‹ Jonathan et son continent [microforme]Chapitre 7 sur 16 · PRIX D’ABONNEMENT POUR SIX MOIS · texte numérisé non relu

PRIX D’ABONNEMENT POUR SIX MOIS

« La moitié des quantités ci-dessus. »

Voilà comment toute la population de Hazel Green est mise à même de lire son journal.

Le Tonnerre etle Fulminant ne sont pas les seuls journaux qui se livrent à ces polémiques outrées où les arguments sont remplacés par les personnalités les plus injurieuses.

Pendant tout le temps que j'étais en Amérique, M. Pulitzer, propriétaire-directeur du World, et M. Charles A. Dana, rédacteur en chef du Sun et le plus accompli des journalistes américains, ne ces-

sèrent un seul jour de s'appeler réciproquement voleur, menteur, hypolthéqué, sale Juif. D'après les journaux que des amis veulent bien m'envoyer de New-York, je vois que ces messieurs n'ont pas encore épuisé les richesses du vocabulaire anglopoissardier.

N’allez point tirer dela des conclusions à la hâte. de ne connais point M. Pulitzer personnellement; mais J'ai l’honneur de connaîtrele colonel Gockerill, rédacteur en chef du World, et M. Charles Dana, rédacteur en chef du Sun. Ces messieurs. sont, dans la vie privée, des gentlemen parfaits et des hommes d'esprit et de talent. Dans la vie publique, 1ls sont « dans le mouvement ». Comme étude de langue anglaise, la polémique du World et du Sun élait des plus intéressantes.

La presse américaine était divisée en deux camps, les partisans de Pulitzer et les partisans de Dana. Quand les combattants étaient à bout d’expressions injuricuses, on leur en suggérait de nouvelles. Voici quelques félicitations envoyées à M. Dana, que je recueille dans le Globe de Saint- Louis.

«Dana se sert d’un stylet fin, Pulitzer d’une hache: de boucher. Rien n'est plus beau que ce langage: d'invectives employé par Dana ; rien n’est plus vil

que Le style d’égout employé par Pulitzer. Celui-là verse une goutte d'acide prussique, celui-ci jette une poignée de mort-aux-rats. Pulitzer a été complètement vaincu par le venin concentré de Dana. »

On n’est pas plus aimable-comme confrère, et j'aime à croire que M. Dana est fier du compliment.

L'Amérique, New-York surtout, possède d’excellents journaux comiques.

Je veux parler ici de ceux qui sont encore plus comiques que les autres.

Comme le Charivari de Paris et le Punch de Londres, Puck et Judge traitent l'actualité avec celte franchise à laquelle on doit s'attendre dans la libre Amérique. La critique des mœurs y est faite avec beaucoup de goût et d'esprit. Les vignettes sont charmantes. Ce qui gâte ces deux journaux, c’est la présence de deux ou trois pages contenant d'immenses gravures enluminées. L'art est encore dans l'enfance. Plusieurs autres journaux, écrits d’un style léger et pimpant, avec des illustrations très fines et très artistiques, tels que Life, rapportent les faits et gestes de la haulle société américaine. Historiettes, anecdotes, bons

mots, on y trouve de quoirire pendant uneheure. Il faut louer ces journaux qui savent être comiques, spirituels et légers, sans être grossiers, et qu’une jeune fillette de quinze ans peut lire sans craindre d’y trouver la moindre indiscrétion.

Ces journaux ne sont pas seulement amusants ; pour l'étranger ils sont instructifs. Ces anecdotes curieuses, ces plaisanteries naïves et aussi pittoresques que divertissantes, donnent une idée plus exacte du caractère et des mœurs en Amérique que maint grave in-folio.

Comme en Franceeten Angleterre, les Journaux comiques américains sont les seuls qui fassent preuve d’un peu de sagesse et de bon sens quand l'horizon s’obscurcit et que les questions de politique intérieure ou extérieure viennent troubler le repos du pays.

Si j'avais à nommer les journaux les plus amusants qui se publientaux États-Unis, je n’hésiterais pas un instant à donner la palme au Detroit Free Press et à l'Omaha World; c’est dans ces deux Journaux que l'humour américain se révèle dans toute sa naïve gaieté, et leurs anecdotes désopilantes sont reproduites de New-York à San-Francisco, de Montréal à la Nouvelle-Orléans.

