REVENU ANNUEL A
Francs.
Tels sont les princes du pays des dollars. Les
plus grandes fortunes anglaises sont loin d'atteindre de pareils chilfres. En effet, la fortune du duc de Westminster est d'environ 400 millions de francs; celle du duc de Sutherland, 150 millions; celle du duc de Northumberland Vilo millions; celle du marquis de Bute, 100 millions.
C'est dans les mines, et surtout dans les chemins de fer, que ces fortunes colossales ont été réalisées.
Le mot (( millionnaire » ne donne donc point une idée de l'opulence en Amérique. Il faut dire ((milliardaire». Les dictionnaires, ayant probablement jusqu'ici considéré comme impossible l'existence d'un homme possédant plus d'un milliard, n'ont pas encore inséré le mot dans leurs colonnes. C'est une omission qu'il s'agit de réparer. Yoici l'article à ajouter :
« Milliardaire. -- Celui ou celle qui possède au moins un milliard. Ce phénomène se trouve en Amérique. »
Inutile de dire qu'avec ses milliers de millions, M. Gould est une puissance. Il tient les bourses des États-Unis dans le creux de sa main. Il fait la pluie et le beau temps, la hausse et la baisse. Il réalise ce que bon lui semble, et les spéculateurs s'estiment heureux quand il leur permet de ramasser les miettes qui tombent de ses poches. Quant à
lutter avec lui, autant vaudrait chercher à faire sauter la banque à Monte-Carlo avec cinquante centimes.
Les deux rois de la finance américaine sont MM. Vanderbilt et Astor. Ils méritent le nom de (( rois », moins parla grosseur de leur fortune que par l'emploi généreux qu'ils en font. S*agit-il de fonder un hôpital, un musée, une bibliothèque, on s'adresse à. ces messieurs; la réponse, accompagnée d'un chèque, ne se fait jamais attendre. Peu de temps avant mon arrivée en Amérique, M. Vanderbilt venait de donner 500000 dollars (soit 2 700000 francs) pour fonder un hôpital à New-York. Madame Astor venait de donner 225000 dollars (soit 1215500 francs) à l'hôpital où se traitent les maladies cancéreuses.
L'hôtel Vanderbilt, situé dans la 5' Avenue à New-York, est une habitation princière. Il faudrait entreprendre d'écrire un volume pour donner une description complète des trésors qui y sont amoncelés. Plusieurs millions y sont enfouis, pour ne parler que de la galerie de tableaux et des armoires à vaisselle. La galerie de tableaux se compose de deux pièces, spacieuses et bien éclairées, qui contiennent cent soixante-quatorze tableaux de maîtres : huit Millets, y compris le Se-
meur, trois Rosa Bonheurs, sept Meissoniers, des Turners, des Géromes, la Bataille de Rezonville par Détaille, sept Théodore Rousseaux, etc. Cette collection, réunie à celle de madame R.-L. Stuarl, formerait un noyau superbe pour la fondation d'un musée public. Dans l'antichambre de l'hôtel se trouve un portrait de Vanderbilt P', fondateur delà dynastie.
Je n'ai vu ni la maison de ville ni la maison de campagne de M. Gould; mais je sais que dans cette dernière propriété, la valeur des serres est estimée à 1250000 francs. Cela vous donnera, j'espère, une idée de ce que peut être le reste. Dans ces croquis américains tracés à. la hâte, je ne puis guère faire autre chose que mettre le lecteur sur la piste de ce que l'on peut voir en Amérique. Malgré tout cela, je ne garantis pas que M. Gould soit un homme heureux. Au sujet des immenses fortunes qui existent aux États-Unis, un Américain de beaucoup d'esprit me disait un jour :
— Nul ne saurait posséder en paix plus d'un million de dollars. Au delà, l'homme ne possède plus sa fortune, c'est sa fortune qui le possède.
Détail curieux. 11 y a une trentaine d'années, M. Gould est arrivé à New-York avec vingt-cinq dollars dans sa poche (à Paris on arrive avec qua-
rante sons, c'esttraditionnel). Pendant longtemps, il a vécu en vendant des souricières. Ce n'est plus des souris qu'il attrape, c'est du meilleur gibier.
Les Américains vivent en république; mais s'ils n'ont pas de rois, ils ont les millionnaires dont ils subissent le joug. Rien n'est plus divertissant que de lire la généalogie de ces grands noms. On la trouve dans les journaux chaque fois qu'un membre de la famille passe de vie à trépas. Pendant que j'étais en Amérique il mourut une certaine madame Astor. Après avoir énuméré les charmes et les vertus de cette dame, les journaux publiaient la liste des John Jacobs, dont l'un avait été son mari. Tous les Astors (je tiens à mettre un s, c'est bien le moins qu'on puisse faire pour une famille régnante) ont été John Jacobs et sont connus dans l'histoire sous le nom de John Jacob P', John Jacob II, John Jacob III. Le chef actuel de la dynastie, un jeune homme d'une vingtaine d'années, est John Jacob IV. La dynastie des Astors ne date pas de loin, John Jacob P"" étant arrivé en Amérique au commencement du siècle, en simple émigrant, pour y faire le commerce des fourrures.
II ne faudrait pas examiner de trop près la manière dont quelques millionnaires américains ont
amassé leurs richesses. Il court, dans le pays même, de curieuses histoires au sujet de ces «grandes fortunes. Je me rappelle, entre autres choses, une pièce charmante de M. Bronson Howard, intitulée The Henrielta. Dans cette pièce ligure un jeune boursier qui cherclie à ruiner son père.
— Le portrait n'est-il pas exagéré? dis-je à un ami qui m'accompagnait.
— Pas le moins du monde, il est historique, me répondit-il; seulement les rôles sont renversés, ce qui rend la vérité encore plus odieuse que la fiction.
Quant aux fortunes des rois des chemins de fer — c'est ainsi qu'on les appelle aux États-Unis — elles ont été faites avec l'argent de milliers de malheureux aujourd'hui dans la misère. Le palais du millionnaire américain est souvent bâti à l'aide de pierres fournies par des ruines.
Quand on parle des princes de la linance américaine, on n'emploie que le mot « roi », surtout quand on veut désigner les grands actionnaires des compagnies de chemin de fer. Ce mot « roi » sert aussi à désigner ces majestés qui sont à la tête des exploitaiions de mine, et des monopoles de toutes sortes que l'on rencontre à chaque pas
aux Etats-Unis. Ces rois du capital sont de véritables puissances, et des puissances dont la tyrannie se fait sentir non seulement sur tous les marchés américains, mais dans tous les rangs de la société. Ces tyrannies soulèvent des indignations et engendrent des haines implacables, et je crains que les Américains, qui se moquent de nos révolutions, ne s'en préparent une auprès de laquelle, pour répéter le mot de Henri Heine, « 93 ne sera qu'une idylle ».
La jeune fille américaine. — Sa liberté. — Ses manières. — Le respect de la femme. — Souvenirs de jeunesse. — La fïirtation pertectionnée.— Le « boston». —Pourquoi la jeune Américaine recherche la société des hommes. — Blasons européens redorés et retirés du mont-de-piété. — Les Américaines du faubourg Saint-Germain. — Lady Randolph Churchill. — Mariage de décembre et de mai. — Thème rebattu des comédies américaines. — Un ange. — Le collodion révélateur. — L'héroïne de VAbbé Constantin. — Ce que la jeune Américaine admire chez l'homme.
La liberté dont jouissent les jeunes filles américaines étonne autant les Anglais que la liberté dont jouissent les jeunes filles anglaises étonne les Français.
La jeune Américaine, à partir de l'âge de dixhuit ans, peut aller seule partout : faire ses emplettes, ses visites, au concert, au théâtre, en
voyage. On lui permet presque toutes les libertés. Les autres... elle se les permet elle-même.
Elle a son argent de poche qu'elle dépense à son idée, c'est-à-dire en bonbons, en rubans, et en bijoux. Quant aux notes de couturières et de modistes, c'est papa qui règle la chose. Elle voit et reçoit qui bon lui semble. Si, au bal, elle rencontre un jeune homme qui lui plaît, je ne dis pas qui lui touche le cœur, elle lui dit: « Je suis chez moi tel jour, venez donc me voir. » Le lendemain, il pourra lui envoyer un fauteuil d'orchestre, et venir la chercher pour la mener au théâtre. Il lui apportera des fleurs, lui offrira des rafraîchissements pendant les entr'actes ou après la représentation, et la reconduira chez elle en voiture. C'est, en Amérique, la chose la plus naturelle du monde. Quelques jours plus tard, il pourra se faire que, à une réunion, il rencontre la jeune fille et qu'elle vienne lui dire :
— Je voudrais vous présenter à un ami, ditesmoi donc votre nom, je l'ai oublié.
La jeune Américaine, qui nous paraît étourdie et légère, me semble agir selon les règles du bon sens. Elle est fatiguée de s'entendre dire : « Une femme ne peut pas faire ceci ou cela, c'est malséant. » Elle vous répond tout simplement : i Je
le fais, el du moment que je le fais, c'est bienséant. C'est à moi femme de faire la loi. Pourquoi n'irais-je pas seule au théâtre? Pourquoi ne sortirais-je pas seule le soir? Si vos rues sont sales, c'est à vous de les nettoyer pour moi. Pourquoi ne recevrais-je pas dans mon salon des jeunes gens qui me plaisent? Sil'un d'eux enprofitaitpour prendre des libertés avec moi, ce serait un cuistre que je mettrais sur-le-champ à la porte, et certes ce n'est pas pour lui que je changerais mes habitudes. »
C'est le respect, que la femme inspire aux Américains, qui permet à la jeune fille de circuler librement et de régner en souveraine aux Étals- Unis. Jonathan pourrait là-dessus donner plus d'une leçon aux hommes de la vieille Europe, même aux Français qui, en fait de politesse, vivent un peu de la réputation de leurs ancêtres. Son respect pour la femme est désintéressé, purement platonique. En France, ce respect prend la forme d'une politesse qui frise la galanterie, et souvent n'est point exempt d'arrière-pensée. Un Français se reculera toujours pour laisser passer une femme, mais il profitera de l'occasion pour la bien regarder. L'Américain, en pareille circonstance, baissera les yeux.
