Visite au Neiv-York World
Plus de six cents correspondants, répandus sur toute la suriace du globe, envoient leurs dépêches S la plupart par lignes particulières. Et la conversation qui, naguère, avait lieu au bureau, recommence entre New-York et Washington, Chicago, Boston, San-Francisco, Paris, Londres, Berlin, etc.
— Qu'avez- vous ce soir? dit le rédacteur en chef à son correspondant de P)erlin.
— Bismarck menace l'empereur d'envoyer sa démission.
— Une colonne entière.
— Boulanger vient de recevoir une ovation à Lille. On craint une émeute à Paris.
— Excellent! envoyez deux colonnes.
— Scandale à Rome. La marquise de N*** vient de s'enfuir avec le secrétaire de son mari.
— Bon. Où sont-ils partis?
— Personne ne le sait.
— Gela ne fait rien. x\llez toujours. Une bonne colonne bien tournée.
— Chose, le financier, a disparu, crie-t-on de Chicago.
— Une colonne. Envoyez rapport, et lancez-vous à la piste du fugitif.
1. J'ai vu, dans les journaux américains, des dépèches européennes de âUOO et 3000 mois, à un franc le mot.
Quand les lignes télégraphiques ont cessé de marcher et que la cohue de reporters s'est retirée, le rédacteur en chef du journal, pareil au capitaine d'un navire, reste le dernier sur le pont. Il relit tout, oui, tout : passe au tamis, corrige, supprime, ajoute, met en ordre, et vers deux heures du matin donne son bon à tirer.
Mais tout cela n'est rien encore. Les numéros du dimanche, voilà le comble de Fentreprisejournalistique : des numéros de trente et de trente-deux pages, contenant dépêches, articles, essais, nouvelles politiques, dramatiques, artistiques et littéraires, causeries, anecdotes, entrevues, histoires pour les enfants, morceaux de poésie, biographies, articles scientifiques, articles de modes; le tout illustré de cinquante à cent portraits, croquis de lieux intéressants mentionnés dans le texte, caricatures, etc. Tout cela pour la somme de quinze centimes, trois sous. Et ce n'est pas tout. Gomment faire circuler dans les différents États de l'Amérique ces énormes productions? Gomment? Oh! c'est bien simple. Le New-York Herald et le New-York World ont des trains spéciaux. Ditesmoi s'il n*y a pas là de quoi vous couper la respiration. Mais, direz-vous, comment unjournal peutil publier un pareil numéro pour trois sous? De
trente à quarante colonnes d'annonces, telle est la solution du problème.
J'admire plusieurs grands journaux, notamment le New-York Herald, qui mettent leur immense publicité à la disposition des bourses les plus plates. Les gens en quête de serviteurs ont à payer un franc vingt-cinq la ligne; mais les domestiques mâles, en quête d'une place, ne payent que cinquante centimes, et les femmes vingt-cinq centimes. Voilà de la philanthropie bien comprise, de la philanthropie chevaleresque.
Les grands journaux que vous voyez entre les mains de tout le monde à New-York sont, le matin : la Tribune, le Times, le Herald, le World, le Sun et le Star,
Les deux premiers sont les journaux de prédilection des classes lettrées, les plus populaires sont les deux suivants. J'omets, avec intention, une feuille d'un sou qui, tous les matins, donne à sa quatrième page le nom el l'adresse des principales filles publiques de la ville, sous l'cn-tête de Traitement magnétique. Ces demoiselles payent naturellement fort cher l'annonce en question et font ainsi vivre le journal.
L'après-midi paraissent cinq ou six journaux importants, le Post (le plus respectable et le plus respecté des journaux américains), leCommercial Advertiser, excellente feuille littéraire, politique et •financière, le Mail and Express, le Telegraph, le Sun et le World.
Boston, Philadelphie et Chicago possèdent des journaux dont l'importance ne le cède en rien à celle des journaux de New-York. Tels sont le Globe, le Post, le Herald, le Transcript, le Journal, à Boston ; le Ledger, la Press, à Philadelphie ; la Tribune, le Herald, Vlnter-Ocean, le Journal, à Chicago. Washington, Saint-Louis, San- Francisco, Cincinnati, Pittsburg, et bien d'autres villes encore, possèdent des journaux de la première importance.
Toute petite ville de mille à quinze cents habitants a ses deux journaux, l'un démocrate, l'autre républicain. Il faut lire ces journaux pendant la lutte électorale qui se termine par l'arrivée d'un nouveau président à la Maison-Blanche. Les noms de ces journaux seront suffisants pour vous faire juger du style et du contenu, ce sont : leParalysateur, V Effroi, VOuragan,le Tremblement de Terre, l'Avalanche, le Cyclone, le Châtiment, Lucifer, ■le Tonnerre. J'en ai vu et lu un qui s'appelait le
Piiquel de Verges (Ihe Bundle of Sticks). Le premier article contenait un conseil donné à un certain Joseph Miller qui, au lieu de travailler, prêchait dans les rues et priait à domicile. « Nous donnons quinze jours à Joseph Miller pour trouver m emploi honorable. Si, au bout de cette période, Jn^eph est encore dans l'oisiveté, nous lui procur-'ions une position élevée. » La plaisanterie fait trémir, quand on songe que si Joseph persiste à l'aire la sourde oreille, il est bien sûr de se voir pendre parles habitants à la branche la plus élevée de quelque arbre de la ville.
Les mœurs s'adouciront dans l'Ouest, comme elles se sont adoucies dans l'Est, et dans vingt ans le Tonnerre et YAvalanche seront remplacés par le Temps et le Héraut.
Le trait caractéristique des sociétés nouvelles est la franchise, en paroles comme en actions. Je lis dans un Tonnerre quelconque les lignes suivantes à l'adresse du rédacteur en chef du Fulminant, l'autre journal de la ville : « Nous voulons user de modération envers le rédacteur du Fulminant, et rester dans limites du bon ton. Nous nous contenterons de dire que personnellement c'est un sournois ; comme journaliste, c'.est un menteur et un coquin. » Le Fulminant répond dans des termes
analogues, et la population s'amuse pour la très modique somme d'un sou.
L'abonnement de ces journaux du Kentucky, de Texas et des autres États de l'Ouest, peut être payé en espèces ou en nature. Je lis l'entrefilet suivant dans le Herald de Ilazel Green (Kentucky):
PRIX d'abonnement PAFt AN :
« Vingt livres de porc;
« Ou dix livres de saucisses ;
(( Ou deux boisseaux de pommes de terre;
(( Ou cinq boisseaux de navets ;
« Ou dix poulets ;
« Ou dix livres de lard;
« Ou encore un boisseau d'oignons. »
PRIX d'abonnement pour six mois :
« La moitié des quantités ci-dessus. »
Voilà comment toute la population de Hazel Green est mise à môme de lire son journal.
Le Tonnerre et le Fitlniinant ne sont pas les seuls journaux qui se livrent à ces polémiques outrées où les arguments sont remplacés par les personnalités les plus injurieuses.
Pendant tout le temps que j'étais en Amérique, M. Pulitzer, propriétaire-directeur du World, et M. Charles A. Dana, rédacteur en chef du Sun et le plus accompli des journalistes américains, ne ces-
sèrcnt un seul jour de s'appeler réciproquemenl voleur, menteur, hi/polhéquè, sale Juif. D'après les journaux que des amis veulent bien m'envoyer de New-Vork, je vois que ces messieurs n'ont pas encore épuise les richesses du vocabulaire anglopoissardier.
N'allez point tirer de là des conclusions à la hâte. Je ne connais point M. PuUtzer personnellement; mais j'ai l'honneur de connaître le colonel Gockerill, rédacteur en chef du World, et M. Charles Dana, rédacteur en chef du Sun. Ces messieurs sont, dans la vie privée, des gentlemen parfaits et des hommes d'esprit et de talent. Dans la vie publique, ils sont « dans le mouvement ». Comme étude de langue anglaise, la polémique du World et du Sun était des plus intéressantes.
La presse américaine était divisée en deux camps, les partisans de Pulitzer et les partisans de Dana. Quand les combattants étaient à bout d'expressions injurieuses, on leur en suggérait de nouvelles. Voici quelques félicitations envoyées à M. Dana, que je recueille dans le Globe de Saint- Louis.
« Dana se sert d'un stylet fin, Pulitzer d'une hache de boucher. Rien n'est plus beau que ce langage d'invectives employé par Dana ; rien n'est plus vil
que le style d'égout employé par Pulilzer. Celui-là verse une goutte d'acide prussique, celui-ci jette une poignée de mort-aux-rats. Pulilzer a été complètement vaincu par le venin concentré de Dana. »
On n'est pas plus aimable comme confrère, et j'aime à croire que M. Dana est fier du compliment.
L'Amérique, New- York surtout, possède d'excellents journaux comiques.
Je veux parler ici de ceux qui sont encore plus comiques que les autres.
Gomme le Charivari de Paris et le Punch de Londres, Puck et Judge traitent l'actualité avec cette franchise à laquelle on doit s'attendre dans la libre Amérique. La critique des mœurs y est faite avec beaucoup de goût et d'esprit. Les vignettes sont charmantes. Ce qui gâte ces deux journaux, c'est la présence de deux ou trois pages contenant d'immenses gravures enluminées. L'art est encore dans l'enfance. Plusieurs autres journaux, écrits d'un style léger et pimpant, avec des illustrations très fines et très artistiques, tels que Life, rapportent les faits et gestes de la haiilte société américaine. Historiettes, anecdotes, bons
mots, on y trouve de quoi rire pendant une heure. Il faut louer ces journaux qui savent être comiques, spirituels et légers, sans être grossiers, et qu'une jeune fillette de quinze ans peut lire sans craindre d'y trouver la moindre indiscrétion.
Ces journaux ne sont pas seulement amusants ; pour l'étranger ils sont instructifs. Ces anecdotes curieuses, ces plaisanteries naïves et aussi pittoresques que divertissantes, donnent une idée plus exacte du caractère et des mœurs en Amérique que maint grave in-folio.
Gomme en France et en Angleterre, les journaux, comiques américains sont les seuls qui fassent preuve d'un peu de sagesse et de bon sens quand l'horizon s'obscurcit et que les questions de politique intérieure ou extérieure viennent troubler le repos du pays.
Si j'avais à nommer les journaux les plus amusants qui sepublientaux États-Unis, je n'hésiterais pas un instant à donner la palme au Détroit Free Press et à VOmaha World; c'est dans ces deux journaux que l'humour américain se révèle dans toute sa naïve gaieté, et leurs anecdotes désopilantes sont reproduites de New-York à San-Francisco, de Montréal à la Nouvelle-Orléans.
La place me manque ici pour faire justice aux journaux littéraires, dramatiques et artistiques. Parmi les premiers, cependant, il faut nommer le Critic. J'y trouve des analyses aimables et d'une érudition discrète. La critique y est toujours juste, sans être jamais maussade.
Je ne saurais fermer ce chapitre sans parler des revues américaines : c'est ce que j'ai le plus admiré aux États-Unis. Il semble, en effet, que ce soit là le dernier mot du journalisme, tel que le comprend le monde lettré.
C'est d'abord la North American Review et le Forum pour la discussion des questions politique, théologique, littéraire, artistique, scientifique et dramatique. Ce sont des arènes, des lices, où tel orateur, théologien, écrivain, savant, vient rompre une lance avec un antagoniste. Viennent ensuite les revues illustrées, le Century \ le Ilarpers, le Scrihners, qui contiennent histoire, biographie, romans, voyages, poésies, découvertes, le tout illustré de magnifiques gravures sur bois. Il faut nommer ici le Saint-Nicolas, revue délicieusement rédigée et illustrée pour les enfants... de toutage.
I.Lg Century se tire chaque mois à plus de 250000 exemplaires.
C'est encore ï Atlantic Monthhj de Boston, et le Lippincott de Philadelphie. Il faudrait aussi nommer le Cosmopolitan, VAmericay V American Magazine et bien d'autres.
Hélas ! il faudrait vingt volumes pour faire un peu justice à ce que l'on peut voir en Amérique. Malheureusement il faudrait vingt ans pour y arriver. Aussi ne puis-je m'arrêter qu'un instant à chaque endroit, heureux si, en voulant faire voir au lecteur un peu de tout, je réussis à lui faire voir quelque chose.
iO
Le reportage. — Rien n'est sacré pour le reporter américain. — Démolition du mur de la vie privée. — Votre mari ronfle-t-il ? Saint Antoine et les reporters. — Je suis « interviewé », trépané. — Mon imprésario s'endort sur le rôti. — Comptes rendus d'entrevues. — Le président des États-Unis et les reporters. — Je suis l'a interviewer ».
« Le journalisme a tué la littérature, s'écrie M. Albert Millaud dans un de ses spirituels articles au Figaro, et le reportage est en train de tuer le journalisme. C'est le dernier mot de la décadence littéraire d'une époque; c'est l'homme de lettres remplacé par le concierge. »
Le reportage, j'allais dire le commérage, en Amérique, a tout simplement envahi, englouti le journalisme. C'est la démolition du mur de la vie privée; c'est la substitution du potin à la chronique, du bavardage à la critique.
Rien n'est sacré pour Vintervieiver. L'audace est son gagne-pain, les détails les plus intimes de votre existence sont à sa merci, et à moins que vous ne lui brûliez la cervelle — ce qui n'est pas légal dans l'État de New-York — vous n'avez aucun moyen de vous débarrasser de lui.
Ne croyez pas vous être tiré de la difficulté, parce que vous lui avez fait dire que vous n'êtes pas visible. Il reviendra à la charge dix et vingt fois; il fera sentinelle au dehors, se fera un lit de votre paillasson à la porte de votre chambre d'hôtel, pour vous pincer aussitôt que vous mettrez le nez à l'air. Il est patient, et si une indisposition vous retient au lit, il attendra que vous soyez rétabli, et se fera servir ses repas dans le corridor. Si vous réussissez à échapper à ses poursuites, il ira trouver votre femme, et plutôt que de rentrer bredouille au bureau du journal, il lui demandera si vous ronflez, si vous êtes matineux, si vous êtes plus aimable après votre dîner qu'avant, ce que vous mangez à votre premier déjeuner, quelle est la couleur habituelle de votre pantalon, et la pointure de vos bottines. Il lui demandera depuis quand vous êtes marié, combien de temps votre lune de miel a duré, si vous avez des enfants, et s'ils ont fait leurs dents. Avec
de pareils matériaux il composera une colonne.
Nulle question n'est trop indiscrète pour ces entreprenants inquisiteurs : ils seraient allés fn^e?-viewer saint Antoine dans sa cabane.
N'allez pas non plus crier triomphe parce que vous avez réussi à les éconduire sans répondre à leurs questions. C'est ici que le génie du journaliste américain se révèle dans toute sa gloire. Les journaux du lendemain publieront, à votre stupeur, le compte rendu de la conversation que vous auriez pu avoir avec leurs reporters.
Entre nous, ce que vous avez de mieux à faire, quand le journaliste américain se présente che vous et vous dit : « Monsieur, je suis reporter, et je viens vous demander quelques instants d'entretien », c'est de lui dire :
— Donnez-moi la peine de vous asseoir.
Après tout, Vintervieiv est une opération à laquelle on survit, et je dois dire, pour être juste, que les reporters américains sont en général aimables, obligeants, et aussi — ce qui est simplement renversant quand on songe qu'ils prennent rarement des notes — exact dans les comptes rendus qu'ils font de leurs entrevues.
Rien aussi n'est plus admirable que le courage avec lequel Vmterviewer affronte les rebuffades, et
la philosophie avec laquelle ils les empoche. Je n'ai jamais pu trouver un mot désagréable à dire à ces indiscrets, et je me suis vu récompenser de ma patience en lisant dans les journaux que « c'était un plaisir de m' interviewer, tant je me prêtais de bonne grâce aux mains de mes persécuteurs ».
Le dimanche, 11 novembre 1887, à neuf heures du matin, le Germanie , après une horrible traversée de neuf jours, entrait par un soleil resplendissant dans la magnifique rade de New-York. Nous venions de passer la statue de Bartholdi, la Liberté éclairant le monde. Il me semblait que la France n'était pas loin. La sensation était douce, et instinctivement j'avais porté la main à mon chapeau. Tout à coup le Germanie s'arrêta. Un petit vapeur venait de Taccoster. Nous étions abordés par les officiers de la douane, suivis par plusieurs personnes qui les accompagnaient dans la patache.
— Gare là-dessous ! me cria un compagnon de voyage qui, à mon air tranquille, voyait clairement que je ne soupçonnais point le danger.
— Qu'y a-t-il? demandai-je.
— Les intervietvers !
— Allons donc, pas ici, bien certainement, m'écriai-je.
J'avais à peine dit ces mots que deux jeunes \ gens me présentèrent leurs caries en m' annonçant qu'ils étaient journalistes.
— Nous sommes venus vous présenter nos respects, monsieur, me dirent-ils, et vous souhaiter un agréable séjour dans notre pays.
Tout en me parlant, -ils me toisaient des pieds à la tête, en jetant quelques notes sur leur calepin. Ils faisaient mon portrait, qui parut le lendemain au commencement des articles que la presse de New-York crut devoir me consacrer. Le portrait était flatteur. Un journal pourtant donna à ses lecteurs la description suivante de votre humble serviteur :
« Max O'Rell est un Français quelque peu globulaire d'environ quarante ans. »
Venait ensuite la description de mon costume de voyage et que sais-je encore !
Globulaire^ s'il est possible ! Quarante ans ! non, messieurs, trente-neuf tout au plus.
Mais revenons à nos reporters.
Les questions se succédèrent avec la rapidité de réclair.
■ — Avez-vous eu une bonne traversée?
— Souffrez-vous du mal de mer?
— Où êtes-vous né?
— Quel âge avez-vous?
— Combien de temps complez-vous rester aux États-Unis?
— Vous êtes homme de lettres. Combien vos livres vous rapportent-ils?
L'interrogatoire commençait à me déplaire.
— Excusez-moi, messieui«,dis-je, je suis éreinté, je vais me reposer. J'aurai le plaisir de vous recevoir cet après-midi.
Oh! ce premier après-midi à New-York passé en compagnie des reporters, je ne pourrai jamais l'oublier.
Le bureau de mon imprésario, M. le major Pond S était situé au rez-de-chaussée de VEverett House où j'étais descendu. Je m'y rendis après déjeuner, et bientôt les reporters arrivèrent, au nombre de huit à la fois, pour m'y faire subir l'opération du trépan.
— Commençons par le commencement, dit l'un de ces messieurs, après les salutations d'usage.
— Je connais votre première question, fis-je,
1 . Mon imprésario était, comme ou le voit, un de ces rares Américains qui ne sont pas colonels.
VOUS allez me demander si c'est la première fois que je viens en Amérique.
— C'est généralement, en effet, notre première question, mais j'en ai une autre à vous faire auparavant. Vous venez de prendre votre premier repas en Amérique, qu'avez-vous mangé?
Je me soumis de bon cœur.
— Messieurs, répondis-je, en faisant tout mon possible pour garder #mon sérieux, je viens de m'administrer un morceau de turbot, un bifteck aux pommes, une salade de céleri et une glace à la vanille.
— Très bien, remarqua un troisième reporter. • J'ai maintenant une question importante à vous
faire. J'espère qu'elle ne vous étonnera pas.
— Je suis en Amérique, répondis-je, et je suis prêt à ne m'étonner de rien.
— Eh bien ! fit mon interlocuteur, je voudrais vous demander quelles sont les impressions que vous avez déjà formées sur l'Amérique?
— Permettez, m*écriai-je, j'y suis depuis trois heures seulement, et je ne suis pas encore sorti de l'hôtel. Vous voudrez donc bien m'excuser si je m'abstiens pour l'instant de vous dire ce que je pense de l'Amérique; car vous admettrez, je l'espère, qu'il faut avoir passé au moins un jour en
JONATHAN ET SON CONTINENT 17i
Amérique avant de pouvoir formuler une opinion avec quelque autorité.
Ici je roulai une cigarette et sonnai pour faire venir un lemon squash.
Les reporters se mirent immédiatement à écrire quelque chose sur leurs calepins.
— Qu'est-ce que vous écrivez-là ? demandai-je.
— J'écris, me répondit un jeune journaliste à la figure rayonnante d'activité et d'intelligence, qu'au moment où en est arrivée notre conversation vous roulez une cigarette et demsindezim lemo?i squash.
— Permettez, messieurs, me hasardai-je à dire, croyez-vous franchement qu'une pareille remarque puisse offrir le moindre intérêt à vos lecteurs?
— Sans contredit, répondirent-ils avec un sérieux imperturbable qui faillit me faire mourir de rire.
— C'est différent, messieurs, pardonnez-moi, je devrais savoir qu'en Amérique, comme partout, un homme intelligent sait ce qu'il fait. Continuez donc vos questions, vous m'intéressez beaucoup.
Le fait est que je commençais à m'amuser immensément.