La place me manque ici pour faire justice aux journaux littéraires, dramatiques et artistiques. Parmi les premiers, cependant, il faut nommer le Critic. J'y trouve des analyses aimables et d'une érudition discrète. La critique yest toujours juste,

sans être jamais maussade.

Je ne saurais fermer ce chapitre sans parler des revues américaines : c'est ce que j'ai le plus admiré aux États-Unis. Il semble, en elfet, que ce soit là le dernier mot du journalisme, tel que le comprend le monde lettré.

C’est d’abord la North American Review et Forum pour la discussion des questions politique, théologique, littéraire, artistique, scientifique et dramatique. Ge sont des arènes, des lices, où tel ornteur, théologien, écrivain, savant, vient rompre une lance avec un antasoniste. Viennent ensuite les revues illustrées, Le Century ‘, le Harper’s, Scribner’s, qui contiennent histoire, biographie. romans, voyages, poésies, découvertes, le tout illustré de magniliques gravures sur bots. H faut nommer ici le Saint-Nicolas, revue délicieusement rédigée et illustrée pour les enfants... de toutàce.

l. Le Century se lire chacne mois à plus de 259090 exeu-

pluires,

West encore l'Atlantie Monthly de Boston, et le Lippincott de Philadelphie. Il faudrait aussi nommer le Cosmopolitan, l'America, l'American Magazine et bien d’autres.

Hélas [il faudrait vingt volumes pour faire un peu justice à ce que l’on peut voir en Amérique. Malheureusement il faudrait vingt ans pour y arriver. Aussi ne puis-je n’arrèter qu’un instant à chaque endroit, heureux si, en voulant faire voir au lecteur un peu de tout, je réussis à lui faire voir quelque chose.

£Le reportage. -- Rien n’est saeré pour le reporter américain. — Démolition du mur de la vie privée. — Votre mari ronfle-t-il ? Saint Antoine et les reporters. — Je suis « interviewé », trépané. — Mon impresario s'endort sur le rôti. — Comptes rendus d’entrevues. -- Le président des États-Unis et les reporters. — Je suis l’« interviewer ».

€ Le journalisme à tué la littérature, s’écric M. Albert Millaud dans un de ses spirituels articles au Figaro, et le reportage est en train de tuer le journalisme. C’est le dernier mot de là décadence littéraire d’une époque; c’est l’homme de lettres remplacé par le concierge. »

Le reportage, j'allais dire le commérage, en Amérique, a tout simplement envahi, englouli le journalisme. C’est la démolition du mur de la vie privée; c’est la substitution du potin à la chronique, du bavardage à la critique.

Rien n’est sacré pour l’inlerviewer. L’audace est son gagne-pain, les détails les plus intimes de votre existence sont à sa merci, et à moins que vous ne lui brüliez la cervelle

ce qui n'est pas légal dans l'État de New-York — vous n'avez aucun moyen de vous débarrasser de lui.

Ne crovez pas vous être tiré de la difficulté, parce que vous lui avez fait dire que vous n'êtes pas visible. I reviendra à la charge dix et vingt lois ; il fera sentinelle au dehcrs, se fera un lit de votre paillasson à la porte de votre chambre d'hôtel, pour vous pincer aussitôt que vous mettrez le nez à l'air. [est patient, et si une indisposion vous retient au lit, 1l attendra que vous sovez rétabli, et se fera servir ses repas dans le corridor, Si vous réussissez à échapper à ses poursuites, il tra trouver votre femme, et plutôt que de rentrer bredouille au bureau du journal, il fui demandera si vous ronflez, si vous êtes matineux, Si vous êtes plus aimable après votre diner qu'avant, ce que vous mangez à votre premier déjeuner, quelle est la couleur habituelle de votre pantalon, et la pointure de vos bottines. IT lui demandera depuis quand vous êtes marié, combien de temps votre lune de miel a duré, si vous avez des enfants, et s'ils ont fit leurs dents. Ave

de pareils matériaux il composera une colonne.

Nulle question n’est trop indiscrète pour ces entreprenants inquisiteurs : ils seraient allés interviewer saint Antoine dans sa cabane.