En chemin de fer, où les sièges sont construits pour contenir deux personnes, vous verrez les Américains chercher une place d'un bout à l'autre du train avant d'aller s'asseoir auprès d'une jeune lille. Ils ne prendront place à côté d'elle que s'ils ne peuvent faire autrement. J'en ai même souvent remarqué, dans les trains de banlieue, qui restaient debout plutôt que de courir le risque de gêner une jeune fille. Et ici je ne parle pas seulement des gentlemen, mais d'hommes appartenant, sinon à la basse classe, tout au moins à la petite bourgeoisie — s'il m'est permis d'employer ces termes en parlant de la société américaine.
Avec quel plaisir je me rappelle, alors que j'étais jouvenceau à Paris, les soirées où je me trouvais avec des jeunes filles américaines ! Leur beauté, leur élégance, leur abandon, leur liberté d'allures, leur conversation naturelle et animée, tout cela m'enchantait. Je me sentais déniaisé par ces jeunes filles et, tandis qu'avec une jeune fille française je ne trouvais généralement à dire que les banalités les plus absurdes, avec ces jolies filles de Jonathan je perdais ma timidité, et je causais avec autant d'entrain, avec aussi peu d'embarras qu'avec un vieux camarade.
La jeune fille américaine est encore aujourd'hui sans rivales dans les salons parisiens, où elle est de plus en plus à la mode. Les jeunes gens la recherchent pour sa gaieté, son esprit et sa beauté; les mères la reluquent pour ses dollars; les jeunes femmes la déchirent à belles dents. Rien ne manque à son succès.
C'est à elle qu'on doit à Paris l'introduction de cette danse attrayante qu'on appelle le boston. Un triomphe que cette danse! C'est charmant, la valse, c'est entraînant, remarque je ne me rappelle plus qui, mais on ne peut pas causer. Avec le boston, c'est autre chose, on cause et l'on flirte» Or, la flirtation avec une jeune et jolie Américaine est du dernier agréable, grâce au perfectionnement qu'elle a apporté dans l'art. Se montrer galant n'est plus suffisant; dire des choses jolies, mais fades et banales, c'est passé de mode; il faut se surpasser d'esprit et d'amabilité, tout en restant dans les limites de la bienséance la plus correcte.
Le boston vous permet admirablement de vous essayer à ce jeu charmant. C'est une danse voluptueusement lente qui vous donne le loisir de conduire votre danseuse à votre guise, en droite ligne, en cercle, à reculons, dans les petits coins,.
et de profiter de mille occasions propices pour causer avec elle dans un délicieux tête-à-lête.
Ce qui me divertissait aussi beaucoup, c'était de contempler ces jeunes Américaines « travailler » au buffet. Comme elles vous y taillaient de la besogne ! comme elles vous enlevaient les glaces^ et vous sifflaient le punch, le Champagne, et tout ce qui se trouvait à la portée de leurs jolies petites mains! Quels regards dédaigneux elles lançaient sur le sirop de groseille, le sirop d'orgeat, l'orangeade et l'eau sucrée que dégustaient timidement les jeunes Françaises, tout en regardant si maman ne faisait pas de gros yeux pour montrer qu'elle trouvait à redire à pareille débauche! C'était du solide qu'il leur fallait, et du sérieux.
— Encore un peu de Champagne, mademoiselle ?
— Yes, phase.
— Encore un de ces petits gâteaux?
— Yes, please.
L'orchestre, en lançant les premières mesures de la danse suivante, réussissait seul à les arracher au buffet.
Et quel entrain à la danse! quelle fièvre ! quels yeux illuminés de plaisir ! Pas un seul instant de repos : elles tournaient avec autant de souplesse
à cinq heures du malin qu'au commencement du bal. Eli ! mon Dieu, pourquoi pas? Le plaisir de la danse est. innocent, et ce n'est pas parce que l'on a beaucoup dansé dans sa jeunesse qu'on fait un jour danser son mari; ce n'est pas parce que l'on a beaucoup tourné comme jeune fille qu'on tourne mal comme femme.
Les bons élèves se révèlent aussi bien dans la cour de récréation que dans la salle d'étude. La moralité d'un jeune garçon est en raison directe du plaisir qu'il prend au jeu; celle de la jeune fille se mesure à sa gaieté et à son entrain.
Je n'oublierai jamais une jeune Américaine qui se trouvait à ma table à bord du vapeur. De Liverpool à New-York, cette charmante enfant, âgée de dix-sept à dix-huit ans, fit des prodiges. Je n'en pouvais croire mes yeux el je n'en perdais pas un morceau. Quel appétit! quelle ogresse de table d'hôte ! J'en tremblais pour nos provisions à bord. La compagnie avait- elle prévu le danger?
D'abord, à sept heures du matin, on portait à la jeune affamée, dans sa cabine, du thé et des beurrées. A huit heures et demie, elle déjeunait : du poisson, deux côtelettes, des œufs et du lard, du ragoût, des galetles aux confitures, et force
beurrées et rôties. A onze heures, elle prenait une tasse de bouillon et des biscuits secs. A une heure, elle lunchait : une omelette, des croquettes de volaille, un perdreau ou la moitié d'un faisan, de la viande froide, de la salade, des pommes de terre cuites au four, des gâteaux, et quelquefois du fromage. A cinq heures, elle prenait du thé avec nouvel accompagnement de beurrées. A six heures, elle dînait : des huîtres, du potage, du poisson, trois ou quatre plats de viande et de légumes, de la pâtisserie, du dessert, etc. A dix heures, avant de se retirer, elle se faisait servir des sandwichs ou un plat de ivelsh rabbU\ Voilà pour le sérieux. Je ne parle pas des bonbons et des friandises. Je l'ai rarement vue sur le pont sans la surprendre en train de manger du pain d'épice, des sucreries ou du chocolat.
Après tout il y a si peu de distractions à bord ! La vie y est si monotone ! On est obligé de s'ingénier à trouver des moyens de tuer le temps. Les Américains parient sur le nombre de nœuds que
1. Welsh rabbit ne signifie pas « lapin gallois ». Le mot ratblt n"est ici qu'une corruplion des deux mots anglais rare et bit c'est-à-dire (^ morceaux exquis ». Pour la recette, je renvoie aux livres de cuisine le lecteur à qui prendrait la fantaisie de goûter à ce plat recherché.
î»0 JONATHAN ET SON CONTINENT
fera le bateau dans les vingt-quatre heures, et jouent au poker; les gens sérieux cherchent dans le sommeil l'oubli de cet entr'acte dans l'existence ; les jeunes Américaines mangent.
La jeune fille américaine recherche la société des jeunes gens pour plusieurs raisons. D'abord parce que son éducation est excellente, et que la conversation des hommes l'intéresse. Elle sait parler chiffons, mais si elle sait vous décrire le dernier chapeau inventé à Paris, elle saura aussi vous parler du dernier roman d'Octave Feuillet ou même du dernier ouvrage d'Herbert Spencer. Elle recherche la société des hommes parce que cela élargit le cercle de ses admirateurs, enfin parce que cela peut augmenter ses chances de faire un bon mariage. Toute légère qu'elle est, elle ne perd jamais de vue l'avenir. Elle ne se dit pas, en rêvant au mariage : € A qui conviendrai -je? j> mais bien : « Qui me conviendra? »
La société des hommes a d'autant moins de dangers pour elle que sa vertu repose sur la plus solide des bases, la raison. Elle ne s'embarquera dans le roman qu'à la condition qu'il mène à bien... et aux biens. La fortune ou un titre, voilà son but. Elle ne perd pas cela de vue, même dans les
JONATHAN ET SON CONTINENT n
moments les plus touchants. Entre deux baisers,, elle dira à son amant : « Etes-vous riche? » C'est la pincée de rhubarbe entre deux couches déconfitures.
Le rêve incessant de ces jeunes républicainesest d'être un jour comtesses, marquises ou duchesses.
Le nombre de blasons européens, qui ont été redorés ou retirés du mont-de-piété, avec lesdollars des Américaines, est incalculable.
L'autre jour, un rédacteur du Figaro de Paris, dans un salon du faubourg Saint-Germain, un salon des plus furs, comptait parmi les invitées trente-sept Américaines portant trente-sept noms de la plus authentique noblesse française. Pour ne nommer que celles dont le nom me vient pour le moment à l'esprit, la princesse Murât, mère de la duchesse de Mouchy, est Américaine; la marquise de Ghasseloup-Laubat est Américaine; la comtesse de Saint-Ronan, Ja générale de Charette, la comtesse de Chevigné et la comtesse de Ganay sont Américaines. Ces filles de la grande démocratie américaine sont devenues non seulement Françaises de cœur, mais aussi royalistes que les plus ultramontaines de nos vieilles douairières.
On sait combien l'aristocratie anglaise compte
d'Américaines dans son sein, et que la plus puissante et la plus tory des associations politiques niodernes, la lijçue de la Primevère ^ a été fondée par mademoiselle Jérôme, cette jeune et jolie Américaine qui est aujourd'hui la femme du célèbre lord Randolph Churchill.
Combien de nobles chevaliers... d'industrie ont exploité le marché américain et se sont fait accepter sur-le-champ par des filles de Jonathan ! On sait que Pranzini était en correspondance avec la fille d'un riche banquier de New-York, qu'il aurait peut-être épousée sous le titre de comte je ne sais plus qui, si les manchettes qu'il oublia dans la chambre de la pauvre Marie Regnault n'avaient mis la police sur ses traces.
Cette passion pour le mariage d'argent, qui embrase le cœur de tant de jeunes filles américaines, a souvent des résultats désastreux.
Si j'en puis juger par mes yeux, la loi américaine permet à une jeune fille d'épouser son grand-père, ou du moins le contemporain de son bisaïeul.
1. Ainsi appelée en souvenir de la fleur favorite de feu Benjamin Disraeli, comte do Beaconsficld.
Il n'est pas rare, je pourrais même dire qu'il est très commun, aux États-Unis, de voir des femmes de dix-huit et vingt ans mariées à des hommes de soixante-dix et quatre-vingts ans.