Les questions reprirent leur train. L'un voulait des détails biographiques, l'autre l'origine de mon pseudonyme. L'un désirait savoir si je travaillais
le matin, l'après-midi, ou le soir; l'autre si je travaillais assis ou debout, et si je me servais de papier réglé, de plumes d'oie ou de plumes métalliques. Un reporter me demanda si je pensais en français ou en anglais, un autre si le général Boulanger avait chance d'être bientôt élu président de la République française. Si je croisais mes jambes pendant la conversation, si j'ôtais mon lorgnon, rien n'échappait à ces journalistes, tout était noté sur le calepin.
Les questions qu'on me faisait me paraissaient vraiment si banales, si saugrenues, que j'avais presque honte de songer que j'étais le héros de celte petite farce.
Ne sachant trop que dire, je me lançai dans l'anecdote. J'en tirai plusieurs de mon sac, et je les racontai à mes interviewers.
Ici se produisit une petite scène qui me parut piquante. Si je regardais un reporter plus particulièrement qu'un autre pendant le récit d'une anecdote, il se tournait vers ses confrères, et leur disait :
— Vous savez, celle-ci est pour mon journal, et vous n'avez pas le droit d'en prendre note, c'est à moi seul que monsieur l'a racontée.
— Du tout, s'écrièrent les autres, monsieur nous l'a racontée à tous.
Cependant riiarmonie. ne fut- pas troublée, et je vis qu'un excellent esprit de camaraderie animait ces messieurs.
A l'exception d'une phrase ou deux paf-ci par-là qu'ils jetèrent sur leurs calepins, ils ne prirent point note des réponses que je fis à leurs questions, et je me demandais comment il était possible qu'avec si peu de matériaux ils pussent être à même de faire, à l'aide d'une entrevue aussi insignifiante et si complètement dénuée d'intérêt à mon sens, un article de cent à deux cents lignes acceptable dans un journal important.
Après être restés avec moi pendant près de deux heures, les reporters me serrèrent la main, me remercièrent de mon obligeance, et me quittèrent pour aller faire le compte rendu de l'entrevue.
— Que ces Américains sont enfants ! pensai-je, est-il possible qu'une conversation pareille à celle que je viens d'avoir avec ces journalistes puisse les intéresser?
Le lendemain je me procurai tous les journaux de New- York, plus par curiosité, je dois le dire à ma louange, que par vanité, car, entre nous, je vous assure que j'étais peu fier des paroles que j'avais prononcées la veille.
Jugez de mon étonnemenL quand, ouvrant les journaux, j'y vis deux colonnes remplies de détails amusants, de descriptions pittoresques, d'anecdotes piquantes, de remarques spirituelles et faites à propos par ces reporters que j'avais pris pour de simples sténographes.
Tout était rapporté fidèlement et arrangé avec art. Les moindres incidents étaient rendus piquants par la manière pittoresque dont ils étaient racontés. Le major, par exemple, qui, habitué à ces sortes d'entrevue depuis des années, s'était endormi paisiblement sur le rôti, confortablement installé, la tète sur les coussins d'un canapé, les pieds sur le dos d'une chaise; mes gestes, la description du bureau où s'était passé l'entretien, tout cela était vif. Ils avaient tiré parti de tout, et il n'estpas jusqu'à l'arrivée du lemon sqiiash qui ne fournît un petit paragraphe drôle et attrayant. Vous eussiez cru lire le premier chapitre d'un roman commençant par l'entrée majestueuse d'un paquebot dans la rade de New-York.
Allons, m'écriai-je,lesjournalistesaméricains
connaissent au moins l'art d'accommoder Jes
riens.
Quand M. Grover Cleveland, président de la
grande République des États-Unis, épousa, il y a trois ans, la plus jolie et la plus aimable des Américaines, il choisit Deer Parkpour y passer sa lune de miel loin du bruit, loin du monde, et surtout loin des reporters. Cependant le président connaissait l'esprit d'entreprise que possèdent ses compatriotes, et pour se mettre à l'abri des intervieivers et s'assurer la tranquillité, il crut devoir employer huit agents de la police secrète pour garder les abords de sa retraite. Le nombre fut bientôt reconnu insuffisant, car l'ennemi se montrait dans les environs. Les piquets furent renforcés, et huit jours plus tard douze alguazils empêchaient qui que ce fût d'approcher à plus de trois cents mètres du cottage. Les interviewers étaient refaits et durent s'avouer battus. Les journaux n'eurent aucun renseignement sérieux à donner à leurs lecteurs. Pour un rédacteur un peu entreprenant il y avait de quoi s'arracher les cheveux, se pendre de désespoir. Avoir des en-têtes dans son tiroir tels que « Grover au Paradis », ou « Gouttes de miel recueillies ^à Deer Park », et ne pouvoir s'en servir! C'était le comble de l'infortune.
Une petite anecdote pour finir.
Une jeune Américaine épouse un homme connu, un jeune orateur politique de grand avenir.
Le lendemain de ses noces, tandis que son mari est sorti, elle voit entrer brusquement dans son salon, après quelque bruit et bousculement à la cantonade, un monsieur tort bien mis, qui la salue très correctement.
Elle le regarde, tout interdite.
— Pardonnez-moi, madame, mais c'est hier que vous avez épousé M. John D*** ?
^ — Oui, monsieur, mais...
— Je suis V interviewer l
La littérature aux États-Unis. — La poésie. — Le roman. — L'essai. — La critique. — L'histoire. — Les liumoristes. — Les journalistes. — Les livres pour la jeunesse. — L'avenir littéraire de l'Amérique.
L'Amérique n'a pas encore produit de génie littéraire transcendant ; mais elle a le droit d'être fière d'une littérature nationale qui comprend des poètes, des historiens, des romanciers, des essayistes et des critiques d'un ordre supérieur.
Les Anglais admettent que la meilleure histoire de leur littérature a été faite par un Français, M. Tainc. VAlhenœum reconnaissait l'autre jour <iue la meilleure histoire critique des poètes anglais de l'ère victorienne avait été faite par un Américain, M. Edmond Glarence Stedman, lui-même un
des plus gracieux bardes de rAmérique contemporaine.
Dans ce tableau rapide, il faut se borner à faire mention des principaux noms qui illustrent les différentes branches de la littérature américaine. Dans la poésie, il faut mettre en tête William Gullen Bryant et Henry Wadsworlh Longfellow, tous deux purs, nobles, aussi appréciés des Anglais que de leurs propres compatriotes; ensuite Edgar Allen Poe, James Russell Lowell, Oliver Wendell Holmes, Edmond GlarenceStedman,BayardTaylor, John Greenleaf Whittier, Walt Whitman, Richard WatsonGilder, Edgar Fawcett, William Winter, le célèbre critique dramatique du New-Yoï^k Tribune, Maria Brooks, et quantité de femmes qui forment une gracieuse guirlande dans cet étalage de fleurs poétiques. Dans les dialectes de l'Ouest, un jeune poète, M. James Whitcomb Hiley, sait arracher les larmes au milieu des sourires qu'il provoque par son humour pathétique ; c'est le futur Jasmin de l'Amérique.
Dans le roman, nous rencontrons des écrivains dont la réputation est aussi fermement établie en Europe qu'en Amérique. Qui n'a pas lu, dans sa jeunesse, les œuvres de Fenimore Cooper ? Parmi les célébrités et les talents, je nommerai
Washington Irving, Parker Willis, Poe, Nathaniel Hawthorne, Oliver Wendell Holmes, Marion Grawford, Frank Stockton, George W. Gable, Frances Hodgson Biirnett, Henry James, W-. D. Howells, Julian Hawthorne, Thomas Bailey Aldrich, Gharles Dudley Warner, Bret Harte aussi poète, Edward Eggleston, Brander Matthews, Elisa Wetherell. Il faut en passer, et des meilleurs. Enfin le plus grand succès du siècle a été atteint par un roman américain dirigé contre l'esclavage qu'il a contribué à détruire. Je veux parler de la Case de ronde Tom de madame Harriett Beecher Stowe, sœur du célèbre Henry W^ard Beecher que les Etats-Unis pleurent encore.
Dans l'essai philosophique, Ralph Waldo Emerson et Robert Ingersoll sont incomparables dans des genres différents. Le premier brille par l'originalité et la tournure d'esprit subtile et bizarre, l'autre par la grandeur du langage, la précision du style, l'humour et le pathos.
Dans la critique littéraire, il faut citer George W^illiam Gurtis, ainsi que Stedman et Winter déjà nommés parmi les poètes.
L'histoire est peut-être, de toutes les branches de la littérature américaine, celle qui a le plus réussi à trouver sa véritable expression. Washington
Irving avec son Histoire de Colomb, Prcscott avec VHisloire de Ferdinand et d'Isabelle, VHistoiredela Conquête du Mexique et du Pérou et V Histoire de Philippe II, Brancroft avec V Histoire de la Révolution (i'Amén^i^e ont produit iine'histoire nationale, depuis la découverte du pays jusqu'à nos jours.
Il semble curieux que les vastes et grandioses régions qu'ils habitent n'aient pas inspiré aux Américains le goût ainsi que le talent des descriptions de la nature. Fenimore Gooper est le seul grand paysagiste produit par les immensités du grand continent occidental.
Les humoristes fourmillent aux Etats-Unis. Artemus Ward et Mark Twain sont deux pseudonymes justement célèbres en Amérique et en Angleterre. Un troisième est dans le train qui mène à la célébrité. Si vous voulez voir toutes les pièces de votre construction humaine se démonter par enchantement, allez entendre Bill Nye débiter ses plaisanteries avec ce sérieux, ce sang-froid solennel, qu'on ne trouve point au delà des frontières de Yankeeland. Gomme Artemus Ward et Mark Twain, il joint le talent d'écrivain à celui de conférencier.
Quoique les noms de Charles A. Dana, Whitelaw
Reid, Park Godwin, et bien d'autres, soient familiers au public américain, c'est dans les grandes revues, et non dans les journaux, qu'il faut chercher l'article vraiment littéraire.
Les enfants — s'il y a des enfants en Amérique — ne sont pas oubliés dans la littérature. Je crois pouvoir affirmer qu'il n'est pas de pays où l'on sache si bien écrire pour les enfants, où l'on sache si bien lesinstruire en les intéressant et en les amusant. L'amour de l'enfance est tout naturel dans le caractère sympathique et tendre des Américains. Madame Hodgson Burnett, miss Louisa Alcott, madame Lippincott, mieux connue sous le pseudonyme de Grâce Greenwood et Fanny Fern ont fait et font encore les délices du petit monde américain.
Dans cet aperçu j'ai dû omettre bien des noms. J'espère en avoir assez mentionné pour montrer que l'Amérique a produit, depuis cinquante ans, de quoi promettre au pays un brillant avenir littéraire. Une nation aussi intelligente, aussi énergique, aussi puissante dans le monde de l'action ne saurait être stérile dans le domaine ^de la pensée.
Le théâtre aux États-Unis. — Les « étoiles ». — Les pièces françaises. — La troupe de M. Augustin Daly. — Le public américain. — Les salles ds théâtre. — Programmes détaillés. — Une omission regrettable.
La scèneaméricaine compte d'excellents acteurs, mais son prestige est dû plutôt au talent de quelques brillantes individualités qu'à la distinction de l'ensemble.
Les pièces sont composées pour tel ou tel acteur, et les artistes qui jouent les rôles secondaires sont là pour servir de repoussoirs èiVéloile, Aussi les pièces françaises, que l'on sert au public en Amérique autant qu'en Angleterre, font-elles généralement fiasco. J'en ai vu une preuve bien frappante à New-York. M. Abbey, l'infatigable imprésario, directeur du théâtre de Wallack, avait
monté FAbbé Constantin. Le principal rôle avait été confié à M. John Gilbert, le vétéran de la scène américaine. Certes M. Got n'eût pas pu jouer le rôle du bon prêtre avec plus de simplicité, de tendresse et de pathos; mais cela ne pouvait suffire dans une pièce qui exige du talent chez une demidouzaine d'artistes au moins, et le four fut complet.
Les pièces françaises sont écrites, non pas pour des étoiles, mais pour des troupes complètes. L'auteur sait que tel acteur jouera le rôle de l'amoureux, tel autre un père, un notaire prosaïque, un brillant officier, un valet; que telle actrice remplira le rôle de la coquette, que telle autre jouera l'ingénue, la soubrette, la duègne. Il sait que le directeur ne confiera à ses artistes que des rôles qui soient de leur ressort. L'auteur qui traduit ces pièces pour la scène américaine court de gaieté de cœur à l'insuccès. Quelquefois il fait pis que traduire, il adapte. L'étude de mœurs françaises est transplantée en Amériqu-e avec des personnages américains. La pièce devient naturellement incompréhensible, fausse, et ce n'est pas V étoile qui peut la sauver.
Les théâtres américains ne sont pas subventionnés par l'État, et l'exploitation dramatique ne
saurait se permeltrc le luxe d'un personnel de talent. Le principal acteur, Vétoile, est son propre imprésario. C'est lui-même qui attire le public, et c'est lui qui entend réaliser les bénéfices. Son répertoire se compose de deux ou trois pièces qu'il joue à New-York pendant un mois, et qu'il promène ensuite dans les principales villes des États- Unis.
C'est ainsi que, dans la plupart des théâtres, vous verrez les troupes se succéder toutes les "semaines. Aujourd'hui du drame, demain de la • comédie, après-demain de l'opéra-boufTe. Les changements sont quelquefois plus brusques encore. M. Henri Irving et mademoiselle Ellen Terry, les premiers artistes de la scène anglaise, donnèrent une série de représentations au Star Théâtre pendant le mois de mars de l'année courante. Après leur départ, ils furent remplacés ,au Star par une troupe de singes savants. Ils eussent tout aussi bien pu l'être par une troupe de prédicateurs évangélistes ambulants.
Il n'existe en Amérique qu'une compagnie de comédiens, c'est l'excellente troupe de M. Augustin Daly. J'ai vu jouer des comédies avec beaucoup d'ensemble au Lijceum ^ kVUnmi Square et au
Madison Square de New-York, mais la troupe d'élite que dirige M. Augustin Daly est incomparablement supérieure à tout ce qui peut se voir en Amérique, et même en Angleterre. Je ne nommerai que les principaux membres de cette compagnie. M. John Drew est un jeune premier agréable, distingué, persuasif, plein de verve et d'entrain; M. James Lewis, dont la grotesque figure est une véritable fortune, est le meilleur comique de genre sur la scène américaine; mademoiselle Ada Rehan est ravissante de coquetterie, séduisante de gaminerie câline; madame Gilbert est une duègne à la hauteur de mademoiselle Jouassin, à qui elle resemble à s'y méprendre. Il n'est pas jusqu'à l'acteur, dont le rôle consiste à présentera son maître une lettre sur un plateau, qui ne soit un artiste. Yoilà le théâtre tel que nous le comprenons en France.
Si les bonnes troupes sont rares en Amérique, les bons acteurs sont nombreux.
Le plus grand acteur américain est, sans contredit, M. Edvvin Booth.. C'est le plus fameux interprète des œuvres de Shakespeare. Là il est sans rival, en Amérique comme en Angleterre. M. Lawrence Barrett est un tragédien de beaucoup de talent. Dans la comédie, il faut citer d'abord deux
vétérans, M. John Gilbert et M. Lester Wallack^ puis MM. Robson et Crâne. Dans le répertoire purement américain, M. Joseph Jeffreson a le jeu simple et pathétique. J'ai eu la bonne fortune de le voir dans Rip van WinklCy rôle qui lui appartient comme Pierre Chopartdn^pari'ieni à M. Paulin Ménier. Mayo, Florence, Harrigan sont des noms qui rappellent aux Américains mille et un succès. M. Steele Mackaye n'est pas seulement un bon acteur, c'est un auteur dramatique de beaucoup de mérite. Sa pièce, Paiil Kauvar, avec ses réalistiques scènes de la Révolution française, ferait courir tout Paris, si jamais il prenait au directeur delà Porte-Saint-Martin ou de l'Ambigu l'heureuse idéedela monter. Pour les créations originales, fantastiques, il faut donner la palme à M. Richard Mansfield. Je souhaite à M. Octave Feuillet le plaisir de voir ce jeune acteur jouer le rôle du baron Ghevrial dans le Roman parisien. La conception est aussi hardie qu'artistique. Pour se faire des têtes, comme on dit au théâtre, M. Mansfield n'a pas son pareil. Le talent de mademoiselle Fanny Davonport unit la chaleur à la grâce et à la dignité. Au troisième et au quatrième actes de la Tosca^ cette actrice
]. L'Amérique vient de perdre cet excellent acteur.
s'élève au niveau des plus grandes tragédiennes. Je n'ai pas été étonné de vo^r la Tosca réussir aux États-Unis. M. Victorien Sardou ayant composé ce drame pour une étoile française, une étoile suffit pour le jouer avec succès à l'étranger.
La plus grande actrice, sur la scène américaine, est une Polonaise. Madame Modjeska n'a de rivale au monde que madame Sarah Bernhardt, qu'elle surpasse quelquefois, selon moi. Son interprétation de /aZ)amgait^Ca77?éiias m'a paru supérieure à celle de sa grande rivale française. Madame Modjeska n'apporte peut-être pas, dans ce rôle, le feu, la violence de passion que l'on trouve chez madame Sarah Bernhardt, mais elle y apporte plus de grâce féminine, plus de pureté. Elle est moins sensuelle, elle est plus sympathique, elle subjugue moins le spectateur, mais elle le touche davantage : c'est la femme galante rachetée, purifiée par l'amour, telle que l'a conçue M. Alexandre Dumas.
Les théâtres américains sont spacieux, élégants, coquets, bien ventilés et admirablement éclairés. Les sièges sont confortables, et l'ouvreuse de loges est une institution inconnue.
Le rez-de-chaussée est entièrement consacré aux
fauteuils d'orchestre, mais le parquet, qui s'élève graduellement à pente douce depuis la scène jusqu'au fond du théâtre permet aux spectateurs placés au dernier rang de voir aussi bien que s'ils étaient assis au premier. Il est heureux qu'il en soit ainsi, car les femmes se coiffent de tels monuments pour aller au spectacle que, si l'orchestre était situé sur un parquet horizontal, vous auriez à vous en rapporter à l'obligeance des dames placées aux premiers rangs pour vous raconter ce qui se passe sur la scène.
A l'exception de l'Opéra et de deux ou trois autres grands théâtres, les salles de spectacle ne se composent que de fauteuils d'orchestre, d'une ou deux galeries, et de loges d'avant-scène.
Le prix des places est modéré, et varie de 7^', 50 à S^^ôO. Le peuple a ses théâtres à lui, dans le Bowery, où on lui sert des mélodrames, des pièces à tiroir et des arlequinadcs pour la somme de 50, 75 centimes, ou 1 franc tout au plus.
Ce qui est insupportable, c'est que les Américains — je devrais plutôt dire les Américaines — ne veulent point arriver au théâtre pour le lever du rideau. Pendant vingt minutes au moins, c'est un va-et-vient continuel qui vous empêche de suivre le dialogue. Si la pièce commence à huit
JONATHAN ET SON CONTINEN J'Jà
heures, on arrive à huit heures un quart; si la pièce commence à huit heures un quart, on arrive à huit heures et demie, et ainsi de suite. A l'heure fixée pour le lever du rideau, les fauteuils d'orchestre sont vides. Cette mauvaise habitude ennuie lesacteurs, dérange les spectateurs ; mais le mal est sans remède, et les directeurs ont vainement tout essayé. J'en connais un qui fit suivre l'annonce de la pièce qu'il faisait jouer de l'entrefilet suivant :
« Je préviens solennellement le public qu'il est impossible de comprendre la pièce à moins d'assister à la première scène. »
Ses efforts furent couronnés du four le plus complet. Manquer la pièce, c'est ennuyeux; mais manquer son effet quand on arrive parée de ses plus beaux atours, c'est impossible.
11 en est de même pour les concerts et les conférences. Les Américains, qui ont retenu leurs places à l'avance, arrivent un quart d'heure ou vingt minutes après l'heure fixée sur les annonces et les programmes. Quand tout le monde est à sa place, le concert ou la conférence commence. Les spectateurs, qui ont ainsi à attendre pendant une demi-heure que leurs compatriotes aient pris leurs places, ne font entendre aucun murmure.
La patience du public américain est tout simplement angélique.
En entrant dans le vestibule d'un théâtre américain, le public trouve des programmes que la direction lui offre- gratis. Ces programmes donnent une analyse de la pièce ainsi que le nom de tous les employés de l'établissement. D'abord le nom des artistes en regard de leurs rôles respectifs, puis le nom du directeur, du sous-diiecteur, du régisseur, du sous-régisseur, du caissier, du caissier en second, du chef d'orchestre, du machiniste, du charpentier, du commis préposé au magasin des accessoires, du pompier, de l'huissier, de l'agent de police et de l'allumeur de gaz. Si au lieu de gaz on employait des chandelles, comme autrefois, le moucheur verrait son nom passer à la postérité.