N’allez pas non plus crier triomphe parce que vous avez réussi à les éconduire sans répondre à leurs questions. C’est ici que le génie du journaliste américain se révèle dans toute sa gloire. Les journaux du lendemain publieront, à votre stupeur, le compte rendu de la conversation que vous auriez pu avoir avec leurs reporters.

Entre nous, ce que vous avez de mieux à faire, quand le journaliste américain se présente che vous et vous dit : « Monsieur, je suis reporter, el je viens vous demander quelques instants d’entretien », c’est de lui dire :

— Donnez-moi la peine de vous asseoir.

Après tout, l'interview est une opération à laquelle on survit, et je dois dire, pour être juste, que les reporters américains sont en général aimables, obligeants, et aussi — ce qui est simplement renversant quand on songe qu'ils prennent rarement des notes — exact dans les comptes rendus qu'ils font de leurs entrevues.

Rien aussi n’est plus admirable que le courage avec lequel l’interviewer affronte les rebuffades, et

a philosophie avec laquelle ils les empoche. Je n’ai jamais pu trouver un mot désagréable à dire à ces indiscrets, et Je me suis vu récompenser de ma patience en lisant dans les journaux que « c'était un plaisir de m’interviewer, tant je me prêtais de bonne grâce aux mains de mes persécuteurs ». |

Le dimanche, 11 novembre 1887, à neuf heures du matin, le Germanic, après une horrible traversée de neuf jours, entrait par un soleil resplendissant dans la magnifique rade de New-York.

Nous venions de passer la statue de Bartholdi, la Liberté éclairant le monde. Il me semblait que la France n’était pas loin. La sensation était douce, et instinctivement j'avais porté la main à mon chapeau. Tout à coup le Germanic s'arrêta. Un petit vapeur venait de l'accoster. Nous étions abordés par les officiers de la douane, suivis par plusieurs personnes qui les accompagnaient dans là patache.

— Gare là-dessous ! me cria un compagnon de voyage qui, à mon air tranquille, voyait clairement que je ne soupçonnais point le danger.

— Qu’'y at-11? demandai-Je.

— Les inlervierers!

— Allons donc, pas ici, bien certainement, m'écriai-je.

J'avais à peine dit ces mots que deux jeunes gens me présentèrent leurs cartes en m'annonçant( qu'ils étaient journalistes.

— Nous sommes venus vous présenter nos respects, monsieur, me dirent-ils, et vous souhaiter un agréable séjour dans notre pays.

Tout en me parlant, ils me toisaient des pieds à la tête, en jetant quelques notes sur leur calepin. [ls faisaient mon portrait, qui parut le lendemain au commencement des articles que la presse de New-York crut devoir me consacrer. Le portrait était flatteur. Un Journal pourtant donna à ses lecteurs la description suivante de votre humble serviteur : |

€ Max O'Rell est un Français quelque peu globulaire d'environ quarante ans. »

Venait ensuite la description de mon costume de voyage et que sais-je encore !

Globulaire, s’il est possible ! Quarante ans ! non, messieurs, trente-neuf tout au plus.

Mais revenons à nos reparters.

Les questions se succédèrent avec la rapidité de l'éclair.

— Avez-vous eu une bonne traversée ?

— Souffrez-vous du mal de mer?

— Où êtes-vous né?

— Quel âge avez-vous ?

—-Combien de temps comptez-vous rester aux États-Unis ?

— Vous êtes homme de lettres. Combien vos livres vous rapportent-1ls?

L'interrogatoire commençait à me déplaire.

— Excusez-moi, messieurs, dis-je, je suiséreinté, je vais me reposer. J’aurai le plaisir de vous recevoir cet après-midi.

Oh! ce premier après-midi à New-York passé en compagnie des reporters, je ne pourrai Jamais l'oublier.

Le bureau de mon impresario, M. le major Pond’, était situé au rez-de-chaussée de l'£verell House où j'étais descendu. Je m'y rendis après déjeuner, et bientôt les reporters arrivèrent, au nombre de huit à Ja fois, pour my faire subir l'opération du trépan.

— Commençons par le commencement, dit lun de ces messieurs, après les salutations d'usage.

— Je connais votre première question, fis-Je.