En ma qualité de Français, je sais qu'il ne me convient guère de jeter la pierre au voisin : la France est, certes, un pays où le mariage de convenance esta la mode. Cependant, je dois dire que la différence est énorme. En France, ce sont les parents qui sont à blâmer, el non point les jeunes filles. Ce sont eux qui cherchent à assurer à leur fille ce qu'on veut bien appeler une position, tandis qu'en Amérique, c'est la jeune fille qui choisit son mari ; c'est elle seule qui est responsable de ce crime de lèse-amour. Elle n'a pas non plus cette autre excuse de la jeune Française, l'innocence; elle n'est pas aussi ignorante qu'elle de ce qui l'attend au sortir de l'église. Une jeune fille passe quelquefois, en France, du couvent à l'autel, sans quesonconsentementait été donné, ou même que son opinion ait été consultée. Et encore dois-je ajouter que, si des parents français poussent souvent une jeune fille de vingt ans à épouserun homme de quarante ans, ils frémiraient à l'idée de la jeter dans les bras d'un vieillard.
La jeune Américaine, gâtée par son père, s'ima-
gine qu'un vieillard lui passera plus probablement ses fantaisies qu'un jeune homme dont la fortune n'est pas encore faite. « Un jeune homme, se dit-elle, c'est très joli; mais mon père n'a d'autre volonté que la mienne; je suis jolie, et cent hommes me le répètent tous les jours; je suis libre, je vais où je veux, je reçois qui bon me semble, je dépense à mon plaisir; vais-je échanger tout cela contre un mari qui m'embarrassera d'un ménage, d'une famille nombreuse, qui me parlera de la Bourse, qui me prêchera peut-être Téconomie, qui m'ennuiera avec le prix des grains et des cotons, qui me rompra la tête avec la politique, les élections, et que sais-je encore? Non, non, je veux un mari qui n'ait d'autre pensée que de satisfaire mes caprices. » Peut-être se dit-elle aussi, dans sa sagesse : « Un homme de quatrevingts ans, j*en serai bientôt débarrassée. »
Ce genre de mariage est le thème rebattu des comédies américaines. Une femme est mariée à un vieillard, ou à un riche négociant. Le jeune amoureux d'autrefois qui, à l'époque du mariage, était parti à l'étranger, revient et se retrouve avec elle. Il lui reproche sa conduite et lui rappelle son amour qui n'a cessé de battre dans son cœur. Le mari est occupé, ne songe qu'à ses affaires, et la
belle écoute les doux reproches de celui qu'elle aimait et qu'elle congédia jadis pour épouser un tiomme plus opulent. Le danger la menace, elle lutte entre l'amour et le devoir. Le devoir triomphe, cela va sans dire; mais la peinture de mœurs américaines n'en reste pas moins fidèle.
Un Américain me racontait qu'il voyageait un jour avec un vieillard brisé, cassé, de plus de quatre-vingts ans, qu'accompagnait une jeune femme à peine âgée de vingt ans. Cette jeune j femme était d'une beauté éblouissante. Mon Améi ricain m'avoua même que la vue de cette jolie femme, avec laquelle il voyagea pendant cinq I jours, eut Teffet de le rendre parfaitement amoureux. Il n'eut l'occasion que de la regarder ; mais, arrivé au lieu de sa destination, il prit la résolution de descendre au même hôtel que la belle, afin d'avoir peut-être l'occasion de faire avec elle plus ample connaissance. Pour connaître le nom de la jeune fille et de son vénérable grand-père, il attendit, pour inscrire son nom sur le registre de l'hôtel, que le vieillard y eût inscrit le sien. Jugez de sa surprise et de sa déconfiture, quand il lut : « Monsieur X... et épouse. >
I. En Amérique, un couple ne s'inscrit pas comme : «Monsieur et madame », mais comme « M. X. et épouse » (M. A', and ivife.)
Voici une plaisanterie que je recueille dans un journal de Washington. Est-ce une plaisanterie?
« Un célibataire, désireux de se marier, mit il y a quelques jours une annonce dans un journal. Une erreur typographique changea son âge. Au lieu de 37 ans, l'annonce disait 87. Cela n'a pas empêché le célibataire de recevoir près de trois cents lettres, écrites par des femmes dont l'âge variait de seize à soixante ans. Toutes promettaient au supposé vieillard de l'amour et du dévouement pour le reste de ses jours. »
En voici une autre que j'extrais d'un journal comique. L'auteur semble croire que la mère américaine ne voit pas de pareils mariages avec déplaisir.
LA MÈRE. — Ainsi tu t'es fiancée à M. Jones. Tu n'as pas le sens commun. Ce garçon-là n'a ni fortune ni position. Je sais bien qu'un jour il pourra être riche, son grand-père lui laissera peut-être une partie de sa fortune...
LA JEUNE FILLE. — Mais, maman, c'est à son grand-père que je me suis fiancée.
LA MÈRE, au comble de la joie. — Embrassemoi, ma fille, tu es un ange.
Quoi qu'il en soit, ces mariages — j'allais dire
ces prostitutions — ne sont qu'une exception; mais l'exception est trop fréquente pour qu'il soit possible de la passer^ sous silence.
La jeune fille américaine est passée maîtresse dans l'art de faire valoir sonpetit capital de beauté, de jeunesse et de vertu. Pour arriver à la réalisation d'un rêve, elle sait employer toute l'artillerie du joli manège d'amour, et si l'objet de ses désirs est récalcitrant, elle sait tirer à boulet rouge.
Allred Assollant raconte comment une jeune Américaine réussit à se faire épouser par un jeune lord qui Ignorait que, dans certains Étals de l'Amérique, il est suffisant de passer une nuit avec une femme pour être déclaré son mari par la loi. La jeune fille, paraît-il, invita le jeune lord à souper dans sa propre chambre. C'est l'usage dans quelques parties de l'Amérique, et les mœurs n'en valent peut-être que mieux. Le jeune lord accepta, se grisa, et s'endormit dans la chambre de la demoiselle. Au point du jour, on frappa à la porte; la belle, tout éplorée, les cheveux épars, tira le verrou, et se précipita au-devant du ministre, qui arrivait suivi des parents et de deux témoins qui étaient du complot. Le jeune lord eut beau protester de son innocence, il fut bel et bien marié, et
la jeune fille ne consentit à son départ qu'après s'être fait adjuger la somme de cinq cent mille francs.
Voici une autre histoire du même genre que j'ai entendu raconter en Amérique. Elle n'est pas plus authentique que celle d'Alfred Assollant, mais ce qu'il y a de bien certain, c'est que pareille anecdote ne pourrait se raconter nulle part excepté ^n Amérique. Il y a deux sortes de vérités, la vérité qui est vraie, et la vérité qui pourrait l'être : autrement dit, il y a le vrai et le vraisemblable.
Voici la chose telle qu'un bon farceur me l'a racontée.
Une jeune Américaine adorait un jeune homme riche et beau qui malheureusement ne répondait pas à sa flamme. Un beau jour elle est frappée d'une idée lumineuse. Elle feint d'être malade et fait exprimer au jeune homme le désir de le voir. Celui-ci s*empresse de se présenter chez la belle amoureuse, qui le reçoit couchée sur un sofa. Elle lui avoue qu'elle l'aime et le prie, en signed'adieu, de lui donner un baiser. Le jeune homme se penche sur le sofa. La jeune fille lui passe les bras autour du cou, l'attire vers elle et imprime sur ses lèvres un baiser prolongé. Pendant ce temps-là, un photographe, caché derrière une tapisserie, braquait
JONATHAN ET SON CONTINENT Oî»-
son instrument sur le couple entrelacé. Le lendemain, la rusée Américaine envoyait à ce Roméo malgré lui l'épreuve négative de la petite scène touchante qui avait eu lieu la veille, en lui demandanli combien d'exemplaires il en fallait tirer. En présence du collodion révélateur, et pour sauver son honneur, le jeune homme comprit qu'il n'avait qu'une chose à faire, c'était de marcher à l'autel^ ce qu'il fit sans murmurer.
Voilà pour la caricature ou, si vous préférez,, pour la vérité qui n'est pas vraie.
Pour revenir à la vérité vraie, il est parfaitement certain qu'une jeune fille, en Amérique, ne craint point de laisser comprendre à un jeune homme qu'elle l'aime, et qu'au besoin aucune fausse modestie ne l'empêcherait de le lui dire. Bettina, dans VAbbé Constantin, devine que JeanReynaud l'aime, mais qu'il se fait scrupule de le lui avouer et préfère, pour l'éviter, demander son changement de garnison. Elle vient franchement à lui. Elle sait que Jean ne fera pas les avances, c'est elle qui les fait. La scène est aussi vraie qu'elleest jolie. C'est le portrait fidèle d'une Américaine, une photographie parfaite,, une de ces photographies artistiques comme M. Ludovic Halévy seul sait les tirer.
La vraie Américaine admire chez l'homme les qualités mâles. L'élégant parfumé, habillé à la dernière mode, le dude, comme on l'appelle aux États-Unis, n'est point son fait ; elle préfère un peu de rudesse à trop de poli. Au grand bal, donné dans le courant de l'année à YUnion League Club de New-York, je demandais à une jeune fille qui étaient dix ou douze jeunes gens qui ne manquaient pas une seule danse.
— Oh ! répondit-elle avec un air de souverain mépris, de jeunes dudes qui ont été invités par le club simplement pour danser toute la nuit : des marionnettes.
L'émancipation de la femme. — L'extinction de l'homme. — Guerre à la barbe. — Des femmes de la bonne société nettoient les rues de New-York. — Ces dames se passent des messieurs et se donnent du bon temps.
Dans un pays où la femme est une enfant gâtée, choyée, dorlotée, qui peut tout se permettre, on s'étonne de trouver des femmes qui ne sont pas satisfaites de leur sort, et qui demandent l'émancipation complète de leur sexe.
Demander l'émancipation complète des Américaines ! Voilà, mesdames, qui fait sourire.
Je causais un soir avec madame Devereux-Blake,
chef du mouvement. Madame Devereux-Blake est
une femme d'environ cinquante ans, encore très
bien, à la parole agréable et facile, qui a déclaré à
la barbe une guerre à outrance.
— Voyons, lui dis-je, je cherche à m'instruire, et vous m'excuserez si je vous fais des questions. J'ai tant de fois subi dans votre pays l'opération de Vinterview que je me sens un peu en droit d'mtervlewer les Américams à mon tour. L'Américaine me semble ingrate de ne pas être satisfaite de sa position. Elle me paraît faire la loi aux Etats-Unis.