S'il y a un piano sur la scène, le programme vous donne le nom du fabricant; s'il y a un repas servi dans la pièce, le programme vous fait savoir que le souper est fourni par telle ou telle maison. S'il y a des tapis, vous savez qui les a vendus. Enfin, vous êtes au courant des plus petits détails concernant la direction du théâtre. Il y a quelquefois une omission, mais il n'y en a qu'une. Il arrive que souvent on ne donne pas le nom de
l'auteur de la pièce. Après tout, quand on va voir le Roman parisien, quel avantage peut-il y avoir à connaître le nom de l'auteur, du moment qu'on connaît le nom du concierge du théâtre? Ce n'est qu'Octave Feuillet !
La religion des Américains. — Les sectes religieuses. — Pourquoi Jonathan va à l'église. — Entrrrez, mesdames et messieurs, c'est ici qu'on trouve le bonheur et qu'on fail son salut ! — Invitation irrésistible. — Les ésotéristes. — Pourquoi mourrait-on quand on peut être immortel?— La recette. — Le docteur La Foi. — Un livre chaudement recommandé. — L'hypocrisie du dimanche. — Choisir une marchandise n'est pas l'acheter. — Grand Scott! — La religion et la république font bon ménage en Amérique.
Les Américains sont chrétiens, c'est-à-dire que le dimanche ils vont à l'église. Semblables aux autres chrétiens, pendant la semaine ils vaquent à leurs affaires.
La religion, en Amérique, est servie à toutes les sauces. Il y en a pour tous les goûts. Indépendamment de la religion catholique, j'ai compté cent quatie-vingt-neuf différentes sectes religieuses. L'Angleterre n'en compte quecent quatre-vingt-cinq.
Tout bon prédicateur, à quelque secte qu'il appartienne, fait salle comble le dimanche. L'église en soi n'est point une attraction, et le ministre n'a d'autre influence sur le peuple que celle qu'il exerce par son talent oratoire. Une conférence religieuse ou morale est aussi courue qu'une conférence littéraire, un concert, ou une pièce de théâtre.
Mettez un prédicateur ennuyeux dans la chaire d'une église américaine, et les bancs seront vides; placez-y un orateur de talent, et si vous n'arrivez pas une demi-heure à l'avance, vous aurez à vous tenir debout pendant la durée du service.
Le sacerdoce n'est pas une vocation, c'est une profession : pas de talent pas de succès. Un Amé ricain ira écouter un ministre appartenant à une secte différente de la sienne plutôt que d'aller s'ennuyer à l'église où l'on prêche la doctrine de son goût. Il ira plutôt à une conférence du Révérend Père Mac Glyn, l'excommunié de Rome, ou du docteur Félix Adler, l'éloquent agnostique; tout religieux qu'il est, il se prendra à regretter quele colonel Ingersollneparaisseplus en publicle dimanche; tout protestant qu'il est, il ne se fera aucun scrupule d'aller entendre une messe en musique à la cathédrale catholique; vous pourrez le voir par-
tout, excepté dans les églises où Ton s'ennuie et où l'esprit ne trouve point d'aliments.
Les églises annoncent un prédicateur dans les journaux comme les théâtres annoncent une é^oi'/e. A défaut d'un bon prédicateur, on imagine d'autres amorces pour attirer le public. Comment ne pas répondre, comment résister aux deux appels suivants, affichés à la porte de deux églises, à New- York et à Chicago? Les voici textuels; je les ai copiés avec le plus grand soin.
« Musiciens évangéliques, solos, courts sermons. C'est ici qu'on trouve le bonheur et qu'on fait son salut. »
Entrrrez, mesdames et messieurs !
L'autre, plus attrayant encore, était conçu ainsi :
(( Plus d'excuses pour ne pas aller à l'église. Places gratis, services gais et entraînants. Cette église fournit au public les livres de prières et les cantiques. »
On est prié de remettre ces livres en place après s'en être servi.
Les sectes religieuses se multiplient tous les jours. Aucune doctrine n'est trop absurde pour faire des prosélytes. Tantôt c'est le royaume des
cieiix qu'on assure à ses partisans, tantôt c'est rimmortalité, oui, l'immortalité, ni plus ni moins. Telle est la promesse faite aux hommes par Vésotérisme, la dernière des inventions religieuses en Amérique.
La doctrine des ésotéristes est que si l'homme était vraiment pur et qu'il suivît à la lettre les préceptes de l'Evangile, il deviendrait immortel, non pas au paradis, mais ici-bas. Comme il est probable que jamais chrétien n'a encore réussi à suivre point à point les préceptes de l'Évangile, il peut se faire que les ésotéristes aient raison. Pour vivre éternellement, disent-ils, il n'y a donc qu'à rester vertueux, même dans le mariage, car le plus grand péché c'est l'œuvre de la chair, péché que nos premiers parents ont expié par la mort. Il faut embrasser le célibat. Le célibat, cependant, pur et simple, ne serait pas suffisant, car là où il n'y a pas de lutte, il ne saurait y avoir de victoire. Il faut donc se marier, mais... en tout bien tout honneur. Si vous parvenez à vaincre vos passions, la maladie ne pourra vous atteindre et vous serez immortel.
Mais, direz-vous, les ésotéristes ne meurentils point? Si, ils meurent, mais cela ne prouve pas, selon eux, qu'ils doivent mourir. S'ils meurent,
:i02 JONATHAN ET SON CONTINENT
«•'est tout simplement parce qu'ils n'ont pas atteint le degré de perfection.
Les ésotéristes sont destinés à vivre longtemps, car de deux choses l'une-: ou ils arriveront à il perfection et seront immortels, ou bien ils tomberont dans le péché et auront des enfants qui grossiront leurs rangs. Le chef de cette secte, laquelle n'a encore que deux ans d'existence, prétend même que le jour où l'ésotériste sera parfait, non seulement il sera immortel, mais que de plus il connaîtra l'avenir, ce qui lui permettra d'amasser d'immenses richesses. En effet, à la Bourse, pareille faculté serait d'une utilité évidente.
Une autre secte prétend guérir toutes les maladies par la foi. C'est un péché que d'envoyer chercher le médecin. Placez votre foi dans le Seigneur, et il vous guérirai La croyance de ces fanatiques n'est pas ébranlée par la mort de ceux qu'ils prétendent guérir. (( S'il avait eu un peu plus de foi, il en serait revenu. » Le docteur Sangrado guérissait toutes les maladies par les saignées et l'eau chaude. Quand un malade mourait, c'est que la saignée avait été trop, ou pas assez abondante, et
1. La surexcitation nerveuse, produite par l'cxaltalion religieuse, peut amener de pareils résultats.
que l'eau avait été administrée trop, ou pas assez chaude. La théorie restait excellente.
Naturellement toutes ces nouvelles sectes sont des entreprises commerciales. On loue une chambre d'abord, on y place une table et quelques chaises, et l'on attire quelques flâneurs qui forment le noyau. Puis on fait la quête, et l'on s'installe dans un meilleur local. On fait de la propagande, on fonde un journal, on fait des conférences, on s'adresse à la poche des prosélytes pour former ce qui prend le nom de « caisse du Seigneur ». Bien des pauvres imbéciles se sont laissé décider à donner toute leur fortune à « la caisse du Seigneur » . Inutile de créer un fonds de réserve : la bêtise humaine est une mine inépuisable.
. Les diseurs de bonne aventure sont punis de six mois à deux années d'emprisonnement, comment se fait-il que la loi permette à des farceurs de fonder une a caisse du Seigneur » en promettant l'immortalité aux oies qui apportent leur argent? Il semble que, en Amérique comme en Angleterre, on puisse impunément se faire escroc au nom de la religion.
Tel éditeur fait bâtir une chapelle avec l'argent
que lui a rapporté la vente des livres qu'il a volés aux auteurs anglais et français.
Tel pécheur converti monte une nouvelle religion par actions, dans l'espoir de toucher le Seigneur et de gros dividendes.
Tel prédicateur populaire loue aux enchères les places de son église.
Tel autre fournit à un syndicat les bonnes feuilles des sermons qu'il fait le dimanche. Le lundi matin, les principaux journaux des États- Unis sont à même de donner à leurs lecteurs le texte complet du discours prononcé la veille à Brooklyn.
Pendant mon séjour en Amérique, un pasteur bien connu publia un volume de sermons avec la préface suivante : « Dieu a eu la bonté d'accueillir avec faveur (sic) les paroles contenues dans ce volume quand je les ai prononcées en chaire pour sa gloire. J'ose espérer qu'il voudra bien accorder sa bénédiction paternelle à ce petit livre dans lequel je les ai réunies. » Beaucoup de livres sont publiés en France avec la remarque : « Ouvrage approuvé par Mgr l'archevêque de N. » Un volume, annoncé comme « ayant été accueilli avec faveur par le bon Dieu en personne », devrait s'enlever comme des petits ballons.
L'hypocrisie du dimanche est aussi florissante dans l'Est de l'Amérique qu'en Angleterre et en Ecosse.
J'étais un dimanche à l'Exposition sous-tropique de Jacksonville. Je m'approchai d'une boutique, et choisis quelques bibelots.
— Je ne peux pas vous les vendre aujourd'hui, me dit le marchand, après avoir fait l'article.
— Non? Pourquoi?
— Parce que c'est dimanche. Cependant, si vous les désirez, je puis vous les mettre de côté... vous me les achèterez demain.
Que c'est édifiant! Voilà pourtant ce que les puritains vous prient d'admirer.
Pour ne pas prendre en vain le nom de Dieu, et échapper au danger qu'il y aurait à dire my God, les Anglais ont inventé my gracions; quelquefois, s'imaginant probablement que le Seigneur n'est pas fort sur les langues étrangères, ils s'enhardissent jusqu'à dire mon Dieu ou mein Gott.
Les Américains, en présence de la même difficulté, ont montré autant de génie que les Anglais : ils ont inventé Greal Scolt!
Ce qu'il faut admirer dans toutes les sectes religieuses aux États-Unis, c'estleurcaractèrenational.
Quand on vient dire que la religion est l'ennemie jurée du progrès, surtout des institutions républicaines, je me tourne vers l'Amérique, et je m'écrie: « Gela est faux. )>
Il n'est pas un ministre de Dieu, depuis les cardinaux archevêques jusqu'aux plus petits jsréc/iewrs méthodistes, wesleyiens, ou même ésotéristes, qui oserait dire au peuple que la liberté n'est pas le plus précieux, le plus sacré de ses biens, et que la république n'est pas la forme de gouvernement qui lui convienne le mieux.
En France, on est devenu indifférent en matière de religion, on affecte même rincrédulité, pour satisfaire un engouement politique. Je suis convaincu que si, en France, vous fouilliez dans le cœur du peuple, vous y trouveriez moins d'athéisme réel que dans beaucoup d'autres pays. La foi semble être l'opinion du parti royaliste, et l'on s'imagine faire preuve de bon républicanisme en ne croyant pas comme les royalistes. L'homme pieux, en France, est plutôt considéré comme ennemi politique que comme antagoniste religieux. Voilà la véritable explication de l'incrédulité en France. Il faut bien dire aussi que beaucoup de royalistes n'affectent les sentiments religieux, et ne vont régulièrement aux offices, que pour protester
contre la République, et que bien des républicains sont en droit d'y voir un acte d'hostilité envers leurs institutions de prédilection.
Cet état de choses est déplorable. Les torts sont des deux côtés.
En Angleterre et en Amérique, où la forme du gouvernement n'est mise en question par personne, la religion marche avec le progrès, et la liberté n'en souffre aucunement.
Une religion dont le grand précepte est de s'aimer les uns les autres devrait pouvoir faire bon ménage avec la République.
XXIÏI
La justice. — Comparaisons favorables à rAmérique. — Procédure. — . Un accusé payé comptant» — Chasse au criminel. — Les jurés et leurs privilèges. —Les lenteurs de la justice américaine. — Philanthropie mal comprise. — Seize minutes pour expédier un criminel. — Une anecdote inédite du « club des Sauvages ».
Je n'ai pas l'intention d'entretenir ici le lecteur de l'organisation judiciaire aux États-Unis. Je le renvoie pour cela aux Tocqueville de tous les pays, à notre Tocqueville surtout. Je ne m'occupe pas, dans ce volume, des institutions de l'Amérique, je m'occupe des mœurs des Américains.
Je venais de rentrer d'Amérique, et j'étais assis, après déjeuner, au fumoir du N or Ih-Western Hôtel de Liverpool. Je causais avec un Américain, com-
pagnon de mon voyage transatlantique, tout en admirant le magnifique Saint-George' s Hall qui se trouve en face de l'hôtel. Ce monument, qui sert de palais de justice à Liverpool, est le plus bel édifice de la province anglaise.
Tout à coup nous entendîmes une fanfare de trompettes. La foule se précipitait vers la porte du Hall et formait déjà" la haie de chaque côté du grand escalier central. Des hérauts et laquais, en costumes de piqueurs, tout caparaçonnés d'or et de passementeries, descendirent bientôt les marches, suivis d'officiers de police. Plusieurs équipages approchaient du perron.
De l'une de ces voitures descendit un homme revêtu d*une robe rouge écarlate, les épaules couvertes d'une pèlerine en hermine, et coiffé d'une perruque poudrée style Louis XIV. La robe écarlate, suivie du cortège qui s'était formé, monta solennellement les marches, à travers la foule qui se tenait ébahie la bouche ouverte et les yeux écarquillés d'admiration.
— Quelle représentation est-ce qu'on donne en face? me dit l'xVméricain dans ce style sans gêne qui caractérise ses compatriotes.
— Mon cher monsieur, lui dis-je, c'est tout simplement un juge qui va décider ce matin du
sort de quelques filous auxquels, vous le voyez^ l'Angleterre fait beaucoup d'honneur.
Mon Américain resta pensif pendant quelques instants. Il additionnait probablement les appointements de ce juge, les frais de voiture et de représentation, les honoraires des avocats, le salaire des officiers de police, des huissiers, le prix du bâtiment, et mille choses encore, et comparait le total aux cinquante francs qu'un commis malhonnête avait détournés de la caisse de son patron, et pour lequel tout ce luxe était déployé.
Rien n'est plus simple qu'une cour de justice américaine. Quatre murs sans aucune espèce de décorations, des chaises en paille ou des bancs. Point d'uniformes, point de robes, point de perruques, point de toques, point d'huissiers en livrée. Le juge et les avocats sont en redingote noire. Les huissiers ne sont pas tout à fait aussi propres que les avocats, voilà la seule différence.
Comme en Angleterre, l'accusé est privé de la parole. S'il a des questions à poser, son avocat est à ses côtés et parle pour lui. C'est l'avocat qui interroge les témoins à charge et à décharge, et plaide devant le jury. Le juge préside, rien de plus.
L'accusé est placé sur une chaise au milieu de
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la salle, presque au milieu du public qui le coudoie. Plusieurs fois j'ai été obligé de demander aux xVméricains qui m'accompagnaient :
— Lequel de taus ces hommes est l'accusé ? Un procès américain est complètement dépourvu
d'apparat. Ce n'est pas, comme en Angleterre et en France surtout, une pièce à grand spectacle, c'est un homme qui paraît devant ses concitoyens pour répondre d'un méfait ou pour prouver son innocence ; c'est une lessive de famille, si je puis me permettre l'expression.
La simplicité de ces tribunaux est telle qu'il m'arriva une fois, après avoir été présenté par un avocat au juge qui présidait aux débats, d'être invité par celui-ci à venir m'asseoir à côté de lui pour mieux entendre et mieux voir ce qui se passait.
La simplicité peut aller plus loin encore.
Un accusé, s'étantun jour levé pour apostropher le juge en termes plus que cavaliers, celui-ci quitta son siège, ôta son paletot, se dirigea vers l'accusé, et lui administra une volée exemplaire; puis, regagnant son siège, il s'adressa ainsi aux avocats :
— L'incident qui vient d'avoir lieu n'a rien à voir à l'affaire qui nous occupe. Je viens de cor-
riger l'inculpé dans mon caraclère d'homme privé. Je reprends maintenant mon rôle déjuge, veuillez continuer.
Ce magistrat, loin de ressentir les insultes de l'accusé, les avait oubliées immédiatement après avoir réglé son compte avec lui. 11 fit le résumé des débats de la façon la plus impartiale, et l'accusé fut acquitté par le jury.
En France, nous payons une légion, une cohue l)lutôl, déjuges et d'officiers de police pour s'occuper de notre sécurité, et jamais, au grand jamais, nous ne songerions à les aider dans l'exercice de leurs fonctions. Si un crime reste entouré de mystère, nous nous disons : « Je paye la police, c'est à elle de découvrir le coupable ; cela ne me regarde pas, et d'ailleurs le métier de mouchard ne me va pas. »
Il n'en est pas ainsi aux Etats-Unis. Là tous les hommes sont solidaires.
La population d'une ville se trouve déshonorée par la perpétration d'un crime. Tous les habitants se mettent à la recherche du criminel. On s'organise en bandes pour battre la contrée. On traque l'assassin dans les bois comme une bête fauve, avec chiens et fusils ; s'il est découvert, et qu'il offre
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une résistance trop opiniâtre, on lui loge une balle dans le corps et Ton s'en retourne tranquillement chez soi.
Quand un crime a produit dans une ville une sensation trop grande, on craint que l'accusé n'y soit pas jugé avec impartialité. On l'emmène à une distance considérable pour le soustraire aux préjugés.
Voilà qui forme un curieux contraste avec la loi de Lynch dont nous parlerons dans le chapitre suivant.
Il faut encore admirer autre chose.
En Angleterre et en France, le jury ne se prononce que sur la culpabilité ou l'innocence de l'accusé. Encore, en Angleterre, le jury n'a-t-il pas, comme en France, le droit d'admettre les circonstances atténuantes. Il en résulte que les jurés anglais et français sont souvent abasourdis quand ils entendent le juge prononcer la sentence. Ils croyaient avoir envoyé l'accusé en prison pour un an ou deux, le juge l'envoie aux travaux forcés pour dix ans.
Dans les cas d'assassinat, le greffier anglais dit aux jurés, à la fin des débats :
— L'accusé a-t-il tué volontairement?
— Certainement, il a tué ; mais dans un moment de jalousie. Sa femme le trompait, il a tué le misérable qui le déshonorait.
— Tout cela ne vous regarde pas, dit-on aux jurés anglais : on ne vous demande qu'une chose, l'accusé a-t-il tué volontairement'?
Et les jurés, obligés de dire oui, sont forcés d'envoyer au gibet un homme qu'ils respectent au fond de leur conscience. Ils sont forcés de condamner à mort ce malheureux, égaré par la douleur, comme un misérable qui pendant longtemps aurait plané l'assassinat d'un semblable pour le voler.
Les jurés américains non seulement décident de la culpabilité ou de l'innocence d'un accusé, mais ils prononcent eux-mêmes la sentence : « Nous sommes d'avis, disent-ils, que l'accusé est coupable de tel crime au premier degré, ou au second degré, etc., et, en conséquence, nous le condamnons à telle peine. »
Ce qu'il faut blâmer, en Amérique, ce sont les lenteurs de la justice. En s'y prenant bien, un condamné peut toujours réussir à faire reviser son procès et à se faire rejuger mois après mois.
Quand il s'agit d'assassinats, je trouve cruel de
garder en prison, pendant un an et davantage, un malheureux qu'on est décidé à exécuter, et qu'on exécute. C'est ajouter la torture au supplice.
Si encore cela était tout !
Jonathan est un si grand philanthrope qu'il se résout difficilement à tuer son semblable, même légalement. Aussi, quand il a gardé un an en prison un criminel, qu'il est enfin forcé d'exécuter, il l'amène sur l'échafaud, lui passe une corde autour du cou, et prend de douze à seize minutes pour l'expédier.
Voilà de la philanthropie, ou je n'y entends rien.
Il faut espérer que l'exécution par l'électricité, qui vient d'être adoptée par le gouvernement de l'Etat de New-York, et qui le sera probablement avant peu par les autres États, mettra fin à ces exécutions écœurantes.
11 faut espérer que les Américains feront mieux que cela. Je ne doute pas qu'ils n'abolissent la peine de mort avant peu. Ils sont trop intelligents pour ne pas comprendre que la peine de mort n'effraye aucun criminel, et cela pour une excellente raison. Un crime est commis soit sous l'impulsion spontanée d'une passion, soit avec préméditation. Dans le premier cas, le criminel ne songe pas au châtiment, il est aveuglé par la
passion ; dans le second, il croit toujours avoir réussi à planer son crime de manière à n'être point découvert.
Voilà un sujet quelque peu lugubre, je vais le terminer par une petite anecdote qui n'a jamais vu le jour, et que je trouve trop délicieusement humouristique pour lui permettre de rester inconnue.