1. Mon impresario était, comme on le voit, un de ces rares Américains qui ne sont pas colonels.

176 JONATHAN ET SON CONTINENT vous allez me demander si c’est la première fois que je viens en Amérique.

— C'est généralement, en effet, notre première question, mais j'en ai une autre à vous faire auparavant. Vous venez de prendre votre premier repas en Amérique, qu’avez-vous mangé ?

Je me soumis de bon cœur.

— Messieurs, répondis-je, en faisant tout mon possible pour garder mon sérieux, Je viens de m'administrer un morceau de turbot, un bifteck aux pommes, une salade de céleri et une glace à la vanille,

— ‘Très bien, remarqua un troisième reporter. J'ai maintenant une question importante à vous faire. J'espère qu’elie ne vous étonnera pas.

— Je suis en Amérique, répondis-je, et je suis prêt à ne m'étonner de rien.

— Eh bien! fit mon interlocuteur, je voudrais vous demander quelles sont les impressions que vous avez déjà formées sur l'Amérique?

— Permettez, m'écriai-je, J’v suis depuis trois heures seulement, et je ne suis pas encore sorti de l'hôtel. Vous voudrez donc bien m'excuser si jem'abstiens pour l'instant de vous dire ce que Je pense de l'Amérique; car vous admettrez, je l’espère, qu'il faut avoir passé au moins un jour en

Amérique avant de pouvoir formuler une opinion avec quelque autorité.

Ici je roulai une cigarette et sonnai pour faire venir un Lemon squash.

Les reporters se mirent immédiatement à écrire quelque chose sur leurs calepins.

— Qu'est-ce que vous écrivez-là ? demandai-je.

— J'écris, me répondit un jeune journaliste à la figure rayonnante d'activité et d'intelligence, qu’au moment où en est arrivée notre conversation vous roulez une cigarette et demandez un lemon squash.

— Permettez, messieurs, me hasardai-je à dire, croyez-vous franchement qu'une pareille remarque puisse offrir le moindre intérêt à vos lecteurs?

— Sans contredit, répondirent-ils avec un sérieux imperturbable qui faillit me faire mourir de ire,

— C'est différent, messieurs, pardonnez-moi, Je devrais savoir qu’en Amérique, comme partout, un homme intelligent sait ce qu'il fait. Continuez donc vos questions, vous m'intéressez beaucoup.

Le fait est que je commençais à m'amuser im- | mensément.

Les questions reprirent leur train. L'un voulait des détails biographiques, autre l’origine de mon pseudonyme. L'un désirait savoir si Je travaillais

le matin, l’après-midi, ou le soir ; l’autre si je travaillais assis ou debout, et si je me servais de papier réglé, de plumes d’oie ou de plumes métalliques. Un reporter me demanda si Je pensais en français ou en anglais, un autre si le général Boulanger avait chance d’être bientôt élu président de la République française. Si je croisais mes jambes pendant la conversation, si J'ôtais mon lorgnon, rien n’échappait à ces journalistes, Lout était not sur le calepin.

Les questions qu’on me faisait me paraissaient vraiment si banales, si saugrenues, que j'avais presque honte de songer que j'étais le héros de cette pelite farce.

Ne sachant trop que dire, je me lançai dans l’anecdote. J'en tirai plusieurs de mon sac, et je les racontai à mes énterviewers.

[ci se produisit une petite scène qui me parut piquante. Si je regardais un reporter plus partieulièrement qu’un autre pendant le réeit d’une anecdote, 1l se tournait vers ses confrères, etleur disait :

—- Vous savez, celle-c1 est pour mon journal, el vous n'avez pas le droit d’en prendre note, c'est à moi seul que monsieur l’a racontée.

— Du tout, s’écrièérent les autres, monsieur nous l’a racontée à tous.

Cependant l'harmonie ne fut pas troublée, et je \is qu'un excellent esprit de camaraderie animait “es Messieurs.

A l'exception d’une phrase ou deux par-ci par-là qu'ils jetèrent sur leurs calepins, ils ne prirent point note des réponses que jefis à leurs questions, el je me demandais comment il était possible qu'avec si peu de matériaux ils pussent être à mème de faire, à l’aide d’une entrevue aussi insionifante et si complètement dénuée d'intérêt à mon sens, un article de cent à deux cents lignes acceptable dans un journal important.

