette dernière découverte a été faite en Amérique au commencement de l'année. Vous n'avez qu'à dire de toute la force
à l'excentricité, et vous n'aurez pas tort, mais ajoutez que c'est la vie, et vous aurez raison. C'est une existence plus intéressante que la vie de province en France, telle que le poète l'a décrite :
On s'éveille on se lève, on s'habille et l'on sort;
On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.
Les Américains, et cela dans toutes les classes, portent généralement trois noms, un nom de baptême et deux noms de famille : George Washington Smith, Benjamin Franklin Jones, Guillaume Tell Brown. Je n'eusse point été étonné de faire la connaissance d'un M. Napoléon Bonaparte Robinson. Les célébrités n'y échappent pas plus que les autres : Henri Wadsvvorth Longfellow, John Greenleaf Whittier, Oliver VVendell Holmes, Thomas Bailey Aldrich, Richard Watsdn Gilder, Edmond Clarence Stedman, James Russell Lowell, Ralph Waldo Fmerson, Henry VVard Beecher, Washington Jrving, etc., elc. Ne faut-il pas voir, dans ces doubles noms, un titre que le père croit conférer à son enfant en le tenant sur les fonts baptismaux?
Toutes les sociétés nouvelles ont les mêmes
de votre àme : «Je ne veux pas être malade ! >. et la santé vous revient. Un a essayé, et l'on a réussi, parait-il.
faiblesses. Au lendemain de la Révolution, n'avonsnous pas appelé nos enfants Ëpaminondas, Léonidas, Darius, Napoléon, etc.?
Tout Américain qui se respecte quelque peu est colonel ou juge. L'Amérique a cent fois plus de colonels que nous n'avons de légionnaires.
Quand on vous aura présenté à un monsieur, dans un salon américain, et que vous n'aurez pas saisi son nom, inutile de chercher à réparer le mal, appelez-le colonel^ vous avez neuf chances sur dix de tomber juste; si le malheur veut que vous vous soyez trompé, appelez-le jttge, et vous êtes sauvé. Si, cependant, poursuivi par le guignon, vous découvriez que votre interlocuteur n'est ni colonel ni juge, vous avez une dernière ressource inmanquable, appelez-le joro/essewr ; un Américain professe toujours quelque chose, un art, une religion, et vous ne risquez rien.
L'hospitalité américaine mérite la réputation dont elle jouit en Europe. Si elle pèche, ce n'est peut-être que par l'excès. Mais comment se permettre de critiquer des hôtes aussi aimables et aussi empressés?
L'hospitalité américaine est princière. On ne
VOUS invitera pas, même dans les meilleures maisons où le menu quotidien est des plus appétissants, à venir prendre votre part du repas de la famille. On ne vous invite pas à dîner, mais seulement à festoyer. Si l'on ne peut pas vous donner un festin, on ne vous invite pas du tout.
Vous n'assistez qu'à des banquets : huîtres, potages, hors-d'œuvre, poisson, relevés, entrées, sorbets, rôtis, volailles, ragoût de tortue terrapène, caneton sauvage cru, salade, cinq ou six plats de légumes, sucreries, pâtisseries, glaces, fromages, fruits, etc., le tout arrosé des vins les plus fins : château-yquem, xérès amontillado, Champagne frappé, château-laffite, et que sais-je encore ?
La cuisine, dans les bonnes maisons américaines, est excellente : vous ne trouvez pas mieux à Londres et à Paris.
Le ragoût de tortue terrapène est le mets le plus recherché en Amérique : il est de toutes les fêtes. Le goût est tellement prononcé qu'il faut trouver ce plat exquis ou à peu près détestable.
Dois-je vous dire ce que j'en pense ?
Un Américain me demandait un jour si j'aimais la tortue terrapène.
— Monsieur, lui dis-je, il faut savoir s'incliner
devant les coutumes des pays qu'on visite. Aux États-Unis, on mange de la tortue terrapène... et j'en mange.
Le caneton sauvage, canvasback duck, est un mets des plus délicats. Il est placé devant le feu pendant quelques minutes seulement. La première fois que cette viande violette s'offre à vos regards, elle vous répugne; mais je vous conseille de surmonter ce premier dégoût, le mets est exquis.
Les Anglais ont, en France, la réputation de manger la viande saignante. C'est là une des mille absurdités qui courent sur leur compte. Ils préfèrent, au contraire, la viande très cuite.
On me racontait, en Amérique, qu'un plat de canvasback duck ayant été placé à table devant un Anglais, celui-ci dit au domestique :
— Youlez-vous prendre ce caneton et passer une fois de plus avec lui à travers la cuisine.
-es « milliardaires».— Liste de quelques grandes fortunes américaines. — La Bourse. — La maison d'un millionnaire. — Œuvres de bienfaisance.-— Les rois de la République américaine. — John Jacob V, II, III et IV. — Les rois du capital. ~ Dangers futurs.
Ma foi, tant pis, si je fais venir l'eau à la bouche de mes lecteurs.
Voici la liste de quelques fortunes américaines :
J. Gould
J. W. Mackay, G. Vanderbilt.
J.-P. Jones. . . .
J.-J. Astor
W. Siewart..., G. IJennett. . . .