La scène se passait au fumoir d'un club dramatique à Londres.
Un criminel célèbre avait subi la peine de mort dans la matinée. Plusieurs membres du club causaient de l'affaire, et cliacun faisait part des sentiments qu'il éprouverait si on le menait à l'échafaud pour être pendu.
Pendant cette conversation, un acteur bien connu, mais auquel, je ne sais pas trop pourquoi, les directeurs de théâtre ne confient que des rôles secondaires, se tenait silencieux dans un fauteuil, envoyant des spirales de fumée au plafond.
— Tiens, firent les membres du club en se retournant vers l'acteur, voilà N*** qui ne nous a pas dit son opinion. Voyons, N***, dis-nous ce que tu éprouverais si l'on te conduisait à l'échafaud...*
L'acteur leva les yeux vers le plafond, lâcha une bouffée de tabac, et répondit en soupirant :
— Mes enfants, j'éprouverais enfin la satisfaction de savoir que l'on m'a confié un premier rôle.
XX JV
L loi de Lynch.— Pendus, brûlés et fusillés. — Les geôliers ne lépondent pas de leurs pensionnaires. — Le côlé comique de 1 . loi de Lynch.
l>n loi de Lyncli est une justice sommaire, que 1^ peuple exerce, aux États-Unis d'Amérique, contre les malfaiteurs qui pourraient jouir de l'impunité soit par rinsuffisance des lois, soit par l'absence d'autorité judiciaire dans le voisinage. Pas le moindre semblant de jugement ou même d'interrogatoire : la populace s'est mis dans latête que tel individu s'est rendu coupable d'un crime, cela suffit; elle va le cherclier, l'arrache à sa famille, l'amène au lieu fixé pour son exécution, et la, sans autre forme de procès, le pend, le brûle OH le fusille, selon sa fantaisie. Quelquefois l'individu soupçonné est déjà en prison; mais des
lenteurs se produisent et le peuple craint qu'il n'échappe à la justice. Peut-être à son jugement le malheureux pourrait-il convaincre le jury de son innocence; cela ne fait point l'affaire des exaltés. Onseréunitquarante, cinquante, et la foule court â la prison demander qu'on lui livre sa proie. Si le gouverneur de la prison refuse, on enfonce les portes et l'on va chercher le prisonnier que l'on mène séance tenante au lieu de l'exécution. Il faut espérer pour l'honneur des Américains que cette tache sur leur civilisation sera bientôt lavée.
Le mot (( Lynch » est dérivé d'un nom propre. John Lynch, colon de la Caroline au xvii' siècle, fut investi par ses concitoyens d'un pouvoir discrétionnaire, afm de juger et de réprimer immédiatement les désordres inséparables d'une colonie naissante. Celte mesure fut bientôt adoptée dans plusieurs autres États de l'Amérique pour des circonstances semblables.
Les victimes de la loi de Lynch, victimes innocentes ou coupables, sont nombreuses. A'ous pouvez, presque tous les jours, lire dans les journaux américains quelque horrible récit, dans le goût du suivant, que j'emprunte à cet excellent journal français, publié à New-York, le Courrier des États-Unis :
« Le village de Pemberton Ferry, Floride, vient d'être jeté dans la plus vive surexcitation par un drame horrible.
» Trois nègres se sont introduits chez une femme blanche très considérée dans la localité, en lui demandant à boire avec une politesse obséquieuse. Voyant que cette femme était seule avec sa fille, les trois misérables se sont rués sur elles, les ont bâillonnées et outragées à diverses icprises.
» Aussitôt que lanouvelle du crime a été connue, plusieurs habitants de Pemberton Ferry se sont armés et sont partis à la poursuite des coupables. Quelques heures plus tard, après avoir fouillé les bois du voisinage, la bande armée a surpris deux nègres à mine suspecte, blottis dans un marais. Les lyncheurs se sont jetés sur les nègres, les ont saisis, et conduits sous un arbre. Là on les a pendus, puis dépendus, dans le but de leur arracher des aveux. Après avoir longtemps protesté de leur innocence,, les deux nègres ont hni par se reconnaître les auteurs de l'attentat.
» Les aveux de cesdeux coquins ont porté à son paroxysme l'indignation des habitants de Pemberton Ferry. En moins de temps qu'il n'en faut pour
le dire, un bûcher de branches de pin résineux et de bois mort a été élevé au pied de l'arbre. On y a mis le feu, et les deux nègres ont été pendas de nouveau au-dessus des flammes.
» Le spectacle de ces deux misérables lynchés avec un pareil raffinement de tortures était horrible à voir. Bientôt les exécuteurs eux-mêmes, malgré leur fureur et leur rage, n'ont pas pu supporter cette vue, et dans un moment de pitié ils ont déchargé leurs fusils sur les deux nègres, afin d'abréger leurs souftrances. Le feu a été éteint, et les deux cadavres ont été laissés pendus à l'arbre pour servir d'exemple. »
Le journal ajoute : « Le troisième coupable n'avait pas encore été découvert aux derniers avis; mais, s'il est pris, il est probable qu'il sera lynché comme ses deux complices. »
Voici donc deux malheureux d'abord pendus et dépendus, puis invités à faire des aveux. On ne prend pas même le temps de les confronter avec leurs victimes, qui pourtant ne sauraient être loin. Ils sont rependus, puis brûlés à petit feu, et enfin, Dieu merci, fusillés.
Quand l'opération du lynch se pratique spontanément, sous l'influence de la surexcitation causée par l'atrocité d'un crime, elle n'est pas
CNCiisable, mais enlin elle est jusqu'à un certain point compréhensible, surtout dans une société naissante. Mais que des malheureux accusés de quelque crime, dont l'innocence ou la culpabilité sera sous peu déclarée par un jury, soient arrachés d'une prison par la populace et exécutés avec parfaite impunité, voilà ce qui me surpasse, même dans un pays où l'on doit être prêt à ne s'étonner de rien.
Ce n'est pas tout.
La loi de Lynch a son côté comique, sonhumour, comme disent les Américains de l'Ouest dans ce langage cynique qui leur est propre : c'est quand... on s'est trompé, qu'on a lynché un innocent, qu'on s'en est aperçu, et que tout est à recommencer.
Je laisse encore parler un journal américain, le Chicago Herald :
<( La petite ville de Sainte-Hélène est en émoi. Une bande de lyncheurs est arrivée ce matin, et s'est rendue immédiatement à l'habitation de madame Williams pour lui apprendre que son mari avait été, par erreur, lynché pendant la nuit. Apres lui avoir exprimé ses regrets, la bande s'est retirée pour aller à la recherche du vrai coupable.
JONATHAN ET SON CONTINENT in
Nous renonçons à décrire la douleur de la pauvre Temme. On craint pour sa raison. »
Cela se passait au mois de février de l'an de disgrâce 1888.
La loi de Lynch a quelquefois su inspirer dans îe cœur de l'homme des craintes salutaires.
Un agitateur irlandais s'était mis à prêcher, il y a quelques années, l'évangile de la dynamite et ia suppression des riches. La foule s'assemblait en grand nombre pour écouter les harangues du socialiste. Les principaux habitants de la ville, que l'Irlandais honorait de sa présence, se formèrent en association et écrivirent au tribun pour le prévenir que s'il lui prenait fantaisie de reparaître en public, il serait bel et bien saisi et pendu au premier réverbère qui se trouverait sur le chemin.
L'Irlandais résilia son engagement avec le public, et quitta la ville sans laisser son adresse.
Autour du mariage et du divorce. — ^Scènes de vaudeville et d'opéra-bouffe. — Un dentiste amateur.
Comme je l'ai dit ailleurs, chaque État de l'Amérique fait ses lois. Il en résulte que ce qui est légal dans un État ne l'est pas nécessairement dans les autres.
Les plus curieuses, et aussi les plus différentes, sont les lois sur le mariage et le divorce.
S'il est facile de se marier aux États-Unis, il est encore plus facile de se démarier.
A New-York, par exemple, si vous entrez dans un hôtel avec une femme, et que vous inscriviez sur le registre Monsieur et Madame un Tel, vous êtes légalement marié avec cette femme. Seulement le mariage n'est pas reconnu valide dans d'autres États. Pour ohtenir votre divorce dans l'État de
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New- York, il vous faut prouver l'infidélité de votre femme; mais vous traversez l'Hudson, et dans l'État de New-Jersey vous l'obtenez pour cruauté ou incompatibilité de caractères. Si vous ne réussisez pas, vous prenez le train de Chicago, et là le divorce luit pour tous ceux qui en font la demande.
La cour de divorce de Chicago, appelée par les Américains « le moulin à divorce », a décidé six cent quatre-vingt-un cas de divorce pendant l'année 1887. Cette institution est aussi florissante dans l'État d'Indiana que dans l'État d'Illinois. On prétend en Amérique que les trains s'arrêtent vingt minutes à Indianapolis pour permettre aux voyageurs, malheureux en ménage, de se divorcer en route.
Un mari qui ronfle, qui chique, qui a l'haleine désagréable, ou qui n'embrasse pas gentiment sa femme, une épouse qui porte de faux clieveux, qui a le verbe trop haut, ou qui lit le journal pendant que son mari lui tient de doux propos, toutes ces raisons sont valables devant les tribunaux en question.
Sans avoir besoin d'aller fixer sa résidence dans le territoire d'Utah, un Américain peut s'octroyer un sérail de légitimes. Ces légitimes deviennent
concubines dans d'autres États, mais en étudiant avec soin les lois des difïérents États, Jonathan peuts'ofïrircc luxe sans crainte d'être poursuivi pour polygamie.
J'ai lu, dans les journaux américains, des cas de divorce vraiment désopilants.
Quand il s'agit d'héritages, les affaires deviennent souvent fort embrouillées, comme vous pouvez facilement vous l'imaginer. Quels sont les enfants légitimes? Quels sont les bâtards?
Naturellement toutes ces confusions font le compte des hommes de loi qui trouvent que la législation américaine est la plus belle du monde.
La ville de Chicago possède à elle seule dixsept cent soixante-huit hommes de loi, tous gros, gras, et bien portants.
Quel joli sujet d'opéra-bouffe ou de vaudeville on pourrait extraire du compte rendu d'un procès à la cour de divorce de Chicago ! Quels délicieux quiproquos! Quels joyeux propos! chœurs d'hommes de loi, chœurs de légitimes, avec refrain :
— Cest nous qui sommes madame Jonathan! Je vois tout cela d'ici.
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La facilité du mariage et du divorce est comique, mais elle a son côté tragique.
Il existe, en Amérique, des gredins qui font du mariage une spéculation.
Achaqueinstantjvousenlendezparlerdequelquc pauvre fille crédule qui se marie à un individu ei qui se voit abandonnée deux ou trois jours après la cérémonie. Ses bijoux et ses petites épargnes partent avec le mari volage, cela va sans dire.
Pourquoi séduire une jeune fille? se dit ie misérable, il est bien plus facile de l'épouser.
Après tout, la malheureuse se console en pensant qu'elle a tout perdu fors l'honneur.
C'est, en effet, une consolation.
Pendant mon séjour dans l'Etat de Michigan, la police de la ville de Détroit était à la recherche d'un individu que réclamaient dix-sept épouses, toutes bien mariées, bien volées, et parfaitement abandonnées.
J'extrais d'un journal de Chicago la déposition suivante pleine d'originalité et d'humour. La demanderesse est à la barre.
— Quelle est l'occupation de votre mari? demande l'avocat.
— L'ivrognerie, monsieur.
— Ne fait-il pas autre chose ?
— Si, monsieur, des cigares.
— Sont-ils bons, ses cigares?
— Pas mauvais.
— N'est-il pas aussi dentiste ?
— Si, monsieur, dentiste amateur.
— Le défendeur ne vous a-t-il pas arraché six dents?
— Cela est vrai.
— Vous a-t-il administré du chloroforme, de l'éther, ou quelque autre aneslhésique ?
— ^ Non, monsieur.
— Vous a-t-il arraché ces six dents les unes après les autres?
— Non, il me les a arrachées toutes les six à la fois.
— A-t-il la permission d'exercer la profession de dentiste ?
— Pas que je sache. Il me dit un jour : « Je te donne six dollars par semaine pour faire marcher la maison. Tous les samedis tu me rendras tes comptes. Si jamais tu me trompes d'un sou, je te ferai sauter la mâchoire. » Samedi dernier, je me suis trompée de treize sous dans mon compte, il m'a frappée sur la bouche
et m'a fait sauter six dents. J'em ai avalé deux.
— Avez-vous les quatre autres?
— Les voilà.
Le divorce est prononcé.
M. Grover Cleveland, président des Étals-Unis. — Une réception publique à la Maison-Blanche. — Une audience privée. — Pourquoi un Yankee s'abstint de venir avec mol. — Ce que le président coûte à la nation. —Madame Cleveland. — Sa popularité. — La vie à la Maison-Blanche.
Le président des États-Unis est le plus accessible de tous les citoyens de la grande République du Nouveau-Monde.
Trois fois par semaine, il descend au salon du rez-de-chaussée, à la Maison-Blanche, et pendant une heure serre la main à tous ceux à qui il prend fantaisie d'entrer. Il n'est pas d'homme au monde qui serre autant de mains que le président des Etats-Unis. Vous entrez au salon de la Maison- Blanche à l'heure de la réception publique, comme vous entrez à l'église à l'heure de l'office. J'v ai vu
des nègres, des femmes revenant du marché qui avaient laissé leurs paniersdans l'antichambre, des gens de toutes sortes et de toutes conditions. C'est le spectacle le plus démocratique que l'on puisse imaginer. Chacun passe à son tour de rôle, à la queue,
— Je suis heureux de vous voir, monsieur le président. J'aime à croire que vous et -madame Cleveland vous vous portez bien.
Puis c'est au suivant de recommencer et ainsi de suite.
Grâce à une aimable lettre de présentation, que M. Roustan, notre sympathique ministre à Washington, avait bien voulu me donner pour M. le colonel Lamont, secrétaire particulier du président, j'ai pu facilement obtenir une audience de M. Grover Cleveland.
M. Cleveland est un homme de cinquante et un ans, grand, gros, grisonnant, à la figure fine et intelligenle, et d'une simplicité remarquable. Ses yeux, pelils et perçants, dénolentle tact et la connaissance profonde de la nature humaine. Tout, chez lui, respire la force, la résolution, plutôt que le génie. H est on ne peu plus avenant, et il vous met tout de suite à votre aise. Son maintien est plein de dignité, sans le moindre soupçon de hauteur.
Pendant les dix minutes que dura notre entretien, il trouva le moyen de me dire mille choses flatteuses sur la France et de me souhaiter un agréable séjour aux États-Unis dans les termes les plus aimables. Je sortis de la bibliothèque, où le président m'avait reçu, profondément touché de la simplicité vraiment républicaine avec laquelle les choses se passaient à la Maison-Blanche. C'était une révélation. Voilà, me dis-je, le chef du pouvoir exécutif, le souverain, pour ainsi dire, d'un grand peuple, certainement du plus grand peuple de l'avenir, recevant sans plus de difficultés, sans plus de cérémonies, que le plus simple des particuliers. Si jamais il prenait à quelque bon citoyen anglais la fantaisie de se présenter chez le prince Henri de Battenberg, ou chez l'un de ces nombreux petits princes allemands en disponibilité, qui reçoivent des « secours à domicile » en Angleterre, et que, en sa qualité de contribuable, John Bull aide à vivre dans l'oisiveté, je garantis qu'il serait éconduit par quelque valet insolent qui, dans une indignation épique, se demanderait jusqu'où peut aller l'audace de l'homme.
Un petit incident, bien américain, eut lieu après mon entrevue. J'étais allé à la Maison-Blanche avec un aimable Yankee, qui m'attendit dans le vesti-
bille pendant que je présentai mes respects à M. Grever Gleveland.
— Pourquoi n'êtes-vous pas monté avec moi pour voir le président? lui dis-je en le retrouvant.
— Pourquoi? fit-il, tout simplement parce que je paye le président pour travailler et non pour causer. C'est bien assez pour lui d'avoir à perdre son temps avec les flâneurs de passage à Washington.
En effet le président est payé pour travailler.
Son traitement est de 50 000 dollars, soit environ 250 000 francs, et toutes les dépenses de la Maison- Blanche sont à sa charge. M. Gleveland travaille de dix à quatorze heures par jour. G'est le plus actif, le plus zélé des Américains. Pour la besogne énorme qu'il entreprend, le président des Etats- Unis coûte donc à Jonathan deux fois moins que ne coûte à John Bull le vice-roi d'Irlande pour ouvrir quelques bazars à Dublin et enfermer les patriotes irlandais. Ni roi, ni reine, ni princes, ni ducs, ni chambellans, ni chiens de palais d'aucune sorte.
Heureux pays à qui le pouvoir exécutif revient à quelques milliers de francs !
M. Gleveland, déjà respecté et aimé du peuple américain il y a trois ans pour ses talents, son zèle
et son intégrilé, a vu sa popularité croître tous les jours depuis le moment où il unit ses destinées à la plus jolie et la plus aimable des Américaines.
Madame Gleveland est une femme d'à peine vingt-cinq ans, dont on a tant de fois décrit la beauté qu'il serait fastidieux de s'étendre plus longuement sur le sujet. Qu'ils soient républicains ou démocrates, tous les Américains ont pour madame Gleveland les yeux du président.
Certes, l'étiquette de la Maison-Blanche ne saurait se comparer à l'étiquette des cours européennes. Encore a-t-il fallu que madame Gleveland possédât ce tact, dont les Américaines sont si éminemment douées, pour avoir su, en un jour, devenir l'hôtesse la plus gracieuse et la plus populaire d'un grand pays comme l'Amérique. Je vois dans ce tact, dans celte adaptlbilité, une ressemblance de plus entre l'Américaine et la Française, et cela non seulement dans la bonne société à laquelle appartient madame Gleveland, mais même dans les classes inférieures. Mettez une petite ouvrière française intelligente dans un bon salon ; au bout d'une heure, elle marchera, parlera, et se conduira comme une femme du monde. L'Anglaise de cette classe sentira toujours le chou qui l'a nourrie.
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Je me rappelle avoir vu, dans un journal comique publié à New- York, une caricature représentant la jeune présidente ramenant son mari sur ses épaules à la Maison-Blanche. Une caricature n'a de valeur qu'autant qu'elle est fondée sur la vérité. Or, la vérité était transparente dans la charge en question. Madame Gleveland uidera beaucoup à la réélection de son mari.
Renvoyer un président dans ses foyers, c'est ce que les Américains, à quelques exceptions près, font tous les quatre ans; mais renvoyer de la Maison-Blanclie une jolie femme qui, pendant trois ans, en a fait les honneurs avec autant de tact et de grâce, les Américains sont galants, ils y regarderont à deux fois. Bien des Américains jetteront dans l'urne le nom de « Gleveland » pour les beaux yeux de la jolie présidente.
Et puis l'on dit qu'elle se fait elle-même ces chapeaux coquets qui lui vont si bien ! Les modistes peuventy trouver à redire, mais les maris se disent: (( Si seulement cela pouvait devenir à la mode ! » Madame Gleveland aurait pu assurer encore davantage la réélection de son mari ; c'eût été — voyons, comment dire cela? — eh bien, c'eût été en promettant au président, pour ses étrennes de l'année 1889, un joli petit baby, ni plus ni moins.
— Croyez-vous que M. Cleveland soit réélu? disais-je un jour à un Américain dévoué corps et âme au parti républicain.
— Je le crains, répondit-il. Le camp républicain est en complète déroute, et madame Cleveland est devenue l'idole du pays. De plus, on dit qu'elle est dans une position intéressante.
— Bah î fis-je, est-ce que cela nuirait au succès des républicains?
— Ah ! mon cher monsieur, si cela était, les républicains pourraient battre la grosse caisse à tour de bras, il n'y aurait de voix que pour Cleveland.
Pour apprécier cette plaisanterie, il faut savoir que le respect de la femme enceinte est enraciné chez les Américains. Supposez, par exemple, qu'un homme se trouve dans l'impossibilité de payer son loyer. Le propriétaire ne songera ni à faire saisir ses meubles ni à lui donner l'ordre de quitter la maison, s'il apprend que la femme de son débiteur est sur le point d'accoucher, ou même simplement enceinte de quelques semaines.
La Maison-Blanche est une habilation à deux étages, sans prétention, située au milieu d'un fort joli parc. Elle est aussi simple à l'extérieur qu'à
l'intérieur. Ce n'est point l'asile du luxe et des fêtes, c'est l'asile du travail.
La vie qu'on mène à la Maison-Blanche est des plus bourgeoises.
Le déjeuner est servi à neuf heures, et consiste en trois ou quatre plats tels qu'on les sert dans les bons hôtels américains. Le président prend du café au lait, tandis que la jeune maîtresse de la maison préfère une tasse de thé.
A une heure, le lunch est prêt. De la volaille, du jambon, de la pâtisserie, tel est le menu.