Après être restés avec moi pendant près de deux heures, les reporters me serrèrent la main, me remercièrent de mon obligeance, et me quitrent pour aller faire le compte rendu de l’entrevue.

— (ue ces Américains sont enfants ! pensai-je, est-il possible qu’une conversation pareille à celle que je viens d’avoir avec ces Journalistes puisse les intéresser ?

Le lendemain je me procurai tous les journaux de New-York, plus par curiosité, je dois le dire à ma louange, que par vanité, car, entre nous, je vous assure que j'étais peu lier des paroles que

J'avais prononcées la veille,

Jugez de mon étonnement quand, ouvrant les journaux, j'y vis deux colonnes remplies de détails amusants, de descriptions pittorcsques, d’anecdotes piquantes, de remarques spirituelles et faites à propos par ces reporters que J'avais pris pour de simples sténographes.

Tout était rapporté fidèlement et arrangé avec art. Les moindres incidents étaient rendus piquants par la manière pittoresque dont ils élaient racontés. Le major, par exemple, qui, habitué à ces sortes d’entrevue depuis des années, s’élait endormi paisiblement sur le rôti, confortablement installé, la tête sur les coussins d’un canapé, les pieds sur le dos d’une chaise; mes gestes, la description du bureau où s'était passé l'entretien, tout cela était vif. Ils avaient tiré parti de tout, et il n’est pas jusqu'à l’arrivée du lemon squash qui ne fournit un petit paragraphe drôle et attrayant. Vous eussiez cru lire le premier chapitre d’un roman commençant par l’entrée majestueuse d’un paquebot dans la rade de New-York.

— Allons, m'écriai-je, les journalistes américains connaissent au moins l’art d’accommoder les

riens.

Quand M. Grover Cleveland, président de la

grande République des États-Unis, épousa, il y a trois ans, la plus jolie et la plus aimable des Américaines, il choisit Deer Park pour y passer sa lune de miel loin du bruit, loin du monde, et surtout loin des reporters. Cependant le président connaissait l’esprit d'entreprise que possèdent ses compatriotes, et pour se mettre à l'abri des énierviewers et s'assurer la tranquillité, il erut devoir employer huit agents de la police secrète pour garder les abords de sa retraite. Le nombre fut bientôt reconnu insuffisant, car l’ennemi se montrait dans les environs. Les piquets furent renforcés, et huit jours plus tard douze alguazils empêchaient qui que ce fût d'approcher à plus de trois cents mètres du cottage. Les interviewers étaient refaits et durent s’avouer battus. Les Journaux n’eurent aucun renseignement sérieux à donner à leurs lecteurs. Pour un rédacteur un peu entreprenant il y avait de quoi s’arracher les cheveux, se pendre de désespoir. Avoir des en-têtes dans son tiroir tels que « Grover au Paradis », ou « Gouttes de miel recueillies à Deer Park », et ne pouvoir s’en servir! C'était le comble de l’inforlune.

Une petite anecdote pour finir.

Une jeune Américaine épouse un homme connu, un jeune orateur politique de grand avenir.

Le lendemain de ses noces, tandis que son mari est sorti, elle voit entrer brusquement dans son salon, après quelque bruit et bousculement à la cantonade, un monsieur fort bien mis, qui la salue très correctement.

Elle le regarde, tout interdite.

— Pardonnez-moi, madame, mais c’est hier que vous avez épousé M. John D‘?

— Oui, monsieur, mais...

— Je suis l’interviewer !

La litlérature aux États-Unis. — La poésie, — Le roman, — L'essai. — La critique. — L'histoire. — Les humoristes, —- Les journalistes. — Les livres pour la jeunesse. — L'avenir litté-

raire de l'Amérique.

L'Amérique n’a pas encore produit de génie litléraire transcendant ; mais elle a le droit d’être lière d’une littérature nationale qui comprend des poètes, des historiens, des romanciers, des essayistes et des critiques d'un ordre supérieur.