— Non, répondit madame Blake, elle ne la fait pas, mais elle devrait la faire.
— Mais elle la fait, repris-je de toutes mes forces.
— De fait, oui ; de droit, non.
— Que vous faut-il de plus?
— Le droit de la faire.
— Qu'entendez-vous parla?
— Le droit de voter pour les candidats au Congrès, et même le droit de siéger à la Chambre des représentants.
— Voilà qui me semble trop 'exigeant et presque injuste, observai-je timidement. Vous faites déjà probablement voter les hommes comme vous l'entendez ; si, par-dessus le marché, vous déposez dans l'urne électorale vos propres bulletins, c'est l'extinction de l'homme, ni plus ni moins, et, comme disait Léon Gozlan, il n'est peut-être pas
JONATHAN ET SON CONTINENT im
mauvais que, pendant quelques temps du moins, il y ait encore deux sexes. Écoutez-moi, les enfants gâtés ne sont jamais satisfaits, et vous êtes desenfants gâtés.
Je me sentais, dans le salon de cette intelligente femme, quelque peu profane, presque un loup dans la bergerie. J'y appris toutefois des choses fort intéressantes.
Une dame, à qui les droits de la femme n'avaient pas refusé d'être fort jolie, me donna un détail des plus piquants sur la vie à New-York. Nous parlions de la sécurité des femmes dans les grandes villes, et du risque qu'elles y couraient souvent d'être insultées en sortant seules le soir.
— J'ai été frappé, lui dis-je, de l'apparence respectable de vos rues, en Amérique. Dans la journée je n'y ai point vu de vice étalé, et le soir, en rentrant du théâtre et en parcourant les grandes artères de vos cités, je n'ai rien vu qui pût offenser les yeux d'une femme honnête. A Paris, les boulevards sont remplis de filles à partir de huit heures du soir, et le mal est bien pire à Londres où, à partir de trois ou quatre heures de l'après-midi, tout un quartier est livré à la prostitution.
— Vous avez raison, me dit cette dame; mais si
les rues de New- York sont à peu près respectables, c'est grâce à nous. Si nous avions attendu que les hommes vinssent donner un coup de balai à nos trottoirs, nous eussions attendu longtemps. Nous les avons nettoyés nous-mêmes.
— Que voulez-vous dire?
— Il y a quelques années, plusieurs jeunes femmes, parmi lesquelles je pourrais citer des membres de notre société, prirent la résolution de sortir seules le soir et... d'allonger un formidable soufflet au premier homme qui viendrait leur manquer de respect. Elles ont persévéré pendant quelque temps, etont fini par ruiner le commerce de laprostitution dans les rues. Le vice existe toujours, mais il s'est réfugié dans les maisons, et se cache. Si aujourd'hui vous pouvez sortir le soir, accompagné de votre femme ou d'une jeune fille; si une femme peut aller au théâtre seule et rentrer sans danger chez elle, c'est grâce à nous. Direz-vous que des femmes, jeunes, jolies, bien élevées, qui ont pu ainsi, au mépris de leur dégoût, faire ce que nos autorités ont eu trop de lâcheté pour entreprendre, ne sont pas dignes d'avoir une voix délibérative dans les conseils de la nation?
J'étais confondu.
Certes l'influence de la femme sur la moralité
JONATHAN ET SON CONTINENT i05
publique est des plus salutaires et devrait pouvoir s'exercer sans entraves. Je crois que si les sièges des conseils municipaux des grandes villes étaient occupés par des femmes, les rues seraient vite nettoyées, et permettraient ainsi aux femmes de circuler librement et à loisir avec autant de sécurité que les hommes.
Je crains ici de lancer une assertion un peu dangereuse.
Il me semble que TAméricaine ne rend pas à l'homme le centième du culte que celui-ci lui rend. Si l'amour pouvait naître de la reconnaissance, Jonathan serait le plus aimé des hommes ; mais l'amour naît-il jamais de la reconnaissance?
Pour l'Américaine, l'homme a certainement des qualités. Il lui fait un avenir en Tépousant, il travaille pour satisfaire ses moindres caprices, et tant que sa signature aura de la valeur au bas d'un chèque, ce sera une circonstance atténuante en sa faveur.
Une jeune Américaine de Baltimore me disait un joiir qu'elle invitait souvent de vingt à trente jeunes filles à venir déjeuner chez elle et passer la journée à causer. On jouait de la langue et des
lOG JONATHAN ET SON CONTINENT
dents pendant cinq ou six heures, et le temps se passait joyeusement. Pas l'ombre d'un homme à ces petites fêtes.
— Et vous vous amusez? dis-je.
— Je le crois bien, répondit-elle, ive hâve snch good tinie !
Il existe aux États-Unis de nombreux clubs de femmes. Jamais ces sanctuaires ne sont profanéspar la présence de l'homme. Les fournisseurs et le facteur lui-même ne s^en approchent qu'à une distance respectueuse.
Ces dames ont leur bibliothèque, salon, salle à manger, boudoirs, chambres à coucher. On fait de la musique, on lit, on écrit, on bavarde, et letemp^ passe fort agréablement.
Un des plus importants cercles de ce genre est le SorosisChib de New- York. Une fois par an, lesdames sociétaires de ce club donnent un banquet, où les dames que l'on invite peuvent être accompagnées de leurs maris. Je regrette encore qu'un engagement dans la Floride, le jour où ce banquet eut lieu au restaurant Delmonico, m'ait empêché d'accepter l'aimable invitation de la présidente.
Cet esprit d'indépendance produit des résultats
excellents, il faut bien se hâter de le dire. Vous trouvez en Amérique des femmes quisontarrivées, par leurs talents, à se faire des positions que bien des hommes pourraient leur envier. Et ne croyez pas que ce soient des bas-bleus purs, des laiderons à lunettes, des remèdes d'amour. Point du tout, l'Américaine a assez de tact pour toujours rester femme. Même parmi les dames de la tribune et les héroïnes de l'estrade, j'ai toujours remarqué ce petit brin de coquetterie recherchée qui me prouva que, peut-être, l'homme n'est pas encore en grand danger d'être supprimé aux États-Unis.
Il y avait peu de jours que j'étais arrivé à New- York, quand un ami vint me chercher pour me conduire dans les bureaux des principaux journaux de la ville. En passant dans les corridors du Netv- York World, je remarquai une dame occupée à écrire dans un petit cabinet de travail. Mon ami y entra avec moi, et me présenta à une jeune brunette, délicieusement piquante, aux manières des plus distinguées, âgée de vingt à vingt-deux ans. Je fus frappé de sa simplicité, de son air intelligent, et, en sortant, je demandai naturellement à mon ami à qui j'avais eu l'honneur d'être présenté. J'appris que cette jeune Américaine faisait toute la chronique littéraire du New-York World ^ au
appointements d'un des premiers rédacteurs du Figaro de Paris.
Le Saint-Nicholas Magazine est dirigé par une femme. Les plus grands journaux du pays, les principales revues, comptent des femmes parmi leurs plus spirituels rédacteurs.
Mademoiselle Mary Louise Bootli, qui dirige le Harper's Bazaar, reçoit un traitement qui s'élève à plus de quarante mille francs.
Les deux rédacteurs en chef du grand journal littéraire le Critic sont M. Joseph Gilder et mademoiselle Jeannette Gilder, frère et sœur du poète Richard Watson Gilder, rédacteur en chef du fameux Century Magazine, lequel a lui-même pour collègue une femme de lettres.
J'en pourrais citer bien d'autres.
L'éducation des femmes étant à peu de choses près, en Amérique, la même que celle des hommes, il en résulte que la femme peut aspirer à tous les emplois qui semblent être en Europe le monopole de l'homme.
La « pudibonderie ». — Paroles malséantes. — Transformation du vocabulaire. — Guerre aux nudités. — La Vénus de Milo n'échappe pas au courroux des puritains. — M. Anthony Comstock, général en chef. — Les Philadelpliiennes. — Médisance ou calomnie ?
Les descendants des puritains, habitants de la Nouvelle-Angleterre, ont hérité de leurs ancêtres la pudibonderie britannique.
Charles Dickens raconte, dans ses Notes sur r Amérique, qu'il existait alors aux États-Unis des gens qui couvraient les pieds de leurs pianos avec de petits pantalons de mousseline.
Il existe encore des gens bien pensants pour qui il serait indécent de dire que telle ou telle étoile peut se voir à l'œil nu.
Le mot « jambe » est malséant, il faut dire
« membre inférieur ». Un pantalon est devenu un lowe7' garment (vêlement d'en bas). Au lieu de « se coucher », on dit « se retirer >, de sorte que la chambre à coucher devient « la chambre à retirer ».
Une dame, ayant récemment dit, dî^ns un salon de Philadelphie, qu'elle avait froid dans le dos, créa chez son hôtesse une véritable panique.
J'ai lu la nouvelle suivante, dans un journal de New- York, sous la rubrique de quelque ville de la Nouvelle-Angleterre dont le nom m'échappe.
« La justice a commencé une croisade contre les tableaux et les, statues représentant des nudités. Un des plus opulents habitants de la ville va être poursuivi devant les tribunaux pour avoir dans sa maison la Vénus de Milo, la Vémis de Medicis, la Vénus de Canova, VEsclave grecque de Powcr^ la Mort de Laocoon, et plusieurs autres statues du même genre. »
Pendant mon séjour à New-York, j'entendais constamment parler d'un certain monsieur Anthony Comstock, qui était parvenu -à la célébrité par la campagne qu'il avait entreprise contre les nudités. M. Comstock visitait les musées, les galeries, les expositions, les magasins, et partout où il trouvait un brin de chair humaine en marbre
OU sur toile, il lui faisait son affaire. Je dois dire, pour rendre justice aux New-Yorkais, que M. Comstock s'était fait une réputation aussi bruyante que ridicule. Faire pareil métier, c'est, il me semble, afficlier partout sa propre perversité, et je plains, pour ne pas dire je méprise, l'individu qui a l'esprit assez mal formé pour ne pouvoir admirer le beau artistique sans que cela lui suggère de mauvaises pensées. Mais il y aura toujours au monde des tartufes pour crier :
Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
Inutile de dire que les journaux américains faisaient des gorges chaudes de M. Comstock et se livraient à ses frais à toutes sortes de quolibets.