Le dimanche, pour permettre au cuisinier d'avoir son après-midi libre, le lunch consiste en viandes froides.
Le dîner est servi à six heures et demie, et ne dure qu'une demi-heure.
L'intendant a carte blanche. Les maîtres ne sont pas difficiles, et le menu donne invariablement satisfaction.
A tous les repas, qu'il y ait des invités ou non, le président est servi le premier. Peut-être bien Louis XIV eût-il refusé d'être servi avant les dames, mais M. Gleveland a tant de qualités que ne possédait pas Louis XIV, qu'il ne serait point généreux de s'arrêter sur un détail aussi insigniliant. Après tout ce n'est pas M. Gleveland qu'on sert le
"IliH JONATHAN i: T SON CONTINENT
premier, c'est le premier magistrat de l'Amérique. La polilessc est faite à la nation.
Madame Gleveland appelle son mari « Monsieur le Président ». Dans l'intimité, M. Gleveland, diton, appelle sa femme « Frank ^ ». L'étiquette ne semble point établie à ce sujet. Martha Washington appelait le fondateur de la grande patrie américaine a Général ». Madame Ilayes appelait le président (1877-1880) c( Monsieur Ilayes », tandis que madame Abraham Lincoln (1861-1865) et madame James Garfield (1881) appelaient respectivement leur mari « Abram » et « Jim" ».
1. Ses noms de baptême et de famille sont « Franccs Folsom ».
"1. Les prédictions de mes amis démocrates ne se sont pas réalisées. M. Gleveland vient d'être battu par le général Harrison^ candidat républicain (8 novembre 1888).
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La politique. — Les partis. — Le geDtilhomme et le politicien. — Llionnéte Jean et le joyeux Roger. — Les Irlandais en Amérique. — Pourquoi les Américains sont en faveur de l'autonomie irlandaise. — Le maire de Ne\\-York et le drapeau vert. — Les Allemands Yankees. — Une bonne repartie. — La constitution américaine et le président. — Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. — L'Angleterre est un pays plus libre que rA;;iéri(iue. — Les élections. — Une anecdote.
La jiolitique, en Amérique, est une profession lil'érale, très libérale pour ceux qui l'exercent.
Comme en Angleterre, il y a deux grands partis politiques; au lieu de s'appeler conservateurs et libéraux, ils s'appellent républicains et démocrates. La différence qui existe entre ces messieurs est celle-ci : les uns sont au .pouvoir et cherchent à 'y rester; les autres n'y sont pas et cherchent à y entrer. Tout ce que font les uns est condamné à
tïO JONATHAN ET SON CONTINENT
l'avance par les autres, et réciproquement. C'est le parti-otisme.
. La bonne société américaine se tient prudemment à l'écart de la politique et des politiciens. Quand un domestique annonce un politicien au salon, son maître lui dit à l'oreille : « Jean, mets l'argenterie sous clef, et fais attention que rien ne traîne dans la maison. > Jean, fidèle à la consigne, fait sentinelle dans le vestibule et, tout en reconduisant le politicien, a l'œil sur les pardessus et les parapluies.
Au reste, la démocratie américaine ne fait point exception à la règle. Pour devenir chimiste, il faut étudier la chimie; pour devenir avocat, il faut étudier les lois; dans une démocratie, pour devenir politicien, il ne faut étudier que ses intérêts. Les gens éclairés, instruits et bien élevés, ne tiennent pas à ce qu'on les confonde avec les héros des carrefours publics, et ils quittent la partie; les linanciers et les gros négociants sont trop occupés pour faire de la politique : les sénateurs et les députés sont les élus de la populace, et la bonne société se dit : « Non, merci, je reste chez moi. » C'est ainsi que le terrain reste aux médiocrités bruyantes, et qu'il suffit à un homme du monde de politiquer pour devenir un déclassé. Il faut
qu'il arrive à la Maison-Blanche pour inspirer un peu de respect, et encore! Le gentilhomme américain n'a pas la moindre ambition de se voir traîner dans la boue, de s'entendre appeler a voleur », ou surnommer « l'honnête Jean », « le joyeux Roger », etc. Il entend parfaitement la plaisanterie, mais si vous l'appeliez sénateur ou membre du Congrès, il vous traduirait en justice pour diffamation de caractère. Le président des États-Unis lui-même, tout capable, tout intègre qu'il est, n'échappe pas au mépris qu'inspire le politicien chez l'homme du monde. Quand on me demandait, en Amérique, quelles étaient les célébrités dont j'avais fait la connaissance, je répondais généralement : « D'abord j'ai eu l'honneur de présenter mes respects à votre président. » Je manquais invariablement mon effet. « Ah! vraiment, me disait-on... enfin, vous êtes étranger. » C'était là mon excuse, et les Américains n'allèrent pas jusqu'à m'interdire l'entrée de leurs maisons.
L'Amérique contemporaine est gouvernée par les Irlandais.
Les Allemands, les Suédois, les Hollandais, tous ces éléments étrangers qui, chaque année, arrivent en masse chercher une existence au Nouveau-
Monde, et que l'Amérique s'assimile petit à petit,, s'en vont dans l'Ouest défricher les forêts, les terrains incultes; mais les Irlandais, eux, s'arrêtent dans les grandes villes, s'y assemblent et y font de la politique. La ville de New-York, par exemple, qui a été successivement conquise par les Hollandais, les Anglais et les Yankees, est aujourd'hui au pouvoir des Irlandais. New-York est la véritable capitale de l'Irlande.
J'étais en Amérique le 17 mars, jour de la fête de saint Patrice. Je me rappelle que les Irlandais demandèrent que la fête fût célébrée officiellement à New-York, et allèrent tout simplement requérir le maire de faire hisser le drapeau vert au sommet de l'hôtel de ville. Le maire s'y étant refusé, on le traita le lendemain de faux patriote, de traître.
Les Anglais se deman'dent constamment pourquoi les Américains semblent être tous en faveur de l'autonomie irlandaise et soutiennent la cause de leurs dollars. Pourquoi? Je vais vous le dire. Ces bons Américains espèrent que, le jour où l'Irlande sera rendue aux Irlandais, tous les Irlandais s'en retourneront chez eux.
Moi aussi je voudrais voir les Irlandais en Irlande, mais pour d'autres raisons. D'abord, et surtout, parce qu'ils sont tous patriotes et que,
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même à l'étranger, naturalisés Américains, ils •n'oublient pas leur chère île qu'ils adorent. Tout Américains qu'ils sont en Amérique, ils restent Irlandais. Ils donnent leur foi à l'Amérique; mais ils conservent leur cœur à l'Irlande.
Quel contraste avec les Allemands que vous trouvez aux États-Unis! Ceux-ci oublient leur langue, et leurs enfants ne la parlent pas. Ils éreintent leur patrie. Partout où l'Allemand s'établit, il devient indigène. Il n'est pas colonisateur : il adopte immédiatement les coutumes, les •croyances et la langue de sa nouvelle Vaterland: vous le trouverez nègre en Afrique. Au reste, il en a toujours été ainsi. Quand les hordes germaniques envahirent les Gaules au T siècle, elles devinrent gauloises en peu de temps, parlèrent latin, et ne laissèrent, Dieu merci, dans notre langue, que cinq cents mots environ d'origine leuto- .nique.
Gomment ne pas désirer que les Irlandais puissent un jour retourner dans leur pays, ces Irlandais qui savent, à mille lieues de l'Irlande, rester Irlandais? Gomment ne pas les aimer, ces braves fils d'Érin si aimables, si spirituels? L'Irlande est peut-être le seul pays, avec la France, où TOUS trouvez de la poésie et de l'esprit dans les
couches les plus basses de la société. Une petite anecdote en fera foi.
Un de mes amis se promenait un jour dans les environs du magnifique lac de Killarney. Us rencontrèrent une brave femme qui faisait brûler des cierges autour d'une vierge enchâssée.
— Allumez un cierge, dit la vieille Irlandaise, et exprimez n'importe quel souhait, Dieu l'exaucera sur-le-champ.
La jeune femme, en bonne protestante, refusa de se prêter à un acte de superstition, et s'excusa en disant qu'elle était parfaitement heureuse, et qu'elle n'avait rien au monde à souhaiter.
— Ah, ma chère enfant, s'écria la brave femme, ne pouvez-vous pas souhaiter qu'il en soit toujours ainsi?
Inutile d'ajouter que la jeune femme allongea ses trois pence et fit allumer un cierge.
Voilà l'esprit irlandais, gracieux, palhélique.
Une petite plaisanterie sur les Irlandais pour finir.
On m'a souvent demandé pourquoi, ayant écrit l)lusieurs volumes sur l'Anglelerre et sur l'Ecosse, je n'avais pas l'intention de faire un petit volume sur les Irlandais.
Pourquoi? C'est bien simple.
J'aime, en parlant des peuples, à discourir sur leurs petits péchés mignons, leurs défauts, leurs faibles... et je n'ai jamais pu en découvrir chez les Irlandais.
Vous comprenez pourquoi je n'ai pas voulu risquer mon petit brin de réputation.
Certes, ce n'est pas après un séjour de six mois en Amérique qu'on peut se permettre de porter un jugement sur le système politique du pays.
Je crois, cependant, qu'il est possible d'affirmer que l'Angleterre est un pays plus libre que les États-Unis, et que la monarchie constitutionnelle — j'allais dire républicaine — de l'Angleterre est L. préférable à la démocratie autoritaire de l'Amérique.
La constitution américaine a été copiée sur celle de l'Angleterre de 1776, et l'on a donné, à cette époque, au président des États-Unis, des pouvoirs à peu près semblables à ceux du roi Georges III. Aujourd'hui les Anglais ont avancé, et les Américains n'ont pas bougé. Or, quand on ne bouge pas, on recule. Les Anglais de l'an de grâce 1888 mettraient leur reine à la porte, s'il lui prenait fantaisie de demander à son peuple de lui donner des pouvoirs pareils à ceux dont jouit le président
des Étals-Unis d'Amérique : cela prendrait beaucoup moins de temps qu'il n'en faudrait aux Américains pour se débarrasser d'un président gênant.
Pendant quatre ans les Américains sont à la merci de leurs mandataires. A peine ceux-ci ontils fait leur apprentissage dans la science de la politique et du gouvernement qu'ils retournent chez eux. La conséquence est qu'il n'y a que des novices : des politiciens, mais point d'hommes d'Etat. Ces pelits politiciens excitent si peu l'intérêt du public, que les journaux américains fournissent à leurs lecteurs beaucoup plus de détails sur ce qui se dit au palais Bourbon, au palais de Westminster ou au Reichstag, que sur ce qui se passe au Gapitole à Washington.
On parle constamment de réformes en Amérique; mais comment les obtenir? L'opinion publique n'a qu'une inOuence secondaire en politique. Les Anglais obtiendraient une réforme constitutionnelle en beaucoup moins de temps que les Américains. En Angleterre, les gens en place sont les serviteurs du public; en Amérique, ce sont ses maîtres. Le parlement anglais est constamment influencé par l'opinion publique; le Congrès américain ne l'est aucunement, et les représentants
du peuple viennent rarement rendre compte à leurs électeurs de la manière dont ils se sont acquittés leur mandat.
Il n'est pas un Américain bien élevé, pas un seul journal respectable qui ne demande un traité littéraire international. Le Congrès fait la sourde oreille, et ne montre aucun empressement à se rendre aux désirs du peuple. C'est là un exemple entre cent.
Pendant quatre ans le président est maître absolu au pouvoir. Il peut déclarer la guerre et arrêter toute la législation. Pareille démocratie autoritaire semble offrir tous les dangers d'une monarchie absolue, sans offrir, comme compensation, les avantages de la fixité.
La position de ce président des Etats-Unis est bien curieuse. Figurez-vous un roi qui, après quatre ans de service, rentre dans l'obscurité la plus complète, et dont on n'entend plus jamais parler à moins qu'il n'ait été assassiné, et dont on oublie même les traits à moins qu'ils ne soient perpétués sur les billets de banque et les timbresposte.
Les Américains se choisissent un nouveau président tous les quatre ans. Cette élection est la phase
la plus fiévreuse de la vie américaine. La nation tout entière est prise du délire. Plusieurs mois avant le jour fixé, les esprits ne sont préoccupés que d'une chose, l'élection. Les journaux en remplissent leurs colonnes, la conversation n'a pas d'autre sujet. Les passions se déchaînent, les intrigues se mettent en campagne, les calomnies les plus odieuses sont mises en circulation, on ne recule devant aucun moyen pour assurer la victoire à son parti. Pendant les trois ou quatre semaines qui précèdent l'élection, ce n'est que discours, oriflammes, processions, meetings, marches aux flambeaux. Aussitôt que le sort a décidé entre les deux candidats, le calme se rétablit, les murmures cessent, les mains ne s'étendent plus que pour se serrer, les vaincus acceptent leur défaite avec autant de vaillance qu'ils en ont déployé pendant la -lutte, et chacun rentre chez soi pour vaquer à ses affaires.
Les États-Unis ont mérité leur nom. L'union est, en effet, véritable et solide. Elle repose sur le contentement. L'Amérique est composée d'une trentaine de républiques, respublicœ in Republica. Chaque État a son gouverneur et ses deux Chambres législatives, c'est-à-dire que chacun se gouverne
à sa façon. Dans tel État, par exemple, vous ne pouvez obtenir le divorce qu'à la condition que votre femme ait été infidèle; dans (cl autre, vous l'obtiendrez si vous réussissez à prouver que votre femme s'obstine à ne pas faire assez cuire votre côtelette. La loi, dans un État, ne considère pas l'ivrognerie comme un délit; dans un autre, la vente des boissons alcooliques est complètement interdite. Les Américains, capables d'administrer leurs affaires locales comme bon leur semble, vivent en excellente harmonie les uns avec les autres. Ce qui fait la force de l'Amérique, c'est que tous les citoyens sont satisfaits de la forme du gouvernement. Je disais tout à l'heure que l'Amérique ne possédait pas de grand orateur politique, et que ce qui se passait au Congrès de Washington n'intéressait guère les Américains; mais les grands orateurs politiques ne sont-ils pas souvent suscités par les grandes misères publiques? et quand un peuple vit heureux, dans la sécurité la plus complète, sa politique n'est-elle pas dénuée d'intérêt? Heureux les peuples dont la politique ne fournit point de nouvelles à sensation à la presse étran-
J'ai dit, il y a quelques instants, que je consi-
dérais le peuple anglais plus libre que le peuple américain. Gela demande une explication. En avançant pareille opinion, je veux dire que les Anglais exercent plus d'influence sur le gouvernement que les Américains, et qu'ils investissent les agents de l'autorité de pouvoirs beaucoup moins grands. Un policeman américain, par exemple, est revêtu d'une autorité dont il peut impunément se servir en tyran. Le policeman anglais est un serviteur du public, responsable de ses actes devant le public, et que vous pouvez faire arrêter séance tenante, s'il vous insulte, vous malmène, ou vous accuse faussement d'un délit quelconque. La bureaucratie est beaucoupplus méticuleuse en Amérique qu'en Angleterre. Vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer un employé malhonnête qui vous fait savoir « qu'il a une consigne ». Vous savez ce que cela veut dire dans un pays où il est avec le ciel toutes sortes d'accommodements. Vous vous en tirez à l'aide de cet argument irrésistible qui a nom dollar. En chemin de fer, par exemple, je me suis vu refuser par le conducteur la permission d'occuper un lit vacant qui se trouvait à côté du mien et qui me plaisait davantage. <( Votre billet porte tel numéro, je ne puis pas le changer, c'est ma consigne. » Inutile de cher-
cher à lui faire comprendre que le lit étant vacant, peu importe à la Compagnie que vous occupiez celui-ci ou celui-là. C'est sa consigne. Vous tirez un demi-dollar de votre poche et la difficiiUé est surmontée. Le règlement a été institué en Amérique pour se laisser violer.
Les Anglais ont l'habitude de se mettre partout à leur aise, mais surtout dans les endroits où ils payent. Rien ne leur répugne autant que ces mille et une petites tyrannies qui s'appellent bureaucratie, consigne, règlements, et je ne sais quoi encore. Si vous voulez avoir vos coudées franches, allez en Ani>leterre.
Personne ne doute que l'Angleterre ne soit le pays le plus libre du monde, pas môme nos meilleurs républicains.
M. Jules Grévy, quelques mois avant son élection à la présidence de la République française, assistait un soir à un diner politique dans le bel hôtel de la vicomtesse de Rainneville. A cette époque-là les choses ne semblaient guère tourner à l'élévation future de M. Grévy, et avec un peu plus de résolution de la part des princes d'Orléans, dit méchamment M. de Grandlieu qui racontait naguère l'anecdote au Figaro ^ il n'eût probable-
ment jamais connu d'autre palais que celui où ses })laidoiries ne réveillaient pas les juges.
Après le dîner, dans ce fumoir élégant aux Ijelles tapisseries bleues fleurdelisées, un des convives, le spirituel comte de R***, piit M. Grévv à part et lui dit :
— Eh bien, monsieur, en présence de tout ce qui se passe, ne vous détachez-vous pas de la République?
— Au contraire, je reviens d'un pays où j'ai appris à m'y attacher davantage.
— D'où venez- vous donc? de Suisse?
— Non, d'un peu plus loin.
— Vous ne revenez pas d'Amérique?
— Oh! non.
— De quel pays pouvez-vous revenir pour y avoir ainsi retrempé vos idées républicaines?
— Je reviens simplement d'Angleterre.
Les idées du colonel IngersoU. — L'homme. — Sa vie. — Ses œuvres. — Un pasteur refuse de prendre la place du colonel en ce monde et eu l'autre. — Robert IngersoU ira tout droit en paradis.
Je demandais un jour à une des femmes les plus spirituelles de New- York si elle connaissait le colonel IngersoU.
— Non, me dit-elle, je ne le connais pas, et je ne désire point faire sa connaissance.
— Puis-je vous demander pourquoi ? dis-je.
— Tout simplement, répondit-elle, parce que l'on ne saurait taire sa connaissance sans l'admirer et sans l'aimer.
— Eh bien?
— Eh bien, je ne veux ni l'admirer ni l'aimer. J'ai eu l'honneur de faire la connaissance de
M. Ingersoll, et, comme tous ceux qui l'ont approché, je l'ai admiré et aimé.
M. Ingersoll est une des plus grandes figures de la grande Amérique. Il faut parler de ce célèbre avocat. C'est une personnalité à part. Il n'a de commun, avec le reste de ses compatriotes, que le titre de colonel.
Il a subslitué à l'amour de la religion la religion de l'amour et de la famille. Pour lui, la religion ne doit avoir qu'un but, c'est d'enseigner aux hommes le moyen d'être heureux en cette vie, et il répète avec le Christ : « Aimez-vous les uns les autres, ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. » Et il ajoute : « Un Dieu que l'on cherche à représenter comme une araignée fdant des toiles pour attraper les âmes des hommes qu'il a créées n'est pas adorable. » Ouant à la vie future, le colonel ne se compromet pas. Il dit : « Je ne sais pas. » Pour les gens pieux ses théories sont abominables, c'est l'antéchrist; mais les Américains sont unanimes à reconnaître sa sincérité et ses talents extraordinaires.
Dans un volume d'impressions, je le répète, je ne juge rien, je n'endosse aucune théorie. Je raconte ce que j'ai vu et entendu, rien de plus.
M. Robert IngersoU est un homme d'environ soixante ans : haut de six pieds, taillé en Hercule, un colosse au physique et au moral; les yeux étincelant d'esprit et respirant la joie de vivre; lu bouche moqueuse et toujours souriante; la tète grosse et bien planlce sur de larges épaules; la figure rasée, la cervelle bondée; le cœur d'un lion dans les batailles de la vie, le cœur d'une femme en présence des misères humaines. L'anléchrist, si vous voulez, le diable, mais le diable doué de toutes les facultés intellectuelles et morales. En sa présence, les hommes se trouvent petits, et les femmes se mettent la main devant les yeux, en avant soin de bien écarter les doigts. Voilà un diable décidément dangereux.
M. IngersoU n'est pas seulement le plus grand orateur de l'Amérique, c'est un grand écrivain et un grand penseur : une infusion, en quelque sorte, de Johnson, de Voltaire et de Millon. Il possède la logique du premier, l'esprit railleur du second, et la sublimité du troisième. Ses arguments sont construits comme des propositions de géométrie; son style est vigoureux, clair comme l'eau de roche, gracieux, poétique, humourisiique; sa verve est intarissable.
Il adore sa trinité à lui, la trinité de la science, la Raison, l'Observation et rExpérience.
Ses ennemis le traitent d'athée, parce qu'il ne croit pas en leur Dieu. L'homme s'est fait un Dieu à son image et à sa ressemblance, et si vous ne croyez pas au Dieu qu'il s'est fabriqué pour servir ses desseins, il vous traite d'athée. Voltaire, qui a dit que si Dieu n'existait pas il faudrait l'inventer, est encore aujourd'hui traité d'athée.
