‹ Jonathan et son continent; la société américaineChapitre 5 sur 10 · Février et mars · texte numérisé non relu

Février et mars

camp du grand cliof, Oiseau Rapide, des ornements mirifiques dont allaient s'orner les membres de la tribu, rien n'y manquait. Désespoir d'une famille, menaces d'un père indigné, larmes d'une mère affligée, rien, paraît-il toujours, ne toucbait le cœur de la belle aventurière, excepté les yeux perçants de Ghaska.

Enfin le mariage a lieu, non seulement au grand jour, mais à l'église. Ce n'est point Oiseau Rapide qui bénit les jeunes époux, c'est le ministre de la paroisse. Le roman fait place à la vérité, et, sans se déconcerter le moins du monde, les journaux annoncent, en quelques lignes seulement cette fois, que la demoiselle vient d'épouser un employé au bureau des « Affaires Indiennes ».

Tout cela n'est rien. C'est quand il s'agit d'affaires criminelles que le journalisme américain devient tout simplement sublime.

A peine le criminel est-il arrêté que les reporters se pressent dans sa cellule et lui font subir cette opération curieuse, aujourd'hui connue du monde civilisé sous le nom à' intervieiv. On le traite avec tous les égards dus h sa position : « M. un Tel, rédacteur au Tremblement de Terre, présente ses compliments à M. l'assassin et le prie de vouloir

JONATHAN ET SON CONTINENT loi

bien lui accorder quelques moments d'entretien. » C'est une position sociale, en Amérique, que d'être accusé d'un crime important. Plus le crime est atroce, plus l'inculpé est intéressant, et colonnes sur colonnes racontent au public ses moindres paroles, ses moindres faits et gestes. C'est le héros du jour. De la prison, les reporters se rendent chez les témoins, qu'ils interviewent à leur tour. De véritables interrogatoires que ces interviews. S'il y a dans l'affaire quelque histoire d'amour, quelques détails piquants, vous pouvez facilement vous imaginer si le public en a pour ses deux sous !

Les Américains sont galants, et quand la victime est du genre féminin, je vous assure que l'inculpé est dans ses petits souliers.

Le journalisme américain pousse l'esprit d'entreprise encore plus loin; il ne se contente pas de faire le procès des criminels, il les recherche et les amène à la justice. Commissaire de police, juge d'instruction, avocat général, juge, le journaliste est tout cela.

Je connais plusieurs journaux américains qui entretiennent tout un personnel de mouchards, oui, de mouchards. Quand un criminel échappe aux poursuites de la justice, ou qu'une affaire reste entourée de mystère, ces journalistes d'un

nouveau genre sont lâchés en ville tous les matins à la recherche du criminel, ou à la découverte de quelque incident qui puisse aider à éclaircir le mystère. Ces mouchards sont employés, non seulement dans les affaires criminelles, mais dans les cas de divorce, d'enlèvement : c'est le journalisme transformé en loge de concierge, en agenceTricoche et Gacolet. Tel journal qui peut se vanter, devant le public, d'avoir amené un criminel à la justice, découvert la cachette d'une épouse infidèle, ou la piste d'un ravisseur, voit le nombre de ses abonnés grossir à vue d'œil.

La moindre occasion est saisie au vol pour rendre le journal attrayant. Ces en-têtes, dont je parlais tout à l'heure, sont mis en réquisition pour les choses les plus ordinaires, et il n'est pas jusqu'aux simples annonces qui ne suggèrent à l'esprit du rédacteur toujours en éveil un tire-l'œil mirobolant. C'est ainsi que le samedi, la liste des prédicateurs pour le lendemain est annoncée, dans le New- York Herald :

Salut pour tous ! ou bien : Au secours des Pécheurs! ou bien encore : Maître Satan le bec dans Veau.

Un journal annonce les naissances, les mariages etlcs décès sous les titres respectifs de : le Berceau,

VAutel, la Tombe. Un uutre, plus facétieux, emploie pour les naissances et les décès les deux rubriques lÉclos, Enclos.

Je lis, dans un journal de potins, dit journal de société, les nouvelles du monde élégant distribuées sous les litres suivants :

Berceau (liste des nouveau-nés) ;

Flirlation (liste des jeunes gens soupçonnés de se faire la cour) ;

Engagements (Promesses de mariage) ;

Fiançailles;

Bouderies;

Ruptures;

Mariages;

Divorces et Séparations;

Décès.

C'est toute la comédie de la vie.

Quel dommage que les journaux américains ne puissent avoir de reporters dans l'autre monde et y prendre note des entrées au paradis, des chutes en enfer! Dix minutes d'arrêt au purgatoire serait bien dans le mouvement.

Comparés aux journaux quotidiens français et anglais, les journaux américains n'ont ni la valeur littéraire de ceux-là ni l'autorité de ceux-ci en

matière de correspondance politique étrangère.

Les journaux français sont, pour la plupart, des productions littéraires d'une valeur incontestable, mais à l'exception d'un ou de deux articles de fond, et des critiques littéraire, musicale et dramatique, il n'y faut rien chercher de bien sérieux en fait de renseignements. La correspondance étrangère est à peu près nulle, et se compose de quelques lignes fournies par l'agence IJavas : « L'empereur d'Allemagne va un peu mieux », ou : <( La reine Victoria est rentrée au château de Windsor », etc.