Les Philadelphiennes — m'a-t-on dit, car je n'ai pas eu le temps de les voir assez longtemps pour former une opinion — sont les femmes du monde les plus facilement choquées. Un Américain me disait que, ayant un jour demandé à sa voisine de table, à Philadelphie, si elle prendrait volontiers une cuisse de poulet, la chère dame se troubla et rougit jusqu'aux oreilles.
Ces Nouvelles-Anglaises sont-elles donc des saintes (nitouches)?
M. le baron Salvador prétend avoir reçu d'un correspondant le renseignement suivant :
(( Il existe, dans certaine ville de la Nouvelle-Angleterre, un couturier à la mode, qui a un salon réservé à l'essayage... ou plutôt aux dames qui ne dédaignent pas de humer espièglement, au chalumeau de paille, de ces boissons américaines qu'elles n'oseraient prendre en public. Dans ce bar dissimulé derrière des étoffes soyeuses, elles aiment à causer toilettes et chiffons, tout en absorbant en cachette maints cocktails. »
Le plus joli de l'affaire, c'est que les maris payent les consommations sans le savoir. Sur les factures, le couturier a ajouté tant pour la soie (lisez : Champagne frappé), tant pour la dentelle (lisez : sherry-cobbler)yQi le malheureux époux se borne à trouver que les modes nouvelles absorbent une quantité extraordinaire de soie et de dentelles.
Est-ce de la médisance ou de la calomnie?
Personnellement, je n'ajoute guère foi à la communication du correspondant.
XIY
Le cousin « germain » de John Bull. — Une leçon salutaire. — Vengeances de femmes. — Bataille aux œufs pourris. —Une omelette peu succulente. — Passé au goudron et à la plume. -^ Description de l'opération. — Un mauvais quart d'heure. — Vengeance d'un pensionnat de jeunes filles. — Conseil municipal tenu par des femmes. — La position do la femme aux États-Unis. — Histoire d'une veuve et de ses deux filles.
Jonathan est le cousin germain de John Bull, mais pas aussi germain [qu'on pourrait bien le croire, car si l'Allemagne fournit tous les ans à l'Amérique de trois à quatre cent mille émigrants, ces Allemands ne germanisent pas l'Amérique, ce sont eux, au contraire, qui s'américanisent, grâce à cette faculté d'assimilation qu'ils possèdent au plus haut degré.
J'en vois ujie preuve dans ia manière dont la femme est traitée d'un bout à l'autre des P^tats-
lU JONATHAN ET SON CONTINENT
Unis. Et ici je puis dire que Jonathan donne à John Bull une leçon dont celui-ci ferait bien de profiter.
Tandis que la justice anglaise ne punit que de deux ou trois mois d'emprisonnement l'individu reconnu coupable d'avoir assommé sa femme à coups de pied, une ville d'Amérique est mise en émoi si l'on y apprend qu'un homme maltraite une femme.
Voici plusieurs scènes que j'emprunte çà et là aux journaux américains.
Un habitant de Greeve's Run, comté de Wirt, dans la Virginie, maltraitait depuis longtemps sa femme et ses enfants. La population indignée tient meeting, et décide que le mauvais époux sera châtié. Une vingtaine d'individus se présentent chez lui à la tombée de la nuit, Tenlèvent et le mènent sur la place publique. Là on l'attache à un poteau, et on le fouette aux acclamations de la foule qui est venue assister au spectacle. Cela fait, on le délie, on le met en liberté et on lui conseille d'être à l'avenir un meilleur époux.
Un habitant de East Liverpool, Ohio, mit un jour sa femme à la porte et partit à Pittsburg. Deux jours après, il revint, ramenant avec lui une jeune veuve qu'il installa dans sa maison. Quand
l'épouse se présenta chez elle pour être réintégrée au domicile conjugal, son mari lui répondit qu'elle était remplacée, et qu'elle pouvait aller où bon lui semblait. La nouvelle se répandit bientôt dans la ville. Un soir, sur les dix heures, trois cents femmes, armées d'œufs pourris, firent le siège de la maison et la prirent d'assaut. Les portes furent enfoncées, et le mari infidèle ainsi que la jeune veuve furent traînés dans la rue. Les œufs pourris se mirent à pleuvoir sur les coupables. La police intervint, et dut enfermer le couple dans la prison de la ville pour les soustraire à la vengeance publique. Les femmes de la ville, voyant que leur proie leur échappait, retournèrent à la maison qu'elles avaient assiégée, et la mirent au pillage. Ce fut avec beaucoup de difficulté que la police put, le lendemain matin, faire partir de la ville le héros et l'héroïne de cette histoire.
Quelquefois le châtiment prend une forme comique. On a peu de distractions dans les petites villes de l'Ouest, et l'humour se révèle dans les ressentiments populaires. Un homme qui maltraite sa femme ou qui lui est infidèle est souvent passé au goudron et à la plume. L'opération est curieuse, et satisfait la vengeance du peuple tout en lui procurant une heure d'amusement.
On amène le délinquant, quelquefois au son de la musique, dans un lieu retiré. Là on le dépouille de ses vêtements^ y compris les plus élémentaires, et on l'enduit de goudron des pieds à la tête. Gela fait, on le roule dans de la plume légère, qui s'attache à son corps et lui donne l'apparence d'un gigantesque caneton. Puis on emporte ses vêtements pour ajouter plus de piquant à la fête, et on lui souhaite honne chance.
Ce châtiment est quelquefois subi par une femme dont la conduite est immorale. Dans ce cas-là, ce sont les femmes delà ville qui opèrent. Elles veulent que leurs maris et leurs fils puissent circuler sans danger, et elles se chargent elles-mêmes d'assainir le voisinage. L'idée semble primitive, mais la moralité y trouve son proht.
Si les hommes ne peuvent se permettre de passer une femme au goudron et à la plume, les femmes peuvent se donner le plaisir de goudronner et d'emplumer un homme, ce qui prouve une fois de plus combien la femme est priviléf^iée en Amérique. Le rédacteur d'un journal, publié dans une petite ville de l'État d'IUinois, eut à subir cette opération ignominieuse le 12 août 1887, aux mains de quelque cinq cents de ces concitoyennes. Son crime était d'avoir écrit un article dans lequel
il s'exprimait en termes cavaliers sur les mœurs féminines de la ville.
Je recueille le récit suivant dans le Neiv-York World :
« Le rédacteur d'un journal de Ilammond (Indiana) vient d'être fouetté en ville par les élèves d'une école de jeunes filles pour s'être permis à leur égard des réflexions qu'elles déclarent être mensongères. Elles lui ont aussi jeté à la figure du poivre de Cayenne, ce qui constitue un crime aux yeux de la loi. On craint qu'elles ne soient poursuivies. »
La jeunesse est indiscrète. Ces demoiselles eussent dû se tenir satisfaites après la flagellation.
Les Américaines sont quelquefois bien promptes à se formaliser.
Un journal, ayant annoncé la mort d'un concitoyen sous le titre de « John Cramer repose maintenant en 'paix, i> madame veuve Cramer poursuivit le journaliste devant les tribunaux pour diffamation de caractère.
Les femmes ne se contentent pas de battre les hommes en place publique, elles les battent aux élections. Pendant mon séjour aux États-Unis, la
ville d'Oskaloosîi, dans l'Élatde Kansas, donna ses siiirrages à toutes les femmes qui avaient posé leur candidature pour le conseil municipal. A la tête du scrutin se trouvait une madame Lomanqui l'ut déclarée maire. Pendant un an toutes les tavernes, disait -on, ainsi que les salles de billard de la ville allaient être fermées. Quand le résultat des élections fut connu, les hommes firent un nez d'une longueur démesurée, mais ils prirent vite leur parti, et allèrent le soir donner des sérénades à leurs conseillères municipales.
Plus on s'avance dans l'Ouest, plus on voit la femme croître en importance; c'est que plus on pousse vers l'Ouest, plus la femme devient rare.
Dans les États de Kansas, de Colorado, une femme, en entrant dans un compartiment de chemin de fer, touchera un homme du bout du doigt, et lui dira presque poliment :
— Votre place me plaît, levez-vous que je m'y asseye.
Je me trouvais un jour dans un tramway à Chicago. Nous étions au complet, c'est-à-dire que toutes les places étaient occupées; mais en Amérique cela ne s'appelle pas « complet », et le conducteur venait de laisser monter une femme qui vint se tenir debout près de moi. Au moment de
son arrivée, j'avais la lêle tournée, et ce n'est qu'au bout de vingt ou trente secondes que je la vis debout devant moi. Je me levai immédiatement pour lui offrir ma place. N'allez pas croire qu'elle me remercia. Elle me lança un regard qui semblait me dire : « Enfin, vous vous êtes décidé, ce n'est pas trop tôt. » Je n'ai pas besoin de dire que ce n'était pas une femme distinguée, mais enfin c'était une femme bien mise et à l'air des plus respectables. Autant l'Américaine distinguée accepte avec gratitude les hommages que lui rendent les hommes, autant l'Américaine vulgaire les exige comme son dû et ne se croit pas tenue à vous rendre de monnaie. La femme est toujours plus sujette que l'homme à agir en parvenue.
L'arrivée d'une femme dans une petite ville du Far Wesl, dans l'Orégon par exemple, met la population mâle en révolution. Qui l'épousera ? se dit-on d'un bout à l'autre de l'endroit, et tous les hommes éligibles se mettent immédiatement sur les rangs.
Voici une petite histoire qui ne date que de quelques jours, et que j'emprunte à un journal irlandais.