Je n'ai jamais entendu dire à M. Ingersoll qu'il ne croyait pas en un Dieu.
Il n'admet pas l'existence de Jéhovah, le Dieu des Juifs, ce Dieu qui ordonnait au peuple de son choix d'exterminer jusqu'au dernier, vieillards, femmes et enfants. Pour lui Jéhovah est un mythe, la création d'une race lâche, injuste et sanguinaire. Comment, en effet, admettre .que ce Dieu cruel, rageur, vengeur, mesquin, implacable, qui punit de tortures éternelles ceux qui l'ont mal servi, soit le même que ce Dieu miséricordieux, ce doux Sauveur, qui enseignait en Palestine la doctrine du pardon, et enjoignait à ses disciples de remettre leur épée au fourreau en présence de ses persécuteurs?
— Si Dieu existe, monsieur, disait un jour M. Ingersoll à un ministre presbytérien qui le
menaçait des flammes de l'enfer, il est aussi bon que vous, soyez-en sûr.
M. IngersoU n'attaque pas Dieu, il le défend contre les calomnies odieuses qui sont colportées depuis des siècles. Pour lui, prêter à Dieu l'intention de faire brûler ses enfants pendant l'éternité pour des péchés inventés à plaisir est une infâme calomnie, un crime de lèse-divinité. « Votre Dieu, dit-il aux presbylériens, est un Torquemada, avec cette grande ditYérence, toutefois, que Torquemada permettait à la mort de venir mettre fin aux tortures de ses victimes. » FA quand il voit les misères humaines, les injustices de ce monde, les guerres, les famines, les épidémies, les inondations, le colonel reproche à ce Dieu-là de passer trop de temps à compter les cheveux qui sont sur Ja tête de ses créatures.
Pour M. Ingersoll, la religion est immorale en ce sens qu'elle dit aux hommes : a Ne péchez pas;, mais si, cependant, vous péchez, consolez-vous, vous .n'avez qu'à venir à moi, et je vous rendrai blancs comme neige. » Pareille théorie n'est pas faite pour améliorer le genre humain. On doit taire le bien, non pas dans l'espoir d'être récompensé un jour, non pas par crainte d'être puni, mais simplement par amour du bien. La religion
de M. Ingersoll, c'est la religion de rhumanité, religion qui enseigne aux hommes à être heureux. Le but de la vie c'est le bonheur, le moyen d'être heureux c'est la vertu. Yivre pour faire le bien, aimer, être heureux en aidant au bonheur de tous ceux qui nous entourent, puis se coucher et s'endormir avec la conscience d'avoir fait son devoir envers les hommes. « Soyons heureux ici-bas, dit-il, il ne nous est donné que d'y être une fois. >> Ne demandez pas pardon à Dieu du tort que vous avez fait à l'homme. Demandez pardon à l'homme et faites-lui réparation.
— Je vole Smilh, s'écrie M. Ingersoll dans ce langage ironique qui lui est si propre, et Dieu me pardonne. C'est parfait, mais ce n'est pas cela qui fait une belle jambe à Smith.
Demandez pardon à Smith, rendez-lui ce que vous lui avez pris, et allez ensuite demander pardon à Dieu, si cela vous semble bon. Yoilà, certes, qui est aussi logique que moral.
M. Ingersoll trouve que la religion chrétienne enseigne beaucoup moins l'amour d'un Dieu infiniment juste et miséricordieux que la crainte d'un démon altéré de sang et de chair humaine.
Les peuples de TAsie se prosternent devant des idoles hideuses, armées de griffes, à gueules féroces,
leur font des présents, et les implorent de ne point assouvir sur eux leur courroux.
Les soi-disant chrétiens ne font pas autre chose, et les Ecossais, qui connaissent leui* homme sur le bout du doigtj disent avec raison que Dieu ne serait pas si bien servi si le diable était mort.
Le colonel est d'avis que, s'il a été donné à l'homme des mains pour toucher, des jambes pour marcher, des yeux pour voir, il lui a aussi été donné une cervelle pour penser, un cœur pour aimer, une conscience pour le guider, et une intelligence pour raisonner.
Il attaque la religion catholique, qui, selon lui, repose sur la superstition, mais il attaque plutôt encore le protestantisme, le presbytérianisme surtout, qui prétend reposer sur la raison. « Puisque vous voulez discuter, dit-il, eh bien, discutons! » Seulement, lui, il discute tout, et il démolit l'édifice.
Les théories du colonel IngersoU sont le résultat naturel de l'introduction du raisonnement en matières religieuses.
Ce qui se sent ne se discute pas; ce qui est incompréhensible ne s'explique pas.
Le protestantisme est un mélange de foi et de raison, faisant, il faut bien le dire, assez mauvais
ménage. Le protestant prend la Bible pour un livre inspiré de Dieu. Il l'interprète à sa façon et y puise ce qui lui convient pour fonder telle et telle secte. Il n'est pas jusqu'à l'ivrogne protestant qui ne maintienne que Dieu a permis au peuple de s'enivrer parce qu'il est dit dans haïe (LXV, 13) : (( Tandis que la maison de Juda mourra de soif, toi tu boiras. »
En voyant tous ces protestants se chamailler sur la signification des paroles de Jéhovah : Dieu a voulu dire ceci. — Non, Dieu a voulu dire cela, le colonel rit à se tordre les côtes et leur dit : « Il est à regretter que votre Jéhovah n'ait pas su s'exprimer plus clairement. »
Inutile de dire que, pour M. Ingersoll, la Bible n'est pas un livre inspiré de Dieu, mais simplement un ramassis de littératures, quelq\ie chose dans le genre des Mille et une Nuits, et c'est là ce qui rend la discussion avec lui difficile, sinon absolument impossible. Comment, en effet, imaginer une discussion entre la Foi et la Raison?
Pour les protestants, la religion est une occupation du dimanche. Pour M. Ingersoll, la religion est une occupation de la semaine qui consiste à remplir tous les jours ses devoirs envers les hommes.
« Le fanatique, a dit George Sand, aime Dieu en dehors de l'humanité. » Les théories humanitaires du colonel, toutes nobles qu'elles sont, touchent au fanatisme, en ce sens qu'elles prêchent l'amour de l'homme à l'exclusion de Celui qui aima lant les hommes. Le colonel enlève au malheureux la seule consolation qui l'aide à endurer sa misère ou ses souffrances : l'espoir de jours plus heureux.
Fils d'un ministre protestant, le colonel Robert Ingersoll montrait dès l'enfance une aptitude toute spéciale pour la discussion des questions théologiques. A seize ans, il avait étudié à fond l'Ancien Testament et il en raisonnait comme un docteur en théologie. Le père avait beau montrer à Robert toutes les beautés de la Bible, le fils i>^ voyait qu'absurdités et inconsistance. « Gela me fait de la peine, s'écriait le bon père, d'entendre mon Robert parler de la sorte; mais je déclare qu'il est trop fort pour moi. Je me sens incapable de répondre à ses arguments. » G'est ce que disent aujourd'hui les ministres des centaines de sectes protestantes qui florissent aux Etats-Unis, lèsquels se tiennent prudemment à l'écart et n'osent point venir rompre une lance avec le redoutable champion au Glub du xix* siècle.
Ge qui rend M. Ingersoll redoutable, ce n'est
pas tant son éloquence, son esprit subtil et railleur, son pathos, son humour, c'est surtout la vie qu'il mène, c'est l'exemple qu'il donne de toutes les vertus domestiques. 11 faut avoir eu l'honneur de le connaître dans la vie intime, de pénétrer dans ce sanctuaire du bonheur conjugal, pour se faire une idée du respect qu'il doit inspirer à ceux qui abhorrent ses doctrines. Sa maison est l'asile des joies les plus pures de la famille : elle renferme quatre cœurs qui battent à l'unisson.
M. Ingersoll habite, à New-York, un des magnifiques hôtels de la S'' Avenue. Sa famille se compose de sa femme, et de deux fdles rivalisant de beauté, Athènes et Venise, comme les appelait un Américain, avec qui je causais un soir dans les salons du colonel. En effet, l'une vous rappelle les plus belles créations du Titien. L'autre, au contraire, semble être une vision mythologique, une apparition sur les bords de l'Ërvmanthe. En la contemplant, alors qu'elle vous parle, les yeux timidement baissés, en ayant presque Tair de vous demander pardon d'être si belle, on se prend à songer au poème d'André Chénier, ce dernier poète grec, ainsi que l'a si justement appelé Edmond About dans la Grèce contemporaine. Pendant l'hiver, le colonel ouvre ses salons le
dimanche soir. Littérateurs, journalistes, artistes, tout le monde pensant de New- York s'y presse pour causer. Vers onze heures, alors que les intimes seuls sont restés, on amène peu à peu M. Ingersoll dans un coin, on s'installe encercle autour de lui, et on le fait causer sur un de ses sujets favoris, la poésie, la musique, voire même <( les erreurs de Moïse ». On écoute avec avidité et l'on se suspend à ses lèvres. Il connaît son Shakespeare comme la Bible, seulement il en parle avec beaucoup plus de respect et d'admiration. Le colonel adore Wagner, qu'il préfère à Beethoven. Gela soit dit pour prouver une fois de plus que nous avons tous nos petits travers, et que M. Ingersoll, comme le reste des mortels, n'est pas parfait. Entre minuit et une heure du malin on le quitte, et en retournant chez soi, on passe en revue tous les mots spirituels qui ont été dits, les traits malins qui ont été décochés, les opinions humanitaires qui ont été avancées; et bien qu'on puisse no se sentir ni converti, ni perverti à Vingersollisme on se sent pris d'une affection plus grande pour ses semblables, et ce qu'il y a de certain, en tout cas, c'est qu'en se couchant, on peut se dire : c Quelle soirée délicieuse j'ai passée î »
.l'assistais un soir, au club du xix' siècle, à une
204 JONATHAN ET SON COxNTINENT
discussion sur la poésie. Le colonel Ingersoll devait parler, mais retenu par un procès à Washington, il dut s'excuser à la dernière heure. Immédiatement le président du club envoya une dépêche à un pasteur bien connu j)our le prier de prendre la place du colonel.
— Prendre la place du colonel î s'écria le pasteur après avoir lu la dépêche, je m'y oppose formellement, en ce monde et en l'autre.
Cette repartie fut accueillie de l'auditoire par des rires prolongés et des applaudissements répétés.
La place du colonel en ce monde est fort digne d'envie, car sa parole d'avocat lui rapporte environ 500000 francs par an. Quant à refuser celle qu'il occupera en l'autre, quelle plaisanterie !
Lorsque Robert Ingersoll se présentera aux portes du paradis, et que saint Pierre verra cette belle figure réjouie, rayonnant de bonheur, les portes s'ouvriront toutes grandes pour le laisser passer, et le saint lui dira :
— Entre ici, Robert, entre. Ta bonne figure réjouie me revient. Il vient d'arriver il y a quelques instants une cargaison de mines allongées — des presbytériens, je le parierais — et cela fait du bien de te regarder. 11 est vrai que lu n'as pas tou-
jours parlé du bon Dieu avec la révérence qui lui est due ; mais lu as fait de ton mieux pour étouffer l'hydre de la superstition, et pour détruire les in- . famés calomnies que l'on fait courir sur le compte du Seigneur. Entre, ami, tu as aimé, tu as été aimé, tu as prêché la vertu, le bonheur, Tamour, la concorde, viens prendre ta place parmi les bienfaiteurs du genre humain.
L'Américain ordinaire est extraordinaire. — Sa voix, ses habitudes, sa conversation. — Il écorclie sa langue et vos oreilles. — Ne le jugez pas trop vite.
Rien n'est ordinaire en Amérique.
L'Américain ordinaire lui-même est extraordinairement ordinaire.
11 prend des libertés avec tout le monde, et avec la grammaire anglaise. 11 écorche vos oreilles aussi bien que sa langue. Il est bavard et gascon; il chique, renâcle et crache, mais il a une certaine bonne humeur qui Fempêche d'être insupportable.
Ses doigts, sa cravate et le devant de sa chemise reluisent de diamants.
Il aborde, dans la conversation, tous les sujets imaginables avec une assurance parfaite. Il parle de tout... et du nez. Il élève peu la voix. Il bour-
donne plutôt qu'il ne parle : à une certaine distance vous croiriez entendre une cornemuse.
Si vous vous trouvez avec lui en chemin de fer, il viendra vous demander à brûle-pourpoint ce que vous faites, d'où vous venez et où vous allez. Peu à peu il s'enhardira, et bientôt il touchera l'étoffe de votre paletot en vous demandant « combien vous avez payé ça ». 11 n'a point la moindre intention d'être désagréable. Il vous donnera sur son compte autant de renseignements qu'il en attend sur le vôtre. Il suppose que vous êtes aussi curieux que lui, et il est prêt à satisfaire votre curiosité. Il est obligeant.
Cet homme, que vous avez pris au début pour quelque bavard ignorant, donne bientôt à la conversation un tour qui vous étonne. Il vous parle de la France et vous montre qu'il est au courant de tout ce qui s'y passe. Les faits et gestes du général « Bolanegère » lui sont familiers. Il connaît le nom des principaux membres du ministère. Il est au courant des travaux de M. Pasteur; il a lu une analyse du dernier ouvrage de M. Renan ou de la dernière pièce de M. Sardou. Il fait sur la littérature des remarques judicieuses. Il connaît son Shakespeare comme pas un Français de sa classe ne connaît Corneille, Piacine, Molière ou
Victoç Hugo. Il sait vous donner sur l'Amérique et ses institutions des renseignements aussi utiles qu'exacts.
11 parle politique en homme sensé. Il comprend la question irlandaise beaucoup mieux que son pareil en Angleterre. L'Anglais vulgaire est conservateur ou libéral sans bien savoir pourquoi, généralement parce que son père est ou était l'un ou l'autre. Demandez-lui pourquoi les Irlandais se plaignent depuis des siècles de la manière dont ils sont gouvernés par les Anglais, il ne saura vous répondre que par des banalités : « Nous les avons conquis, ils doivent nous obéir! » ou bien: « Nous ne pouvons permettre aux Irlandais de démembrer le Royaume-Uni ! » comme si l'unité ne consistait pas à vivre en bonne harmonie, comme si l'union des Etats-Unis était en danger, parce que chaque Etat se gouverne à sa façon. Je dois dire que l'Anglais vulgaire, qui est en faveur de Tautonomie irlandaise, ne base point ses opinions sur des arguments plus sérieux ou plus solides. € M. Gladstone dit que cela doit être », on ne sort guère de là. Ni Tun ni l'autre ne connaissent l'histoire de rirlande, ou l'origine de la tenure dans ce malheureux pays.
Ce môme Américain parle théologie. Il discute
la Bible. Il lit les livres du colonel Ingersoll; il en réfute les idées ou en accepte les conclusions. Bref, vous avez cru avoir affaire à quelque commis voyageur ignorant et importun, et vous avez causé pendant des heures avec un homme intelligent et intéressant.
L'activité américaine. — Refle sur les visages. — Touchez le bouton, S. V. P.— Marché à domicile. — Tables magiques. — L'appareil digestif en danger. — Le rentier en Amérique. — Lois sur le travail. — Six jours de voyage pour aller banqueter. — Mon imprésario me met sur les dents. — Un journaliste en voyage. — Pourquoi un Américain n'ose pas sortir la nuit en Angleterre. — « Ne m'attends pas pour dîner, je pars en Europe. »
Ce qui frappe tout d'abord l'Européen qui fait sa première promenade dans les rues de New-York, c'est Tabsence de figures soties. Toutes ne sont pas belles, mais toutes sont intelligentes et respirent Tactivité. Ce qui frappe ensuite, c'est l'apparence saine du peuple. Peu ou point de difformités. Il ne voit pas, sur dix mille personnes qu'il peut rencontrer, un boiteux ou un bossu. A l'exception des vieillards, fort peu de gens portent lunettes.
Tout semble indiquer, si ce n'est le teint qui est pâle, une race active, saine et robuste. Le croisement des races doit tendre tous les jours à embellir la race américaine au physique aussi bien qu'au moral.
Les hommes sont maigres, les femmes sont grasses. On peut presque immédiatement conclure que les hommes vivent dans une fournaise d'activité et les femmes dans du coton. Cette première impression s'accentue de plus en plus et prend bientôt la forme d'une conviction.
Les Américains marchent peu. Ce n'est pas parce qu'ils sont indolents. Loin de là. C'est parce que les jambes ne vont pas assez vite.
Les figures d'hommes que vous rencontrez sont soucieuses. Le chapeau est bien enfoncé sur la tête. C'est là encore un signe d'intelligence. Ne souriez pas. L'imbécile pose son chapeau sur la tête; l'homme qui a la cervelle bien remplie entre la tête dans son chapeau.
Ces mêmes figures sont pâles, les cheveux grisonnent de bonne heure chez l'homme comme chez la femme. Le manque d'exercice, la sécheresse de Tatmosphère, la chaleur suffocante des appartements, l'air vicié des maisons qui semblent n'avoir de fenêtres que pour y faire pénétrer un peu de
jour, expliquent facilement ce double phénomène.
Les femmes de tous les pays sont unanimes à déclarer que les Américains sont beaux, el comme il est fort peu d'hommes qui ne déclarent que les Américaines sont délicieuses, il ne peut y avoir qu'une opinion sur le sujet : la race américaine est belle. Mais ce qui fait la beauté de l'Américain, ce n'est pas la régularité des traits, c'est, comme je l'ai déjà dit, l'intelligence écrite sur son visage, c'est l'activité prodigieuse quiTanime.
Prodigieuse n*est point le mot, c'est vertigineuse qu'il faut dire.
Cette activité, vous la trouvez dans toutes les classes de la société, dans le monde financier, dans le monde littéraire, dans le monde politique, partout. C'est une fièvre dont la nation entière est atteinte.
J'ai vu des jeunes filles venir, à huit du soir, à une conférence littéraire, de là se rcndie au bal où elles" dansaient jusqu'à six heures du matin. Rentrées chez elles, elles changeaient leurs robes et allaient apprendre à lire aux enfants des pauvres.
Pour le brave et paisible Français qui n'a pas voyagé, un Américain est un individu quelque peu timbré qui fait à peu près tout à l'envers de ce
que fait tout le monde. Après tout, Texcentricité n'est qu'une forme exagérée de l'activité, et pour certaines gens aux idées étroites excentricité et folie ne font qu'un.
Voyons un peu les Américains chez eux, et vous me direz si je vous ai trompé en vous annonçant que la vie américaine est de la fantasmagorie toute pure.
Commençons par les maisons particulières. Dans une maison bien tenue, vous verrez, dans une petite pièce retirée du rez-de-chaussée, une plaque munie de plusieurs boutons. Vous touchez le premier, et immédiatement un cab vient s'arrêter devant votre porte'. Vous touchez le second, et en un instant paraît un commissionnaire, employé au télégraphe, qui vient chercher votre dépêche ou quelque commission que vous ayez à lui faire faire. Vous touchez le troisième, et c'est un policeman qui survient comme par enchantement, et vous demande si vous soupçonnez quelque voleur d'être caché sous votre lit. Vous touchez le quatrième, et, crac! vous voyez arriver les pompiers, les pompes à incendie, les appareils de
1. Si vous le touchez deux fois, c'est un cab à deux chevaux qui se présente.
sauvetage, et cela en combien de temps? Ah ! mon Dieu, à peu près dans le même temps que la marraine de Gendrillonprit à transformer la citrouille en carrosse.
Jonathan ne s'arrêtera pas là. Avant peu nous verrons les architectes poser, dans les maisons ayant la moindre prétention, non seulement l'eau, le gaz, le téléphone et la lumière électrique, mais l'opéra et l'office divin.
Déjà l'on trouve les deux tiers de ces prochaines nécessités domestiques dans les principales maisons de Chicago. La maîtresse de maison fait son marché à domicile. Elle va au téléphone. Elle sonne :
— Hello! fait le bureau central.
— Mettez-moi en communication avec 2438 (c'est le numéro du boucher).
A l'instant on entend la sonnette.
— Hello!
— Hello !
— Est-ce le boucher?
— Oui.
— Envoyez-moi à midi deux livres de filet et un gigot!
— Bon!
— Pas de réjouissance.
— AU right. Est-ce tout ?
— Oui.
Sur ce, la dame resonne :
— Hello! refait le bureau centrai... qui ne fait que cela toute la journée.
— Envoyez-moi 1267 (c'est le fruitier).
Et le timbre de répondre :
— Hello!
— Hello !
— Est-ce le fruitier?
— Oui.
Et la scène de recommencer — et ainsi de suite avec le boulanger, l'épicier et tous les fournisseurs de madame.