M. Georges-Auguste Sala a dit spirituellement que les journaux français portaient la date du lendemain et les nouvelles de la veille. La satire est un peu sévère, mais elle est juste. Il aurait.dû, toutefois, profiter de l'occasion pour rappeler à ses nombreux lecteurs que, si les correspondances des journaux de Paris sont inférieures à celles des journaux de Londres, les articles sont bien supérieurs. Nous n'avons plus, il est vrai, comme journalistes, Roqueplan, Karr, Méry, Janin, Prévost-Paradol, Girardin, Taine, About; mais nous avons encore John Lemoinne, Weiss, Sarcey, Rochefort, Wolff, Lockroy, Vacquerie, Scholl, Fouquier, Bergerat, et bien d'autres encore qui, tous les matins, offrent

au public des articles empreints de génie, ou tout au moins pétillants de verve et d'esprit; oui, nous en avons encore, et des pléiades.

Les journaux anglais, eux, n'ont d'autre attrait, pour riiornme intelligent et sérieux, que l'exactitude de leurs correspondances intérieure et étrangère. Ce sont des faits dans toute leur aridité, mais enfin ce sont des faits. Quant aux articles, peu de gens lisent ces productions écrites, à quelques exceptions près, dans le style filandreux, sec et pédagogique de l'essai, tel qu'on le comprend et qu'on le compose en quatrième, et qui méritent souvent la note suivante, favorite de feu M. Lemaire, professeur au lycée Gharlemagne : « Lourd, pâteux, délayé dans le vide. »

Les journaux américains sont un ramassis de nouvelles politiques, littéraires, artistiques et mondaines, de comptes rendus d'affaires criminelles, d'anecdotes amusantes, de potins de tous genres j d'interviews, de «nouvelles à la main .), de chronique scandaleuse, le tout écrit dans un style qui choque quelquefois l'homme de goût, mais qui intéresse souvent et qui amuse toujours.

Une célébrité littéraire de Boston me disait un jour :

— La presse américaine me fait honte, nous

n'avons en ce pays que deux journaux, VEvening Posi de New- York, et le Post de Boston, qui ne me fassent pas rougir.

Je dois dire que si vous voulez entendre un jugement sévère porté sur l'Amérique et tout ce qui est américain, vous n'avez qu'à aller à Boston. Là on loue Boston et l'Angleterre, et l'on débine l'Amérique à dire d'experts.

— Ëtes-vous Américain ? demandai-je un jour à un monsieur que je rencontrai à New-York.

— Ilum! fit-il après quelques moments d'hésitation, je suis de Boston.

Être né à Boston, et n'être qu'Américain, c'est du guignon.

Le public américain ne se compose pas seulement de la société littéraire de Boston et de New- York, et la presse est obligée de plaire au public.

Quand le public se sera formé le goût, les journaux se réformeront d'eux-mêmes ; tout porte à croire que l'amélioration aura lieu sous peu, et peut-être un de ces jours le Times de Londres cessera-t-il d'être le journal le plus ennuyeux du monde.

Quand il s'agit de nouvelles politiques, envoyées

d'Europe, il faut prendre sous bénéfice d'inven-

aire ce qu'on lit dans les journaux américains;

mais il est impossible de ne pas louer raclivilé qui pousse le journalisme américain.

Ainsi, par exemple, je me trouvais à New-York le jour où M. Victorien Sardou fit représenter la Toica à la Porte-Saint-Martin. Cette première représentation eut lieu un samedi. Le lendemain matin, mon journal me donnait un compte rendu analytique de la pièce des plus complets : deux colonnes de descriptions. C'est-à-dire que les Américains étaient à môme de lire les détails du dernier triom.phe de Sarah Bernhardt avant les habitants de Lyon et de Marseille.

Grâce à leur journalisme, les Américains ont au moins une idée de ce qui se passe en Europe : ils connaissent nos nouvelles pièces, ils ont lu nos derniers livres, ils sont au courant des événements tout comme s'ils étaient nos voisins. Et comment ne pas dire un mot à la louange d'un journalisme qui sait exciter, aussi bien que satisfaire, la curiosité d'un grand peuple?

Allez demander aux cent premiers Français, que vous rencontrerez dans les rues de Paris, quel est le nom du président des États-Unis, vous en trouverez quatre-vingt-dix-neuf qui seront incapables de vous le dire. Le Français est exclusif jusqu'à la stupidité, et ce qui n'est point français ne l'intéresse

ioS JONATHAN ET SON CONTINENT

aucunement. Enveloppé dans cet exclusivisme, il ne sait rien : en fait de questions étrangères, c'est l'être le plus ignorant du monde, et le journaliste français, obligé d'étudier ses goûts, ne lui sert que des plats du pays.

Il faut aller le soir visiter les bureaux des grands journaux de New-York pour se faire une idée de ces entreprises colossales *. Une cinquantaine de •reporters sont là, nouvelles toutes rédigées à la main. Chacun passe à son tour de rôle devant le -chef des départements politique, littéraire, dramatique et* autres.

— Qu'avez-vous ? fait celui-ci au premier reporter ■qui se présente.

— Une entrevue avec Sarah Bernhardt.

— Bon. Une demi-colonne. Et vous? dit-il au second.

— Un compte rendu du procès de John Smith, le banquier.

— Parfait. Une colonne. Et vous?

— Moi, j'ai un récit du voyage du président. Quand tous les reporters ont passé, ils vont au

bureau de la coupure réduire leurs articles aux dimensions requises.

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