Deux jeunes filles venaient d'arriver dans la
petite ville de Waggon Wheel, située dans le territoire d'idaho, pour fermer les yeux à leur frère. Celui-ci mourut quelques jours après leur arrivée, et les jeunes fdles se disposaient à s'en retourner, quand on les pria de recevoir une députation à la tête de laquelle se trouvaient le maire et les principaux membres du conseil municipal. L'objet de la députation était de leur faire des ouvertures de mariage. Ces demoiselles écoutèrent la déclaration de la ville et demandèrent quelques jours pour réfléchir. Pendant ces cinq ou six jours, l'anxiété fut à son comble. Allait-il y avoir deux heureux mortels de plus à Waggon Wheel ? Les chances du maire étaient cotées à six contre une. Au bout d'une semaine les deux jeunes filles tirent connaître leur décision. Elles consentaient à se marier. Ceux qui avaient parié pour le maire perdirent; il était supplanté par un jeune mineur. Le jour du mariage fut fixé, et la mère des jeunes filles fut immédiatement mandée sur la scène. La mère arriva, mais, hélas, pour mettre des bâtons dans les roues. Elle témoigna à ses filles la plus haute indignation, en leur reprochant de songer au mariage huit jours après la mort de leur frère. Celles-ci protestèrent de leur mieux. Comment résister à de pareilles instances? iN'étaient-elles
pas viclimes des circonstances? Fallait-il refuser et voir peut-être le sang" couler dans les rues ? La mère ne voulut rien entendre. Tout devait être rompu.
— Faites vos malles au plus vite, leur dit-elle, nous partirons demain.
Les deux jeunes gens n'entendirent pas de cette oreille-là. Aussitôt qu'ils eurent appris la décision de celle qui devait être leur belle-mère, ils allèrent faire part de la triste nouvelle à leurs concitoyens. Ceux-ci prirent immédiatement fait et cause pour eux. On tint le soir même un indignation meeting. Une commission fut nommée. Cette commission, présidée par le maire, se présenta chez cette mère implacable pour la prier de revenir sur sa décision, pour l'implorer au nom du patriotisme de donner son consentement au mariage de ses filles. Le maire se surpassa d'éloquence, et fit preuve d'un dévouement dont tous ses concitoyens lui furent reconnaissants, car un moment il avait lui-même espéré gagner l'affection d'une des jeunes filles, et maintenant il venait plaider la cause de celui qui l'avait supplanté.
Éloquence, dévouement, magnanimité, rien n'y fit. La dame demeura inexorable. « Elle par-
tirait le lendemain et elle emmènerait ses filles. » Le maire avait encore un atout en main.
— Madame, s'écria-t-il, ne pourrions-nous pas arriver à nous entendre? Vous voulez partir, et vous tenez à ce que vos filles vous accompagnent. Mais vous, madame, pourquoi voulez-vous partir?
Ici le maire redoubla de douceur et d'amabilité.
— Voyons, chère dame, écoutez-moi ; vous êtes encore jolie, vous avez à peine cinquante ans; moi j'ai environ cinquante ans, je suis encore assez bien conservé, j'ai une bonne position dans la ville; permettez-moi de vous offrir, à vous ma main et mon cœur, et à ces deux demoiselles un père et un protecteur.
Le maire remporta victoire complète, et quelques jours après la scène que je viens de décrire, trois mariages au lieu de deux furent célébrés dans l'heureuse petite ville de Waggon WheeL
La toilette. — Mon pantalon gris clair a un succès fou en Pensylvanie. — La toilette des femmes. — Le « chic » et la distinction. — Chapeau kakatoès en colère. — La toilette de théâtre. — La toilette de bal. — Mesdames, jetez un voile sur le passé. — Les grenouilles et les" bœufs. — Intérêts et capital. — L'Américaine en fait voir à son mari de toutes le& couleurs.
La mise de l'homme comme il faut est, en Améi'ique, des plus simples, sévère même : chapeau haute forme, redingote noire, pantalon foncé. L'étoffe de fantaisie est peu en usage, même en voyage.
Je me rappelle le succès que me valut un pantalon gris clair dans une petite ville de la Pensylvanie. Peu s'en fallut que la population tout entière ne vînt me faire une ovation. A l'hôtel on me regardait comme une bête curieuse, et les
filles de table d'hôte, se touchaient du coude et avaient toute la peine du monde à garder leur sérieux. Les enfants me suivaient dans la rue comme au carnaval on suit les « chic-en-lit ». Le lendemain de mon arrivée, un des journaux de la localité annonçait qu'un Français avait débarqué la veille « en pantalons blancs », et que sa popularité avait été aussi prompte que décisive.
Le soir, l'Américain en habit ne porte aucune espèce de bijoux; la chaîne de montre est même presque toujours invisible. La simplicité, la sévérité plutôt chez Thomme est une marque de distinction, et le gentleman américain ne fait point exception à la règle. Cette simplicité de l'homme fait ressortir davantage la toilette brillante des femmes.
Les Américaines s'habillent avec un luxe effréné. Il y en a qui se panachent, s'enrubannent, se couvrent de bijoux, et qui, pourvu que chaque détail soit dispendieux, sont persuadées que l'ensemble est un succès.
Elles ont le plus souverain mépris pour tout ce qui n'est pas soie, satin ou cachemire. J'ai vu des Américaines faire le voyage de Liverpool à New- York en robes de soie.
La simplicité est ce qui leur manque. Elles ont
beaucoup d'élégance, beaucoup de chic^ et certainement de la distinction et de la grâce; mais elles ont toujours l'air habillé. Il faut l'être, mais il ne faut pas trop le paraître pour atteindre, selon * moi, au plus haut degré de perfection. Elles parlent de la toilette des Anglaises d'un air moqueur. Je puis cependant leur dire que, à mon goût, rien ne surpasse la jeune fille anglaise distinguée avec sa robe de coton et son petit chapeau marin.
Le chapeau à la mode, pendant mon séjour aux États-Unis, était une construction étroite, perchée sur le sommet de la tête, et surchargée de plumes qui donnaient aux femmes, à une certaine distance, l'apparence de kakatoès en colère. Les plumes étaient plantées droites sur le front. Ces monuments paraissaient si lourds et si difficiles à maintenir en équilibre que les femmes marchaient dans la rue comme nos anciens grenadiers de la garde avec leurs bonnets à poil.
Au théâtre, les femmes ne portent que de la soie, ce qui vous empêche d'entendre, et des chapeaux d'un pied de haut, ce qui vous empêche de voir.
Au bal, les toilettes sont ravissantes. Là les diamants sont à leur place. Je. ne connais rien de plus beau, rien de plus enivrant qu'un bal amé-
ricain. Ici le luxe se déploie sur une échelle gigantesque. Les murs sont tapissés de Heurs, les salons étincelants de lumières, la danse animée, l'entrain règne partout; les femmes sont idéales de beauté et d'éclat, et, si ce n'était l'atmosphère qui est chauffé à faire éclore des vers à soie, vous passeriez la nuit dans l'extase et la joie.
Les Américaines se décollètent beaucoup, non seulement aux bals et aux dîners, mais à leurs réceptions de l'après-midi. Gela nous semble étrange à nous autres Européens de voir une femme en toilette de bal recevoir, à quatre heures de l'après-midi, des femmes en toilette de ville. En France, la maîtresse de la maison cherche toujours à briller par sa simplicité afin de montrer qu'elle ne vise à éclipser personne chez elle.
Le décolletage est universel en Amérique. J'entends par là que les vieilles femmes rivalisent de zèle avec les plus jeunes.
Souvent il m'a pris des envies de m'écrier :
— Mesdames, je vous en prie, jetez un voile sur le passé.
Les femmes de la petite bourgeoisie imitent le luxe des femmes des millionnaires. Je m'attendais à cela : dans un pays démocratique la grenouille cherche à se faire bœuf. Elle se gonfle jusqu'à ce
qu'elle crève... ou plutôt jusqu'à ce qu'elle fasse crever son mari.
En France et en Angleterre, la femme prend les intérêts de son mari. En Amérique elle prend son capital.
Vous voyez, dans les rues des grandes villes américaines, des marchandes de vulnéraire, des costumes de carnaval impossibles, des déguisements plutôt que des habillements. La femme comme il faut ne porte, dans la rue, que des couleurs sombres, mais l'autre porte des couleurs qui vous font crier miséricorde. J*ai vu des robes de soie orange clair, zébrées de larges bandes de velours vert pomme; des costumes de peluche violette avec des chapeaux bleu ciel.
On peut dire que l'Américaine en fait voir à son mari de toutes les couleurs.
L'esprit de bon aloi. — M. Chaunccy Depew et le général Horace Porter. — L'humour délicat. — Corneille n'avait pas d'humour. — Une femme sans « pèie » et sans « prociie ». — Mark Twain.
L'humour est une forme naïve de l'esprit, tantôt gaie, tantôt pathétique, qui ne se rencontre jamais chez l'homme orgueilleux ou affecté.
En voici un exemple.
Est-il rien de plus naïf que la remarque suivante, faite par Mark Twain à un banquet auquel j'assistais un soir à New-York?
— J'ai moi-même guerroyé un peu, dit-il,... pendant quinze jours... J'étais du côté du plus fort... et je me suis retiré... pour rendre la partie égale.
Il n'y a pas de pays où l'on raconte autant de
bonnes anecdotes qu'en Amérique, et il n'y a pas de pays où on les raconte si bien.
Les Américains sont des causeurs cbarmants; ils sont passés maîtres dans l'art de faire ces petits discours légers, gracieux, spirituels, qui donnent à leurs dîners un charme unique. Là l'humour est délicat et Tesprit du meilleur aloi. L'ironie et l'élégance font de ces discours de véritables petits diamants littéraires. Les Américains ont la cervelle bondée d'anecdotes, de souvenirs, et il importe peu en l'honneur de qui ou de quoi soit donné le banquet, ils savent tirer du sac les anecdotes et les souvenirs qui conviennent à la circonstance.
Qu'un chroniqueur à l'esprit fertile puisse tous les jours écrire une colonne intéressante pour son journal, c'est lui qui choisit lui-même son sujet, et la tâche, toute diflicile qu'elle est, n'est pas insurmontable; mais pouvoir, pendant toute une saison, faire tous les jours un discours spirituel sur un sujet donné, et non pas choisi, cela me semble un tour de force. C'est pourtant ce que font tous les ans un grand nombre d'Américains, en tête desquels il faut nommer M. Ghauncey Depew et le général Horace Porter. Un banquet n'est pas complet sans la présence de ces deux charmants orateurs. Je voudrais pouvoir donner
ici quelques échantilions de leurs brillantes saillies, mais je crains trop pour cela que ma plume de traducteur ne fasse point suffisamment honneur à l'original. En voici un, pourtant.
Le général Horace Porter avait bien voulu me présenter à un auditoire de New- York.