Vous allez dans un magasin faire des emplettes. Vous achetez une cravate d'un dollar. Vous donnez au commis un billet de cinq dollars. Il enferme la facture et le billet dans une boule, qu'il place sur une petite nacelle en fil de fer. Il pousse un ressort. La boule s'élève et va se placer sur un plan incliné qui la conduit droit au caissier. Le caissier, rapide comme l'éclair, ouvre la boule, en saisit le contenu, et renvoie la facture acquittée et la monnaie, qui vous arrivent sur un autre plan incliné, tout cela en moins de temps qu'il a'en faut pour décrire cette petite scène de magie blanche.
On s'occupe en ce moment, à New-York, à Chicago et dans plusieurs autres villes, de trouver le moyen d'accélérer le service dans les restaurants et de supprimer les garçons. C'est bien simple, et les Américains ne se laissent pas arrêter pour si peu.
Voici la chose.
La salle du restaurant est pourvue de petites tables numérotées. Chaque table est en communication directe avec la cuisine au moyen de rails. En face du consommateur se trouve un certain nombre de boutons sur lesquels il peut lire, bœuf, mouton^ côtelette, légumes, tarte, etc." Il touche trois, quatre, cinq boutons selon son appétit, et le cuisinier reçoit sa commande.
(( Bifteck aux pommes, salade de tomates, crème au chocolat pour n° 52!... Bon, enlevez! »
En un instant, un plateau contenant le lunch paraît sur la table.
Point de garçon, partant point de mains sales. Quand le consommateur aura engouiïré sa palée, il touchera le bouton addition. En un clin d œil, l'addition viendra se placer sur son assiette. L'Américain assouvi la passera au caissier en suriant et la réglera. C'est simple comme bonjour.
Les Américains se plaignent de ce qu'on ne peut
pas déjeuner à son aise en moins de dix minutes. Le mal sera remédié sous peu.
Si vous voulez vous payer un spectacle vraiment frappant, allez, à l'heure du lunch, dans un des grands restaurants de New- York ou de Chicago. Ces Américains, jouant de la fourchette, vous donneront le vertige. A une certaine distance vous croiriez qu'ils sont en train de jouer du dulcimer.
Je déjeunais un jour à l'Astor Ilouse, au cœur de la fournaise boursicotière de New-York. J'étais debout à la bar, enfournant les morceaux doubles, afm de pouvoir au plus vite faire place à la foule qui se pressait derrière moi. Tout le temps j'entendais :
— En voilà un qui n'est pas pressé ! quand aurat-il fmi? va-t-il lui falloir une heure pour avaler son picotin?
Tu manges trop vite, mon cher Jonathan, et je m'explique pourquoi les marchands de pilules antidyspeptiques couvrent tes murs de leurs réclames. Tu meurs jeune et tu ne vis pas, tu brûles. Tu cours, lancé à toute vitesse, après le dollar, et tu
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n'as pas le temps de regarder le bonheur qui, sur ton chemin, l'appelle et te tend les bras. Tes soirées même ne t'appartiennent pas. A peine as-tu pris sur tes genoux un de les délicieux petits enfants pour lui prodiguer tes caresses, à peine as-tu commencé avec la jolie compagne une petite scène d'amour, que ding, ding, ding, voilà ton téléphone qui marche.— Hello! — Hello ! Ta femme et tes enfants voudraient voir ton téléphone à tous les diables, car tu es un mari galant et un père charmant.
Certain petit boutiquier de province qui, en France, ferme à clef la porte de son magasin et pousse les verrous pendant qu'il dîne avec su famille, a trouvé la solution du grand problème de la vie, le bonheur. Ghopart et G'^ peuvent suspendre leurs payements sans que cela trouble en rien sa digestion. Deux fois par an il va toucher ses petites rentes sur l'État à la recette générale. C'est mesquin, mais c'est sûr et l'on dort sur les deux oreilles.
Ces Américains sont toujours en mouvement. Même quand ils se reposent il faut encore qu'ils remuent, et, à cet effet, ils ont inventé le fauteuil et la chaise à bascule.
Point de repos : c'est un mouvement perpétuel^ une course échevelée.
En face de mes fenêtres, à riiôtel ^Richelieu, situé dans le plus beau quartier de Chicago, se trouvait une station. Des trains desservant la banlieue s'arrêtaient toutes les dix minutes. Chaque (ois que la cloche se faisait entendre et annonçait Tarrivée du train, je voyais une foule courir bride abattue et se jeter sur les voitures qu'elle prenait d'assaut. Tous arrivaient essouflés. Si ces braves gens avaient quitté leurs bureaux trente secondes plus tôt, ils auraient tous pu marcher à leur aise et s'installer confortablement dans le chemin de fer.
Allez à la station du pont de Brooklyn-, à New- York, vers cinq heures du soir. Là vous verrez une véritable représentation de la prise de la tour de Malakoff.
Un Américain m'écrit une note de quelques lignes, et s'excuse ainsi de ne point m'en mettre davantage : « Un mot à la hâte, c'est à peine si j'ai le temps de cligner de l'œil. » Pauvre ami,songezy, pas même le temps de cligner de l'œil; cela donne le frisson.
Cette activité fiévreuse, il faut bien le dire, a fait l'Amérique ce qu'elle est aujourd'hui. Hier une
forêt vierge et des marais, aujourd'hui une ville de dix mille âmes avec ses églises, ses bibliothèques libres, ses écoles gratuites et ses journaux, ville où l'on travaille, où on lit, où l'on prie, où l'on fait fortune et banqueroute.
Fort peu de gens vivent de leurs rentes en Amérique. Riches et pauvres, tous travaillent. Jusqu'au dernier moment ils sont attelés au char de Mammon. Un millionnaire, à son lit de mort, dit à son fils : « Je te laisse ma fortune à la condition formelle que tu travailleras. » Le fils promet sous peine de se voir déshérité.
Les rédacteurs en chef de la Tribune de New- York, de la Tribune de Chicago, et bien d'autres que je pourrais citer, sont dix et vingt fois millionnaires. Vous les trouverez invariablement à leur bureau jusqu'à une heure du matin. Ils travaillent comme de simples surnuméraires.
A l'exception d'une certaine société anglomaniaque, que l'on trouve à New- York, à Boston et à Philadelphie, on ne se vante point ici de vivre de ses rentes.
En Angleterre, un homme qui ne fait rien reçoit ou usurpe le nom de gentleman. A Chicago, un
homme qui ne fait rien s'appelle /oa/<?r (parasite, presque propre à rien).
Quand, dans une cinquantaine d'années, l'Amérique aura deux cent millions d'habitants, peutêtre imposera-t-elle ses idées au vieux monde. 11 pourra alors se faire que la société n'aura de mépris que pour les imbéciles et les paresseux.
On me montrait un soir, dans un des meilleurs salons de Chicago, un jeune homme à la figure intelligente.
— C'est un millionnaire, me dit à l'oreille la maîtresse de la maison. Pendant plusieurs années il n'avait aucune espèce d'occupation, et l'on commençait à lui tourner le dos. Il vient de fonder un journal, et le voilà complètement réhabilité.
Je connais des Américains, et même des Américaines qui, plutôt que de mener une vie oisive, se sont décidés à entrer au théâtre. Ces acteurs et ces actrices appartiennent à la bonne société qui les admire en public, et les reçoit en particulier. De pareils actes font honneur à l'esprit du peuple, et relèvent la profession dramatique aux yeux du public. Pourquoi une actrice ne serait-elle pas aussi respectable et aussi respectée qu'une cantatrice ou qu'une pianiste?
-i,v2 JONATHAN ET SON CONTINENT
Non seulement le travail est respectable en Amérique, mais dans certains États il est obligatoire. Dans l'État de Missouri, par exemple, tout individu qui, par paresse ou par inconduite, refuse de maintenir sa famille, n'est pas seulement puni, mais vendu aux enchères et forcé de travailler pour son acquéreur. Au bout de trois mois ou de six mois, il reçoit ses gages, pour payer ses dettes ou maintenir sa femme et ses enfants. Si, de retour chez lui, il reprend ses habitudes de paresse et refuse de travailler, les habitants viennent le chercher. Onle mène en place publique, et là on lui administre une volée de coups de bâton, et si cela ne le corrige pas, il n'est pas impossible qu'un beau matin sa femme le voie pendu par le cou à quelque arbre du voisinage. Les gens du pays vous diront, comme la chose la plus simple, qu'en agissant ainsi ils économisent les frais de policemen.Un peuprimitive cette raison, il faut le reconnaître; mais dans ces sociétés nouvelles j'admets que la paresse soit un crime, et que les abeilles aient le droit de chasser les bourdons de la ruche.
Jonathan, c'est John Bull étendu, John Bull avec les coudées franches. Aussi rien n'étonne Jonathan, rien ne l'arrête.
Les distances, cela n'existe pas pour lui. Au banquet annuel du Clover Club de Philadelphie, j'avais en face de moi le rédacteur en chef d'un des principaux journaux de Chicago. Il était venu de Chicago à Philadalphie pour dîner. Après tout, ce n'est que vingt-quatre heures de voyage. Je ne pus, cependant, m'empêclier de faire une remarque sur le sujet à mon voisin de table.
— 11 n'y a là, monsieur, absolument rien d'étonnant, me dit-il. Voyez-vous, là-bas, ce monsieur chauve, à longue barbe blanche ? Il vient de San Francisco.
Un morceau de canard, que j'avais au moment tout près du gosier, faillit m'étrangler.
— Excusez-moi, dis-je à mon voisin, je ne suis enAmérique que depuis trois mois... je m'y ferai, je m'y ferai.
Hélas! il a bien fallu s'y faire, bon gré mal gré.
Je regardais un jour la liste de conférences que venait de m'envoyer mon imprésario pour la semaine qui commençait le lundi suivant. Je lus, à ma stupeur :
(( Lundi, New-York;
» Mardi, Youngstown (Ohio) ;
» Mercredi, Indianapolis (Indiana). >
Je cours chez ce Yankee, pour qui rien n'était sacré, et je lui dis :
— Est-il possible que je sois dans ces villes, si éloignées les unes des autres, à temps pour faire mes conférences ?
— Rien de plus facile, répond-il en saisissant l'indicateur des chemins de fer. Votre conférence de New-York a lieu à trois heures de l'après-midi. A cinq heures, vous avez un train qui arrive à Youngstown le lendemain vers midi. Là vous faites votre conférence à huit heures du soir. Réglez votre note d'hôtel et envoyez vos bagages à la gare avant d'aller à l'Académie de musique où vous devez parler. Aussitôt votre conférence finie, sautez dans une voiture et vous attraperez le train de dix heures, qui vous déposera à Indianapolis à temps pour votre conférence du lendemain.
— Gomment, aller au chemin de fer en habit noir ! m'écriai-je.
— Ne voilà-t-il pas une affaire! Vous vous déshabillez pour vous coucher, je suppose?
Quel métier! pensai-je. Ces gaillards-là ne doutent de rien !
Si vous voulez vous faire une idée d'une tournée de conférences en Amérique, (igurez-vous que vous avez à paraître en public un jour à Londres,
le lendemain à Paris, le surlendemain à Berlin, le jour d'après à Vienne, puis à Saint-Pétersbourg; de là, à Gonstantinople, puis à Téhéran, etc., et VOUS y êtes. Oh ! cette carte des États-Unis !
Voici une petite scène de la vie en Amérique. Elle m'a été racontée sans la moindre fanfaronnade, comme la chose la plus simple du monde, par xM. Metcalf, directeur du Forum, Tune des plus importantes revues publiées à New-York.
M. Metcalf désirait avoir, pour sa revue, un article sur les Mormons, non pas un de ces articles écrits par quelque voyageur de passage, mais un article sérieux qui fit autorité. Depuis plusieurs semaines il était en correspondance avec un des chefs de l'Église mormone au territoire d'Utah.
— Nous n'aboutissons à rien avec toute cette correspondance, se dit un jour M. Metcalf, une heure de conversation réglera l'affaire.
Deux heures plus tard, il était dans le train de la ville du lac Salé. Ce n'est que cinq jours de chemin de fer, pensa probablement le directeur du Forum, qu'est-ce que c'est que cela, quand il s'agit de tailler une bavette sérieuse dans l'intérêt de la revue? Il partit, arriva, vit, causa, repartit et rentra.
— Mais, avançai-.je timidement, et la revue,
28fj JONATHAN ET SON CONTINKNT
comment a-t-elle marché pendant votre voyage?
— La revue n'a souffert en rien de mon absence, me dit M. Metcalf; je me suis installé dans le compartiment-salon où j'ai pu faire à mon aise toute ma correspondance. Quand on s'arrêtait aux stations, je mettais mes lettres à la poste, j'envoyais et je recevais mes dépêches sans plus de difficulté qu'à New- York.
— Mais permettez, est-ce que vous pouviez travailler facilement en chemin de fer ?
— Bien mieux qu'à mon bureau, mon cher monsieur, je n'étais dérangé par personne.
Je racontais un jour cette entrevue à un journaliste américain.
— Vous êtes renversants, vous autres Américains, lui dis-je, vous iriez aux îles Sandwich pour aller chercher des nouvelles du souverain d'iïonolulu.
— Parfaitement, répondit-il, je Vai fait. Ce je Vai fait, c'est le mot de la fin.
Un Américain de New-York part à San-Francisco comme nous autres Français nous partons à Versailles ou à Chartres. Il prend le vapeur de Liverpool comme nous prenons le bateau-mouche pour aller à Auteuil, sans plus d'embarras, sans plus de préparatifs. Ne lui demandez pas, à son départ.
s'il reviendra par la même route. Peut-être qu'il lui prendra fantaisie de revenir par la Chine et l'Australie. Son propre pays est plus grand que l'Europe tout entière, et la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, même la Russie, tous ces mots sonnent à son oreille comme Ohio, Pensylvanie, ou tout autre État de l'Ame rique.
On parlait un jour de l'Angleterre à un Américain, et on lui demandait ce qu'il en pensait.
— Vous voulez dire cette petite île située au nord-ouest de l'Europe? Oh ! ne m'en parlez pas, je n'osais pas sortir la nuit de peur de courir le risque de tomber dans l'eau.
Si c'est un Anglais qui fit la question, vous pouvez vous imaginer le nez qu'il fit.
Un Américain part le matin de chez lui pour se rendre à ses affaires. Arrivé à son bureau, il trouve une lettre dans laquelle on lui dit que sa présence à Londres est indispensable pour régler une affaire importante. Il n'est pas long à faire ses préparatifs. Il envoie une dépêche à la Compagnie des paquebots pour retenir une cabine sur le vapeur qui part dans l'après-midi ; il envoie une autre dépêche à sa femme pour lui dire de ne pas l'attendre à dîner; il va acheter un sac de voyage,
et y fourre un peu de linge et quelques objets de toilette. A trois heures il est en route.
Ce dernier Yankee n'est pas de mon invention, c'était un de mes compagnons de voyage, à mon retour d'Amérique en Europe.
Le « club du XIXe Siècle ». — L'activité intellectuelle. — Soirées littéraires. — Partout la lumière.
Pour montrer jusqu'à quel point l'activité intellectuelle peut aller en Amérique, il convient ici de parler du « club du XfX» Siècle ».
Il y a deux ou trois ans, un des principaux habitants de New-York, M. Gourtlandt Palmer * — un millionnaire doublé d'un homme d'esprit et de talent — a eu l'heureuse idée d'inviter les membres -de la bonne société de New- York à se réunir deux ^fois par mois, dans son salon, pour discuter les questions importantes du jour. Son appel a été
5 1. C'est avec un grand regret que, au moment d'aller sous ^presse, j'apprends la mort de cet aimable Américain auquel je dois bien des heures charmantes passées à New-York.
-290 JONATHAN ET SON CdN Tl.N KS T
entendu, et le club, qui admet les dames, a été formé.
Rien de plus intéressant que ces conférences, suivies de débats sur toutes les questions imaginables, politique, scientifique, littéraire, religieuse, artistique. Ce sont des fêtes pour l'esprit, et je ne connais rien qui m'ait laissé une impression aussi profonde et aussi agréable.
Ces réunions sont tellement suivies et le nombre des membres s'accroît avec tant de rapidité que tous les six mois il faut se mettre à la recherche d'une salle plus grande afin d'accommoder les gens d'esprit qui désirent s'éclairer sur toutes les questions qui intéressent le monde pensant.
L'association procède d'une manière aussi simple que pratique.
Veut-on, par exemple, occuper une soirée à s'entretenir de socialisme ? Le président invite un socialiste connu à venir exposer ses vues devant les membres du club; il invite aussi un antisocialiste de talent à venir lui répondre.
Le club du XlX'^^Siècle ouvre ses portes, comme le Norlh American Renie w ouvre ses colonnes, à toutes les idées nouvelles désireuses de se faire jour.
J'ai assisté un soir à une discussion sur le sec-
tarianisme. Le président avait invité un prêtre catholique, des ministres épiscopaliens, presbyté- I riens, siconiens et, si la mémoire ne me fait pas I défaut, un athée. Tous furent écoutés attentivement et récoltèrent leur moisson de bravos.
Une autre fois, le sujet choisi pour la discussion était (( le triomphe de la démocratie » . Le premier I orateur, M. Andrew Carnegie, montra que, en Amérique, tout était pour le mieux dans la meilleure des démocraties. Le second, au contraire, chercha à prouver que le système gouvernef mental de l'Amérique ne valait rien. M. Carnegie ' étant arrivé d'Ecosse en Amérique, il y a une vingtaine d'années, avec les quarante sous d'haljitude dans sa poche, et étant devenu aujourd'hwi, i:râce à son activité et à ses talents, un des plus gros millionnaires des États-Unis, il était tout naturel qu'il vînt prendre la défense d'institutions auxquelles il doit tant. On ne débine pas réchcllc qui vous a aidé à monter.
Les Américains, grâce à la vivacité de leur esprit, ont un talent spécial pour rendre attrayants les sujets les plus arides. Remarques humouristiques, anecdotes, bons mots, reparties spirituelles viennent égayer les débats qui restent toujours dans le domaine de la causerie. Inutile d'ajouter
que ces débats sont conduits avec la courtoisie la plus grande. Les armes les plus tranchantes, employées à ces tournois, sont le sarcasme et la raillerie, que les Américains savent manier avec une dextérité sans pareille.
Telle est, en Amérique, le respect des opinions d'autrui que les idées les plus baroques et les plus saugrenues ne soulevaient aucun murmure; l'auditoire souriait et semblait dire : « Yoilà qui est très drôle ! » Et si l'idée baroque ou saugrenue était exprimée spirituellement, l'orateur était applaudi.
Dans le cours d'un débat sur les lois littéraires internationales, je me rappelle un Américain qui, sans sourciller, exprima l'opinion que les auteurs n'ont aucun droit à leurs propres idées et, par conséquent, n'ont droit à aucune espèce de rémunération. Il développa cette opinion avec beaucoup d'habileté. Son discours fini, l'orateur reçut une ovation aussi chaleureuse qu'ironique.
Tout cela est divertissant au possible; mais aussi que tout cela est intéressant, édifiant!
Aussitôt que la séance est terminée, l'auditoire se lève et se rend au bulYet pour y prendre des rafraîchissements et y passer ses commentaires sur les réflexions qui se sont fait entendre pendant
la soirée. Puis on se promène, on cause les uns avec les autres; ce n'est plus une réunion, c'est une conversazione, une réception dont les honneurs sont faits par la femme du président.
Je n'ai rien vu, en Amérique, qui m'ait plus frappé, qui m'ait paru plus encourageant pour l'avenir du pays, que le spectacle de ces quatre, cinq, six cents personnes, vieillards, jeunes gens, jeunes filles, tous en tenue de bal, venus pour s'instruire et se tenir au courant des idées nouvelles, tous prêts à prendre part aux débats, et tous capables de le faire.
Il existe, d'ailleurs, à New- York seulement, bien d'autres associations du même genre. Entre autres, je pourrais nommer le club du Crépuscule. Les membres se réunissent deux fois par mois pour dîner. Au dessert, on allume des cigares, et, au lieu de chanter ou de raconter des anecdotes de fumoir et de boudoir, on cause sur un sujet politique, littéraire ou autre, choisi au dîner précédent. Le jour où je fus invité à dîner par les membres de ce club, on discuta après manger le sujet suivant : « Quels sont les livres qui vous ont le plus influencé ? » La causerie terminée on choisit pour la séance suivante : a Quelles sont les idées qui vous ont le plus influencé? »
Je pourrais ciler plusieurs autres clubs, tels que le Drawing:Room Club, le clnh du Jeudi.
Enfin c'est Tactivité partout, la vie intellectuelle menée par les femmes aussi bien que par les hommes.
Comment ne pas arriver à la découverte de la vérité, quand partout la lumière peut se faire?
XXXH
Le climat pousse Jonalliaii à l'activité. — Le froid est sain. — Pourquoi l'ivrognerie est tare en Amérique. — Ne perdez point de vue votre nez. — Conseils à l'étranger qui visite Jonathan en hiver. — Visite aux chutes du Niagara. — Bains turcs offerts gratis par la nature.