Les Anglais admettent que la meilleure histoire de leur littérature a été faite par un Francais, M. Taine. L’Athenœum reconnaissait l’autre jour que la meilleure histoire critique des poètes anglais de l'ère victorienne avait été faite par un Américain, M. Edmond Clarence Stedman, lui-même un

des plus gracieux bardes de l'Amérique contemporaine.

Dans ce tableau rapide, il faut se borner à faire mention des principaux noms qui illustrent les différentes branches de la littérature américaine.

Dans la poésie, il faut mettre en tête William Cullen Bryant et [enry Wadsworth Longfellow, tous deux purs, nobles, aussi appréciés des Anglais que de leurs propres compatriotes; ensuite Edgar Allen Poe, James Russell Lowell, Oliver Wendell Holmes, Edmond Clarence Stcdman, BayardTaylor, John Greenleaf Whittier, Walt Whitman, Richard Watson Gilder, Edgar Fawcett, Wijliam Winter, le célèbre critique dramatique du New-York Tribune, Maria Brooks, et quantité de femmes qui forment une gracieuse guirlande dans cet étalage de fleurs poétiques. Dans les dialectes de l'Ouest, un jeune poète, M. James Whitcomb Riley, sait arracher les larmes au milieu des sourires qu’il provoque par son humour pathétique ; c'est le futur Jasmin de l'Amérique.

Dans le roman, nous rencontrons des écrivains dont la réputation est aussi fermement établie en Europe qu'en Amérique. Qui n’a pas lu, dans sa Jeunesse, les œuvres de Fenimore Cooper ?

Parmi les célébrités et les talents, je nommerai

Washington Irving, Parker Willis, Poe, Nathaniel Hawthorne, Oliver Wendell Holmes, Marion Crawford, Frank Stockton, George W. Cable, Frances Hodgson Burnett, Henry James, W. D. Howells, Julian IHawthorne, Thomas Bailey Aldrich, Charles Dudley Warner, Bret Harte aussi poète, Edward Eggleston, Brander Matthews, Elisa Wetherell. IT faut en passer, et des meilleurs. Enfin le plus grand succès du siècle a été atteint par un roman américain dirigé contre l'esclavage qu’il a contribué à détruire. Je veux parler de la Case de l'oncle Tom de madame Harriett Beecher Stowe, sœur du célèbre Henry Ward Beecher que les États-Unis pleurent encore.

Dans l’essai philosophique, Ralph Waldo Emerson et Robert Ingersoll sont incomparables dans des genres différents. Le premier brille par l’originalité et la tournure d'esprit subtile et bizarre, l’autre par la grandeur du langage, la précision du siyle, l'humour et le pathos.

Dans la critique littéraire, il faut citer George William Curtis, ainsi que Stedman et Winter déjà nommés parmi les poêtes.

L'histoire est peut-être, de toutes les branches de la liltérature américaine, celle qui a le plus réussi à trouver sa véritable expression. Washington

Irving avec son Histoire de Colomb, Prescott avec l'Histoire de Ferdinand et d'Isabelle, l’'Histoirede la Conquêle du Mexique et du Pérou et l'Histoire de Philippe II, Brancroft avec l'Histoire de la Révolulion d'Amérique ont produit une‘histoire nationale, depuis la découverte du pays jusqu’à nos Jours.

Il semble curieux que les vastes et grandioses régions qu'ils habitent n'aient pas inspiré aux Américains le goût ainsi que le talent des descriptions de la nature. Fenimore Cooper est le seul grand paysagiste produit par les immensités du grand continent occidental.

Les humoristes fourmillent aux États-Unis.

Artemus Ward et Mark Twain sont deux pseudonymes justement célèbres en Amérique et en Angleterre. Un troisième est dans le train qui mène à la célébrité. Si vous voulez voir toutes les pièces de votre construction humaine se démonter par enchantement, allez entendre Bill Nye débiter ses plaisanteries avec ce sérieux, ce sang-froid solennel, qu’on ne trouve point au delà des frontières de Yankeeland. Comme Artemus Ward et Mark Twain, il joint le talent d'écrivain à celui de conférencier. |

Quoique les noms de Charles A. Dana, Whitelaw

Reid, Park Godwin, et bien d’autres, soient familiers au public américain, c’est dans les grandes revues, et non dans les journaux, qu’il faut chercher l’article vraiment littéraire.