— Mesdames et messieurs, fit le général sans que son visage trahît la moindre intention de faire une plaisanterie, le conférencier va vous parler dans une langue qui n'est pas la sienne, et j'ai
• à réclamer pour lui votre indulgence, d'autant plus qu'il ne possède pas, comme nous autres Américains, cette faculté merveilleuse de pouvoir, quand la gorge est fatiguée, faire passer les sons par le nez.
M. Depew ne fait pas grand cas de l'esprit des Anglais. Voici à ce sujet l'anecdote qu'il raconte.
M. Depew et le général Porter assistaient un soir à un banquet à Londres. Le général venait de terminer son discours quand M. Depew fut prié de prendre la parole.
— Messieurs, dit-il, je me trouve dans un embarras des plus grands. J'avais préparé un discours que le général vient, à ma grande surprise, de prononcer mot pour mot. Le général et moi nous occupions la même cabine à bord du bateau qui
nous a amenés en Angleterre, et je le soupçonne fort de m'avoir soulevé mes notes.
Ici, paraît-il, M. Depew entendit un Anglais dire à son voisin :
— Ce n'est pas l'acte d'un gentilhomme.
J'ai quelquefois entendu dire qu'un grand homme n'est réellement grand qu'à la condition d'avoir de l'humour et de savoir entendre la plaisanterie. Si c'est là une règle, les Français y font exception.
Corneille assistait un soir à la représentation des Plaideurs de Racine. Quand il entendit le beau vers du Cid, parodié, et appliqué par Racine au vieil homme de loi :
Les rides sur son front gravaient tous ses exploits,
on prétend que Corneille s'écria :
— Je ne comprends pas qu'on laisse ainsi voler les vers des gens.
Les Américaines rivalisent d'esprit avec les Américains. Seulement leur esprit est généralement plus sarcastique que celui des hommes. Elles ne sont pas femmes pour rien.
On parlait un jour, dans un salon, d'une femme qui faisait beaucoup de bruit à New-York, mais
i:]2 JONATHAN ET SON CONTINENT
dont personne ne semblait connaître les antécédents.
— Oh ! ne me parlez pas de madame une Telle, dit une Américaine aussi spirituelle que peu charitable, c'est une femme sans père et sans proche.
Le plus célèbre humoriste américain, depuis lu mort d'Artemus Ward, est iM. Samuel Glemens, dont le pseudonyme de «Mark Twain» est familier dans tous les pays où se parle la langue anglaise.
Mark Twain est un homme de cinquante ans, de taille moyenne, maigre, aux traits bien marqués. La figure est grave et sévère, même renfrognée, et se déride rarement. Le profil est juif. Les yeux, petits et vifs, sont presque entièrement cachés par de gros sourcils touffus. La chevelure est abondante et ébouriffée. La voix est traînante et nasilkirde. Quand il se lève lentement pour parler, qu'il rejette la tête en arrière en la tournant de côté, qu'il fronce les sourcils, vous ne vous imaginez guère que dans quelques instants l'orateur va vous désopiler la rate à vous faire crier miséricorde.
Rien, certes, n'est plus drôle que la manière dont iMark Twain raconte Fanecdote. Ses plaisanteries semblent lui sortir de dessous les oreilles.
Elles VOUS attaquent les côtes, vous les clialouillent sans pitié, et vous font tordre sur votre chaise.
Mark Twain a amassé une fortune considérable, non pas — comme il le dit lui-même — en écrivant des livres, mais en éditant* ceux de ses compatriotes. S'il existait un traité international littéraire entre l'Angleterre et l'Amérique, Mark Twain eût i)u faire fortune sans se mettre dans les affaires.
Cet écrivain excelle surtout dans les impressions de voyage. Il n'y faut chercher ni pensées profondes ni renseignements sérieux. C'est un ;jiiide charmant qui vous fait voir le côté drôle (J<; la vie qu'il décrit, qui vous mène partout où il y a quelque chose à glaner, à observer. La caricature est si bien faite que vous reconnaissez immédiatement l'original.
Mark Twain a l'esprit de repari ie très vif. Un avocat lui parlait un jour les mains dans les poches.
— N'est-ce pas un curieux spectacle, s'écria Mark Twain, que de voir un homme de loi mettre les mains dans ses poches... à lui?
I . Mark Twain est un des principaux associés de la maison Cliurles Webster etC'*, éditeurs, New- York.
Mark Twain habite un chalet délicieux dans la jolie ville de Hartford, Connecticut. Il a pour voisine madame Beecher Stowe, auteur de la Cabine de r oncle Tom.
L'esprit en goguettes. — Un dîner au Clover Club de Philadelphie.
L'humour piovient de la simplicité, de la bonhomie du caractère. Vous le trouvez chez l'Écossais. Il déborde chez l'Américain bien élevé, qui est le meilleur enfant du monde.
Les Américains entendent si bien la raillerie, ils ont le caractère si bien fait que, en public, ils aiment à se plaisanter et à se servir de jouet le& uns aux autres : c'est là que l'humour américain se révèle dans toute sa franchise. Il existe même des clubs qui ont été institués pour « mettre sur le gril » les célébrités du jour. Le plus fameux de ces clubs est le Clover Club de Philadelphie. Après le paradis, il n'y a pas de lieu où les hommes soient traités avec aussi peu des égards dus à leur
rang. Les membres du Clouer Club ne font point acception de personnes. Rien n'est sacré pour eux, ni l'âge ni la position des convives.
Ce club est composé des principaux journalistes de Philadelphie. Tous les ans ils invitent à leur table hospitalière une cinquantaine de célébrités, y compris le président des États-Unis lui-même, si le cœur lui dit de se soumettre à l'opération ^
Le batiquet est princier, le menu des plus recherchés.
Mais voyons comment se passent les choses.
Le président du club, M. lïandy, un Américain qui a le diable au corps, prend place au fauteuil, et la fôte commence. Les plats les plus choisis se succèdent, arrosés des meilleurs vins. La conversation s'engage, les visages s'illuminent. Un orchestre, placé dans une pièce voisine, fait entendre des sons mélodieux. Les convives repassent dans leur esprit les discours qu'ils vont être appelés à prononcer, les Cloverites aiguisent leurs armes en silence. Bientôt enfin arrive le dessert. Le président frappe la table dé plusieurs petits coups de marteau, et se lève. Attention ! Yoilà le moment, le quart d'heure de Rabelais.
1, M. C.rovcr Cleveland s'y est soumis une fois.
— Messieurs, fait le président, j'ai l'honneur de porter le premier toast de la soirée. Remplissons nos verres jusqu'aux bords et buvons à la santé de mon voisin de droite, l'honorable représentant au Congrès national. Je ne doute pas que vous ne poussiez l'amabilité et le courage jusqu'à écouter dans un respectueux silence le discours qu'il va prononcer. Il sera fier d'avoir un auditoire ce soir. Nous savons tous que, lorsque l'honorable député se lève pour prendre la parole à Washington, les bancs de la Chambre des représentants se vident comme par enchantement. A la santé de M. le député !
Le député prend admirablement la plaisanterie, et commence ainsi son discours :
— Gentlemen, excusez-moi si je me sers de ce mot en m'adressant à vous, mais c'est l'habitude de commencer ainsi un discours. Veuillez bien croire que je ne lui attache aucune portée.
Les membres du club empochent la satire, et dent à gorge déployée.
Arrive le tour du deuxième. Celui-ci parle à mivoix.
— Plus haut! crient les membres du club.
— Si vous ne pouvez pas m'entendre, j'en suis lâché, approchez-vous de moi.
— Plus haut! continue-l-on à crier.
— Plus haut? pas du tout, remarque l'orateur. Je parle bas afin d'atteindre le niveau de vos intelligences.
J'étais ahuri.
Comment, pensais-je, est-ce que ces bons Américains ne vont pas se fâcher? La plaisanterie est drôle et nouvelle, mais je crains qu'on ne la pousse trop loin. Si pareille chose se passait en France, on trouverait les hôtes et les invités, dans les endroits retirés du voisinage, occupés le lendemain matin à se rendre raison des insultes et des souliïets de la veille.
Enfin la santé d'un troisième convive est portée^ dans des termes aussi grotesques que les précédents. Celui-là est un Américain dont la fille a épousé un membre de l'aristocratie anglaise. A la manière dont il se lève et prend la parole, on reconnaît un homme habitué à ces genres de tournoi. Il commence :
— Messieurs, lorsque, Tannée dernière, j'assislais à votre banquet...
— L'année dernière ! s'écrie un Gloverite, comment se fait-il qu'on vous ait encore invité cette année ?
— Pourquoi? Parce que vous ne pouvez pas vous
passer de moi. Il vous faut quelques personnes respectables à votre table. Moi je fréquente l'arislocratie, messieurs (rires ironiques); mais je ne suis pas fier, vous le voyez; je viens m' asseoir à voire table. Ce n'est pas que j'aie pour vous la moindre estime, mais je ne veux pas qu'on dise que, parce que je fréquente des ducs, des marquis, des comtes...
— As-tu fini, poseur? hurlent les Cloveristes en chœur.
— Ne m'interrompez pas. Songez à Thonneur que je vous fais.
Les rires redoublent, mais l'orateur ne se laisse pas intimider.
— En venant ici, j'ai une idée...
— Une QUOI?
— Une idée.
— Allons donc !
Ici les membres du Glover Club applaudissent, tapent des pieds, poussent des cris. L'orateur reste debout et fait face à l'orage. En guise de péroraison, voici ce qu'il offre à ces botes :
— Messieurs, j'avais préparé un discours, quelque chose de fin que vous ne sauriez apprécier. Je ne vais pas jeter mes perles à des... {Très bien ! Très bien.) Je m'assieds. Peut-être
Tannée prochaine vous trouverai-je plus civilisés.
— L'année prochaine? n'espère pas être invité, animal !
Le président se lève.
C'est mon tour.
A peine ai-je dit « Messieurs » qu'un concert de sifflets, de huées, se fait entendre.
— Permettez, messieurs, dis-je; peut-être feraijebien de commencer par vous expliquer pourquoi j'ai accepté votre invitation. Puisque me voilà en Amérique, je tiens à faire quelques observations sur les coutumes du pays. Avec cet objet en vue, vous comprendrez facilement que je me sens obligé d'aller un peu partout, dans la bonne société comme dans...