C'est au climat rigoureux, mais vigoureux de l'Améi'ique du Nord, qu'il faut surtout attribuer Tactivité et, parlant, la prospérité de Jonathan.
Cet air, vif et sec, pousse à l'action, et vous pouvez faire, en Amérique, des choses qu'il ne vous viendrait même pas à l'esprit d'entreprendre en Europe,
Le froid en hiver est excessif, mais vous n'en souffrez pas ; c'est à peine si vous vous en apercevez. C'est un froid qui ne pénètre pas et contre lequel on se protège facilement. Il est sec, sain,
fortifiant ; il.excite la circulation du sang, et vous Yous sentez plein de vie.
L'air est surchargé d'ozone et d'électricité. Il m'est arrivé plusieurs fois, en touchant les tuyaux de calorifères ou les lustres de cuivre suspendus au plafond, de faire jaillir une étincelle d'un ou deux millimètres de longueur. En vous brossant les cheveux, vous entendrez quelquefois de petits craquements répétés, produits par les étincelles électriques que fait jaillir le frottement de la brosse.
Le climat de l'Amérique est gai. Jamais le ciel n'est couvert plus de deux ou trois jours de suite. Vous vivez dans une atmosphère claire et souriante qui vous met la joie au cœur. Aussi les Américains sont-ils gais au possible. Dis-moi où tu demeuras et je te dirai qui tu es!
Les boissons stimulantes sont inutiles, l'eau suffit, et peu d'Américains boivent autre chose aux repas ordinaires. Les boissons alcooliques sont interdites par le climat. Une bouteille de vin porte plus vite à la tête en Amérique qu'une demidouzaine en France ou en Angleterre. Quand j'étais en Amérique, et cela pendant l'hiver *, j'avais toujours envie de boire ; la sécheresse de l'atmosphère
1. Ici l'hivor comprend le prinlemps qui n'existe que dans les almanachs.
faisait de ma langue une râpe. J'élanchais ma soif avec de Teau ou une glace.
L'ivrognerie n'est donc point, en Amérique, un vice national. Bien au contraire, l'ivrognerie est rare, même dans les basses classes, et n'existe point dans les classes élevées.
Quand on relève un soulard dans la rue, on se dit : « C'est un Irlandais nouvellement arrivé. »
J'ai souvent admiré la sobriété des Américains dans ces grands banquets qui se prolongent quelquefois jusqu'au milieu de la nuit. Après le dessert, on n'apporte plus de vin, mais bien seulement des bouteilles d'eaux minérales. Les domestiques remplissent les verres de limonade, d'ApoUmaris, d'eau de Yichy ou de Saint-Galmier, et les convives s'en liumeclent les lèvres tout en causant et en fumant.
L'air est si sec, dans les États du Nord et du Nord-Ouest, qu'au théâtre, au concert, au bal, vous respirez avec difficulté, et que beaucoup d'Américains ont l'haleine désagréable.
Je le répète, le froid est sain, et l'étranger qui visite l'Amérique pendant l'hiver ne souffre que de la chaleur suffocante des appartements. Avec des fourrures sur le corps et les oreilles couvertes,
Uc
^»8 JONATHAN KT s(»\ CONTINENT
il n'a rien à craindre au dehors, à moins que c ne soil ^>our son nez que je lui conseille dr jamais perdre de vue.
Si vous aUez en Amérique pendant l'hiver, nV portez que des vêlements d'automne et d'été. Non seulement ce sont les maisons qui sont chauffées nuit et jour à une température de 25 degrés, mais encore les chemins de fer et les tramways. Toutes les voitures de louage sont pourvues de couvertures et de fourrures, et vous n'aurez que faire de vêtements d'hiver. A l'intérieur des maisons, des hôtels, et dans les chemins de fer, vous ne sauriei supporter que des vêtements d'été. Ayez un bon manteau de fourrures à vous jeter sur les épaules en sortant, pas autre chose.
Les Américains, qui se cuisent chei eux, craignent si peu le froid quand ils sont en mouvement, que dans les États d'illinois, de New- York, de Wisconsin, alors qu'il fait 30 ou iO degrés de froid, ils vont de préférence on voiture découverte. A Chicago, à Buffalo, à Milwaukee, on trouve diftîcilement une voiture couverte pour se rendre le soir au théâtre ou au bal. C'est la même chose au C-anada. A Toronto, à OlUwa, à Uontréal et à Ouébec, les traîneaux sont dttrouveits. Le coch' i vous enfouit dans '^' - ''^iriiircs. Vous avez ]^>
J05ATHAÎ* ET SO?» CO:«TINErîT 200
pieds, le corps chauds, et le froid qui vous cingle la figure aide encore à la circulation du sang. La
f^nsation est agréable.
Je suis allé voir les chutes du Niagara au commencement du mois de février. J'ai pu, sans nullement souffrir du froid, rester trois heures en (raineau découvert, par une tempête de neige assez désagréable, mais qui ne laissait pas de rendre le
pectacle encore plus imposant. En arrivant à Pro.^-* f>ect House pour y prendre une tasse de thé, avant de reprendre le train de Buffalo, je me débarrassai des fourrures. No^n seulement je n'avais pas froid, mais je me sentais rayonnant de chaleur et de vie. Le Niagara ! Jamais spectacle plus sublime, plus u-rrible ne s'est offert aux regards de l'homme.
Ce qui met à l'épreuve la santé de l'étranger, ce
ont les changements subits de la température au
' ommencement de l'hiver*, et la différence qui
(iste entre la température des maisons et celle lu dehors*.
I. Au mois de novembre, à Waslnngton, il fit un jour 27 de- ■î 'le chaleur. Le leademain, les ruisseaux étaient gelés, et aomèlre était tombé, pendant la nuit, à 15 degrés au- ■ smus de zéro.
i. Celte différence varie souvent de 2^», 27 et 28 degrés anv<ius de zéro, à 20, 30 et 40 deyrés au-;les3ous.
Un Américain, à qui je me plaignais et: qui n'entendait pas que je me permisse la moindre critique sur son pays, me dit :
— Mon cher monsieur, ces changements suhits sont des plus sains. Cela fouette le sang, active la circulation, et produit sur votre système l'effet salutaire d'un bain turc.
XXXÏII
Les excentricités de Jonathan. — L'Arc de Triomphe n'étant pas à louer, un Américain propose de l'acheter. — Le conseil municipal de Paris manque l'affaire. — Cathédrales à louer. — Compagnie d'assurance contre l'infidélité matrimoniale. — Association harmonique. — Enterrement d'une jambe. — Dispositions testamentaires d'un Américain qui espère faire défaut au jugement dernier.
Jonathan mesure tout à son aune gigantesque.
Ses idées sont comme le continent qu'il habite : vastes, presque sans bornes. Il a tant fait qu'il ne doute point qu'il ne puisse tout faire.
11 en résulte que l'Amérique est le pays de toutes les excentricités, de toutes les audaces. J'emploie ces deux mots dans le sens qu'ils possèdent en France : aux yeux des Américains, ces excentricités et ces audaces sont les choses les plus natu-
reiles du monde, et c'est là ce qui en fait le charme.
Pour Jonathan tout peut s'obtenir, ce n'est qu'une question de volonté et d'argent. Combien? tant? voilà, et ça y est.
On se rappelle encore à Paris ce millionnaire américain qui, à l'occasion du mariage de sa lille, trouva tout naturel d'écrire au conseil municipal pour lui demander la permission de faire passer la noce sous l'Arc de Triomphe. On lui répondit que l'Arc de Triomphe n'était pas à louer.
— Qu'à cela ne tienne, répondit-il, je l'achète. Combien?
L'offre était royale, et l'Américain trouva que le conseil municipal était bien sot de manquer une si belle affaire.
Jonathan demanderait à la reine Victoria de lui louer le château de Windsor pendant la belle saison.
Un Américain de Boston eut unjour l'idée de régaler ses amis d'un oratorio. Son salon étant beaucoup trop petit pour contenir le monde qu'il se proposait d'inviter, il songea à louer une salle de concert ou un des théâtres de la ville.
— Non, se dit-il, la représentation d'un oratorio serait beaucoup plus imposante dans une église.
Et il loua la cathédrale.
Ces choses nous font sourire, et nous nous disons : « Ces Américains sont fous. »
Les idées les plus baroques trouvent des partisans en Amérique — et des souscripteurs.
C'est ainsi que j'ai lu, dans un des journaux les plus répandus aux États-Unis, l'annonce d'une société, récemment fondée au capital social de cinq cent mille dollars, appelée :
(( Compagnie d'assurance contre l'infidélité matrimoniale. »
Le prospectus de cette entreprise précise les choses avec une netteté catégorique. Tout assuré qui prouvera qu'i7 l'est recevra de la Compagnie un chèque (couleur jonquille) avec lequel il pourra faire dorer ses cornes. Si j'étais que de vous, je ne mettrais pasquatre sous dans Taffaire. Je n'ai point de confiance dans les dividendes d'une entreprise qui pourrait avoir à payer des sommes folles à un Mormon dont Tes trente à quarante femmes se seraient mis un jour en tête de se livrer à la cascade.
La Consolante me semblerait un nom bien choisi pour cette société d'assurance contre les accidents du mariage.
Je note aussi l'existence de V Association harmonique dont l'objet est d'examiner les hommes et les femmes désireux de se marier, et de leur donner un certificat de capacité. Plus de fraude possible. Les hommes sont affirmés robustes; les femmes sont garanties bon teint et propriétaires d'appâts réels. Peut-être bientôt.l'association entreprendra-t-elle de fournir le certificat de décès de la future bellemère.
L'excentricité, en Amérique, prend les formes les plus curieuses.
J'extrais d'un journal de New-York l'entrefilet suivant :
« Madame Marguerite R***, de New- York, ayant l'autre jour subi l'amputation d'une jambe, insista pour que cette jambe fût mise en terre sainte, et enterrée dans son caveau avec les membres de sa famille. En conséquence on dressa le certificat de décès, dans lequel il fut dûment déclaré que ladite jambe était morte à la suite d'une amputation, le 29 novembre 1887, qu'elle avait cinquante ans, était mariée et faisait partie d'une mère de famille. Après quoi, l'enterrement eut lieu avec les cérémonies d'usage. »
La chose étant toute naturelle, le journaliste
n'njoiUaitaucuncommenlaire. La nouvelle lai avait fourni un bon en-tête, rien de plus : Une Jambe partie au ciel pour y retenir une place à V avance, ou quelque chose dans ce goût-là.
Un certain M. Ambroise R'** de Pittsburg, ayant évidemment rintention de faire défaut au jugement dernier, vient de prendre les dispositions testamentaires suivantes pour arriver à ses fins.
« Je désire que mon corps soit porté à l'église Saint-Michel et que, après le service des morts, il soit remis aux mains de ma famille qui le fera brûler au crématoire de Samson. Les cendres seront alors renfermées dans une bouteille, et envoyées au consul d'iVllemagne à Pittsburg. Celuici devra les faire remettre au consul d'Allemagne à New- York pour être ensuite confiées aux soins du caphaine du bateau à vapeur YElbe. Je désire que le capitaine de VElbe les garde en sa possession jusqu'au moment oùil arrivera au milieu de l'océan Atlantique. Alors il fera monter un matelot au sommet du plus haut mât, et lui donnera Tordre de déboucher la bouteille et de jeter aux quatre vents les cendres qui y seront renfermées. 11 devra aussi inviter tous les passagers à bord du bateau à être témoins de la cérémonie. A son retour à New-York, le capitaine de VElbe enverra à ma fa-
mille un rapport détaillé de ladite cérémonie alin qu'elle puisse être satisfaite que mes dernières volontés ont été exécutées. Les journaux de Pittsburo publieront aussi ce rapport, afin que mes amis et connaissances puissent savoir où reposent mes cendres. »
Faire saupoudrer l'océan de ses restes, c'est avoir recours aux grands moyens.
Chateaubriand fut aussi prétentieux que ce Yankee et aussi excentrique, mais fit preuve de beaucoup moins d'humour.
Mais, comme je l'ai dit ailleurs, l'humour n'existe point chez les hommes orgueilleux.
Les annonces. — Merveilleuses réclames. — La réclame illustrée.
— Un Yankee à la recherche d'une position sociale. — Son cœur et une chaumière. — Le directeur d'un cirque et le président des États-Unis. — Offres de mariage irrésistibles. — Un journaliste à tout faire. — On demande une Française gaie, jeune et jolie. — Sirop pour calmer les nerfs. — Médecins ambulants. — Un avocat se recommande à messieurs les filous.
— M. Phinéas Barnum, le roi des charlatans. — Rien n'est sacré pour Phinéas, le phénix moderne. — Mon imprésario regrette de ne pouvoir engager M. Gladstone et lord Randolph Churchill.
Les Américains sont aujourd'hui tellement blasés sur les annonces qu'il est difficile d'attirer leur attention à moins d'imaginer des choses inouïes.
Annoncer une marchandise comme supérieure à tout ce qui s'est vendu jusqu'à ce jour, publier les lettres testimoniales de tous les braves gens
qui ont été guéris par une drogue, demander un emploi en se disant honnête et laborieux, autant vaudrait chanter Magnificat^ ou prier le bon Dieu d'amener les chalands.
Après l'ordinaire, il a fallu annoncer de l'extraordinaire, — et aujourd'hui c'est à peine si le merveilleux produit aucun efïet.
Le meilleur tire-l'œil est la réclame illustrée. Voici, par exemple, la « capilline » qui fait pousser la barbe et les cheveux à vue d'œil^ A gauche de l'annonce, on voit un pauvre diable tout déplumé, avec une figure de carême démesurée. Une jeune fille hii tourne le dos en faisant la moue. L'illustration est intitulée : « Avant l'usage de la capilliue. Refusé. » A droite, se trouve un mâle superbe, à la barbe et à la chevelure luxuriante. La même jeune fille repose sa tête sur les épaules de son amant, et lève vers lui des yeux langoureux. « Grâce à la capilline qui, en un mois, a produit l'effet que vous voyez, il est accepté. » Ce qui est encore plus merveilleux, c'est que la capilline a changé la coupe de son paletot. D'abord il était habillé comme un séminariste; après avoir fait
1. Il faut manier cet élixir avec beaucoup de soin, car s'il en tombait une goutte sur votre nez, vous y verriez pousser instantanément une touffe de poil.
usage du magique élixir, il est mis comme un membre du Jockey-Club.
Je cueille l'annonce suivante dans un des journaux de New-York :
(( Demande d'emploi comme courtier de marchandises ou GARÇON de RECETTES. Un Yankee mince, élancé, rusé, sensé, adroit, actif et entreprenant, cherche une position dans un bureau, un hôtel ou un magasin. Peut fournir d'excellents renseignements. Effronté comme un page et entêté comme un mulet. Pour la persévérance et le toupet il pourrait en remontrer à n'importe quel citoyen de l'Améi'ique du Nord, y compris le comté de Bucks, en Pensylvanie. »
Yoici maintenant une idylle. Elle est intitulée : Son cœur et une chaumière. « Depuis des heures elle était perdue en extase, mirant ses yeux dans ceux de son amant : « Comme tu es beau, » lui ditelle, (( et que tu semblés heureux ! Oh ! chéri, dis )) que c'est moi qui suis la cause de ton bonheur! » Le beau jeune homme prit sa fiancée dans ses bras et déposa sur ses lèvres un long baiser : « Oui, » dit-il, (( c'est parce que tu m'aimes que je suis » heureux ; mais je dois l'air resplendissant de )) santé que tu me vois au sirop du docteur Benî son. »
Un marchand de nouveautés, à Chicago, annonce ainsi sa liquidation annuelle :
« Vendre ou périr, payer ou mourir ! — II faut que cette semaine je liquide toutes mes marchandises. »
Un coiffeur a pour enseigne : « Palais de tonsure. M. le professeur Rogers opère lui-même. »
M. Gleveland, président des États-Unis, désirant un jour voit- la représentation d'un cirque, envoya chercher une loge. Le directeur du cirque s'empressa aussitôt de lancer dans les rues de la ville toute une armée d'hommes-sandvvichs portant des affiches ainsi conçues : « Le président des Etats-Unis et sa jeune et helle épouse honoreront ce soir le cirque de leur présence. »
Le soir, on refusait du monde, mais M. et madame Gleveland, ayant appris que leurs noms avaient servi de réclame, ne parurent pas à la représentation.
A la fin du spectacle, une grande partie du public exigea le remboursement de la moitié du prix des places, attendu que le programme de la représentation n'avait pas été suivi en entier, et que les spectateurs n'avaient pas vu le président et sa femme, comme le promettaient les sandwichs.
Le directeur du cirque dut s'exécuter, ajoute le journal auquel j'emprunte l'anecdote.
Ne mettez jamais de côté un journal américain avant d'avoir lu les annonces. Il y a dix à parier contre un que vous serez récompensé de votre patience.
Je trouve l'annonce suivante à la colonne des mariages dans le New-York Herald :
(( Un gentleman chrétien, joli garçon, bien fait, appartenant à une famille des plus honorables, bien élevé, instruit, désire donner sa jeunesse virile et vigoureuse (sic) à une jeune vierge ayant des rentes. »
Plus loin c'est un Américain, à la recherche
d'un professeur de français, qui s'exprime ainsi :
« Un Américain désire prendre des leçons de
français d'une dame française jeune, jolie, bien
élevée, et d'un caractère très gai. »
Avis à mes compatriotes. L'offre est tentante. Un journaliste en disponibilité s'adresse ainsi aux directeurs des journaux américains :
(( Un journaliste sans enfants et ne buvant que de Teau désire obtenir une place de reporter. Fait l'article de fond, la chronique légère, V interview y la critique littéraire, dramatique et musicale, ainsi que les comptes rendus de meetings et de
tribunaux. Imagination fertile : peut faire du moindre incident une ou deux colonnes intéressantes. »
Qu'un apothicaire annonce un sirop pour calmer les nerfs, en déclarant qu'un mari ne saurait être heureux en ménage à moins d'en administrer à sa femme une cuillerée à bouche tous les matins, passe encore; mais ce ne sont pas seulement les boutiquiers qui ont recours à de pareils moyens pour attirer la clientèle, ce sont des médecins, des avocats. Certes, il ne faudrait pas confondre ces charlatans avec les nombreux médecins et avocats qui font honneur à leur profession, mais enfin ce sont des gens qui ont dû passer leurs examens, et qui peuvent légalement exercer leur profession.
Il y a des médecins ambulants en Amérique, des médecins qui vont de ville en ville guérir les habitants à prix réduits.
En voici un qui fait paraître son portrait dans les journaux de la localité où il « opère » avec la réclame suivante :
« M. le docteur R*** ne peut rester qu'une semaine en cette ville. Que Ton se dépèche de venir le consulter. Des milliers de malades languissent dans les villes voisines. Il a promis de venir ta
leur secours et pour rien au monde il ne voudrait les désappointer. Ne vous impatientez pas trop, pauvres malades du voisinage, dans quelques jours le docteur R*** sera au milieu de vous. Il ne restera ici qu'une semaine, qu'on se le dise! > Et zim, boum, boum ! et les oies vont lui montrer leur langue et se faire tâler le pouls.
Un avocat sans vergogne fera circuler dans les prisons un prospectus dans le goût suivant :
« M. X"', avocat, présente ses compliments à messieurs les filous, et espère qu'ils voudront bien l'honorer de leur confiance. Point d'honoraires à moins que la cause ne soit gagnée. M. X**' est éloquent, persuasif, tendre, pathétique, emporté, suivant l'exigence du cas. Il sait déconcerter les témoins et attendrir les jurés. Les plus grands criminels lui doivent la liberté , et même la vie. »
Dans le fumoir, à bord du Germanie , un Américain, qui se trouvait près de moi, me dit :
— Je crois comprendre, monsieur, que vous venez en Amérique pour y faire des conférences littéraires.
— En effet, monsieur, répondis-je.
— Qui est-ce qui bat la grosse caisse* pour vous? me dit-il sans plus de façons.
Mes yeux durent sortir de leurs orbites. J'étais cloué sur place. Je me fis expliquer cet américanisme et j'eus la satisfaction d'apprendre que la question de mon interlocuteur pouvait simplement se traduire ainsi : « Quel est votre imprésario? »
Allons, pensai-je, je vais en voir de belles en Amérique, c'est évident : cela commence bien ! Je rentrai dans ma cabine, et je me mis à songer au Yankee qui allait a battre la grosse caisse » pour moi.
La plus fameuse « grosse caisse » américaine est battue par le grand, le seul, l'unique Barnum.
La personnalité de ce roi des charlatans n'est pas intéressante, si ce n'est qu'elle ne saurait exister, encore moins subsister, en dehors de l'Amérique.
M. Barnum (Phinéas par-dessus le marché), poursuivi par le destin, est victime d'un incendie tous les cinq ans. Son incendie arrive comme mars, j'allais dire comme marée, en carême.