— C'est cela, continuez sur ce ton, me glisse à l'oreille mon voisin de table, vous êtes dans le mouvement.
Pendant des heures les discours allèrent leur train, entremêlés de musique, de récitations, de chansons et d'anecdotes.
A deux heures du matin, hôtes et convives se séparèrent, en déclarant qu'ils avaient passé une soirée délicieuse.
Il existe plusieurs autres clubs de ce £ienrc, où
l'hospitalité consiste à s'amuser aux dépens des invités. L'idée est drôle et naïve. Le Gridiron, ou Gril Club, de Washington, a été fondé sur les mômes principes que le Clover Club de Philadelphie. Le soir où j'assistais au banquet mensuel du Gridiron, un membre de l'ambassade chinoise répondit en chinois au toast qui avait été porté en son honneur. Moi je lépondis en français. J'eus la satisfaction de lire, dans les journaux du lendemain, que les deux discours, chinois et français, « avaient été fort appréciés par les membres du club ».
Allons donc !
L'esprit, qui brille aux réunions dont je viens de parler, ne semble pas être du meilleur aloi. Ces plaisanteries, ces apostrophes, qui font les délices des Américains, paraissent à l'étranger quelque peu brutales.
Je ne connais pas l'origine de ces tournois; mais je crois y voir le désir qu'ont les Américains de se perfectionner dans l'art de la repartie. En effet, on acquiert au Clover Club la vivacité et la promptitude qui sont les caractères essentiels de la repartie dont on fait tant de cas en Amérique.
XYIH
Le journalisme. — Entreprises prodigieuses. — En-têtes mirobolants. — « Expédie à Jésus. » — Madame trouve que son mari ne l'embrasse pas gentiment. — Jacob et l'échelle mystérieuse. — Nouvelles à sensation. — Comment un journaliste devint célèbre. — Potins. — L'assassin et les reporters. — Journalistes mouchards. — Maître Satan le bec dans l'eau. — r Dix minutes d'arrêt au purgatoire. — Journaux français, anglais et américains. — Visite aux grands journaux. — Les journaux du dimanche. — Les journaux de province. — Tire-l'œil renversants. — Polémiques. — « Pulitzer et Dana. » — Journaux comiques et mondains, — Le Détroit Free Press et VOniaha World. — Les revues américaines.
En découvrant l'Amérique, Gristophe Colomb a fourni au vieux monde une source inépuisable d'inventions divertissantes. Vous passez du curieux au merveilleux, du merveilleux à l'incroyable, de l'incroyable à l'impossible.
C'est au journalisme américain, toutefois, qu'il
faut donner la palme : c'est le dernier mot de la fantasmagorie.
Je parlerai tout à l'heure des journaux du dimanche, ces productions phénoménales à vous faire tomber bras et jambes.
Prenons les journaux de la semaine : huit, dix et douze pages, et des pages à huit et neuf colonnes, imprimées en caractères fins, le tout pour la somme de deux ou trois sous. Voilà pour la quantité.
Ce qui attirera tout d'abord votre attention, €'est le titre des articles. Les moindres entrefilets ne sauront vous échapper, grâce à ces merveilleux en-têtes. C'est un génie spécial qu'il faut pour imaginer de pareils tire-Foeil.
En voici quelques-uns que j'ai recueillis à New- York et à Chicago.
La mort de madame Garfield, mère du feu président, est annoncée avec l'en-tête :
Mort de grand'maman Garfield.
Le mariage de M. Maurice Bernhardt :
Le garçon à Sarah mène sa fiancée à VaiUel.
L'exécution d'un criminel est annoncée ainsi par un journal de Chicago :
Un assassin expédié à Jésus (jerked to Jésus).
Deux comptes rendus de la cour du divorce à Chicago sont intitulés respectivement :
Fatiguée de William.
Madame Carier trouve que son mari ne V embrasse pas gentiment.
Les nouvelles de feu l'empereur Frédéric d'Allemagne avaient pour titre :
Notre Fritz.
Le jeune comte de Cairns avait été fiancé à plusieurs jeunes filles. La nouvelle de son mariage est annoncée aux Américains, ou plutôt aux Américaines, de la façon suivante :
Enfin Cairns est pincé.
M. Arthur Balfour, ministre d'Irlande, ayant refusé de répondre à des attaques du parti national irlandais, un grand journal de New-York annonce ainsi la chose :
Balfour s'en f... comme de Van quarante.
M. Joseph Chamberlain, envoyé extraordinaire du gouvernement de Sa Majesté Britannique, avait
été invité à un banquet par les membres d'un cercle de New-York. Au dernier moment, l'honorable gentleman, retenu par des affaires d'État à Washington, dut s'excuser. Le lendemain je lisais dans le New-York Herald :
Un dîner de moms pour Joe.
Pendant mon séjour aux Etats-Unis, les journaux s'occupaient beaucoup d'un certain financier, nommé Jacob Sharp. Accusé de banqueroute, ce fmancier avait été arrêté, puis relâché, et la presse de grogner et de s'écrier, assez spirituellement du reste, que tous les Américains avaient leurs trials excepté les financiers.
Or, un beau jour, les journaux durent se taire : le pauvre Jacob venait de passer de vie à trépas.
Ce jour-là même, je rencontrai le rédacteur en chef d'un des grands journaux quotidiens.
— Eh bien, lui dis-je, voilà' une belle occasion pour un fameux en-tête demain matin, vous n'allez pas la manquer, j'espère ?
— Que voulez-vous dire?
— Gomment, vous me le demandezIJacob parti au sommet de V échelle, parbleu !
— C'est une idée sublime.
146 JONATHA> ET SON CONTINE>T
— Pendez-vous, mon cher journaliste, vous n'avez pas trouvé celle-là!
— Je prends l'en-tête, combien voulez-vous?
— Rien du tout, je vous en fais cadeau.
La mort du financier, racontée en deux colonnes, paraissait le lendemain, intitulée :
Jacob 'parti au sommet de Véchelle.
Si jamais je me propose de devenir journaliste en Amérique, ce haut fait sera le plus beau titre que je puisse faire valoir auprès de mon futur rédacteur en chef.
- Le journalisme américain est avant tout un journalisme à sensation. Si les faits rapportés sont exacts, tant mieux pour le journal ; sinon, tant pis pour les faits. Figurez-vous un pays jonché de Patt Mail Gazettes, contenant des arlicles signés, non pas par « celui qui connaît les faits j , mais souvent par « celui qui ne les connaît pas »► Pour réussir comme journaliste, il ne s'agit pas d'être homme de lettres et de savoir faire l'article de fond à la John Lemoinne, à la Henri Fouquier ; il faut intéresser et amuser le lecteur coule que coûte : tous les genres sont admissibles, excepté l'ennuyeux.
Les comptes rendus de cour d'assises et de police correctionnelle éclipsent les romans de Gaboriau et de M. du Boisgobey. Moi qui ne lis jamais les comptes rendus de tribunaux dans les journaux anglais, je me suis plus d'une fois surpris, en Amérique, enchaîné au récit d'un meurtre, suivant les débats de l'affaire, incapable d'en perdre un mot. Tour à tour ému, frappé d'horreur, j'allais jusqu'au bout, puis, me passant la main sur le front, je me disais : « Que tu es bête, cela n'est pas arrivé ! »
Le journaliste américain doit être piquant, pimpant, brillant. Il faut qu'il sache, non pas rapporter, mais raconter, un incendie, un accident, un procès, et au besoin tirer parti de l'incident le plus insignifiant et en faire une ou deux colonnes intéressantes, readable, comme disent les Anglais avec raison. Il faut aussi qu'il ait constamment l'œil ouvert, l'oreille au guet et le nez au vent, car, avant tout et surtout, il faut «qu'il arrive premier dans cette course à la nouvelle; s'il lui arrive de se laisser devancer par un confrère, il est llambé.
Mais, allez-vous vous écrier, que voulez-vous que le malheureux puisse faire quand il n'y a pas de nouvelles? Que faire? Eh bien, et l'imagination.
cela ne comple-t-il donc pour rien? S'il n'a pas d'imagination, il n'a que faire d'être journaliste en Amérique, on le lui fera bientôt voir.
Voici comment un journaliste américain devint célèbre ; on est encore fier à Chicago de raconter la chose.
Un journaliste se promenait un soir dans un des* quartiers retirés de la ville, à la recherche do quelle aventure, l'histoire ne le dit point. Tout à coup, une forme humaine, couchée immobile sur le trottoir, attire les regards de notre héros. Le journaliste s'approche, se baisse : c'est un cadavre qu'il a devant lui. La première idée qui lui passe par la tête est d'aller immédiatement prévenir le commissaire de police pour lui faire part de sa découverte.
La seconde idée est pratique, et il l'adopte. La voici. Son journal paraît le soir à deux heures. Or, s'il court à l'instant chez le commissaire de police, l'affaire va s'ébruiter et fournir à la gent reporter une ou deux colonnes pour les journaux du lendemain matin. C'est une trouvaille que ce cadavre, et quand on en fait une pareille on la garde pour soi. Que faire? C'est bien simple. Notre journaliste traîne le cadavre dans une masure inoccupée et le cache soigneusement. A onze heures, le lendemain
matin, il le découvre par hasard, va au plus vite faire sa déclaration au commissaire de police, et court au journal muni des deux colonnes préparées la veille. A deux heures, le journal fait crier par la ville : « Assassinat mystérieux à Chicago, découverte de la victime par un des rédacteurs ! »
Les journaux du matin étaient refaits, et les confrères du.soir étaient enfoncés.
Yoilà le genre de talent qu'il faut posséder en Amérique pour avoir chance dé faire son chemin dans le journalisme.
Lescrimes,les divorces, lesenlèvements, les mésalliances, les potins de toutes sortes fournissent aux journaux les trois quarts de la matière. Une affaire mystérieuse fait la fortune d'un journal.
Voici, comme exemple, une jolie histoire de mésalliance.
Pendant des semaines entières*, les journaux américains s'occupèrent d'une jeune fille, appartenant à la haute société de Washington, qui, paraît-il, s'était fiancée à un Indien, nommé Chaska, un Indien de la plus belle eau, de la tribu des Sioux. Descriptions du farouche sauvage, des fêtes qui allaient se célébrer en son honneur au