Les enfants — s’il y à des enfants en Amérique — ne sont pas oubliés dans la littérature, Je crois pouvoir affirmer qu'il n’est pas de pays où l’on sache si bien écrire pour les enfants, où l’on sache si bien lesinstruire en les intéressant etenles amusant. L’amour de l’enfance est tout naturel dans le caractère sympathique et tendre des Américains. Madame Hodgson Burnett, miss Louisa Alcott, madame Lippincott, mieux connue sous le pseudonyme de Grace Greenwood et Fanny Fern ont fait et font encore les délices du petit monde américain.

Dans cet aperçu j'ai dû omettre bien des noms. J'espère en avoir assez mentionné pour montrer que l'Amérique a produit, depuis ‘inquante ans, de quoi promettre au pays un brillant avenir littéraire. Une nation aussi intelligente, aussi énergique, aussi puissante dans le monde de l’aclion ne saurait être stérile dans le domaine de la pensée.

Le théâtre aux États-Unis. — Les « étoiles ». — Les pièces françaises. — La troupe de M. Augustin Daly. — Le public américain. — Les salles de théâtre. — Programmes détaillés. —

Une omission regrettable.

La scèneaméricaine compte d’excellentsacteurs, mais son prestige est dû plutôt au talent de quelques brillantes individualités qu’à la distinction de l’ensemble.

Les pièces sont composées pour tel ou tel acteur, et les artistes qui jouent les rôles secondaires sont là pour servir de repoussoirs à l’éloile. Aussi les pièces françaises, que l’on sert au public en Amérique autant qu'en Angleterre, font-elles généralement fiasco. J'en ai vu une preuve bien frappante à New-York. M. Abbey, l’infatigable impresario, directeur du théâtre de Wallack, avait

monté l’Abbé Constantin. Le principal rôle avait été confié à M. John Gilbert, le vétéran de la scène américaine. Certes M. Got n’eût pas pu jouer le rôle du bon prêtre avec plus de simplicité, de tendresse et de pathos; mais cela ne pouvait suflire dans une pièce qui exige du talent chez une demidouzaine d'artistes au moins, et le four fut complet.

Les pièces françaises sont écrites, non pas pour des étoiles, mais pour des troupes complètes. L'auteur sait que tel acteur jouera Île rôle de l'amoureux, tel autre un père, un notaire prosaique, un brillant officier, un valet; que telle actrice remplira le rôle de la coquette, que telle autre jouera l’ingénue, la soubrette, la duègne. Il sait que le directeur ne confiera à ses artistes que des rôles qui soient de leur ressort. L'auteur qui traduit ces pièces pour la scène américaine court de gaieté de cœur à l’insuccès. Quelquelois il fait pis que traduire, il adapte. L'étude de mœurs françaises est lransplantée en Amérique avec des personnages américains. La pièce devient naturellement incompréhensible, fausse, et ce n'est pas l’éloile qui peut la sauver. :

Les théâtres américains ne sont pas subven-

tionnés par l'État, et l'exploitation dramatique ne

saurait se permeltre le luxe d’un personnel de talent. Le principal acteur, l’éloile, est son propre impresario. C’est lui-même qui attire le public, et c’est lui qui entend réaliser les bénéfices. Son réperloire se compose de deux ou trois pièces qu’il Joue à New-York pendant un mois, et qu'il promène ensuite dans les principales villes des États- Unis.

C'est ainsi que, dans la plupart des théâtres, vous verrez les troupes se succéder toutes les semaines. Aujourd’hui du drame, demain de la comédie, après-demain de l’opéra-bouffe. Les changements sont quelquefois plus brusques encore. M. Henri Irving et mademoiselle Ellen Terry, les premiers artistes de la scène anglaise, donnèrent une série de représentations au Star Theatre pendant le mois de mars de lannéc courante. Après leur départ, ils furent remplacés au Slar par une troupe de singes savants. Ils eussent tout aussi bien pu l’être par une troupe de prédicateurs évangélistes ambulants.

Il n'existe en Amérique qu’une compagnie de comédiens, c’est l'excellente troupe de M. Augustin Daly. J'ai vu jouer des comédies avec beaucoup d'ensemble au Lyceum , à l'Union Square el au

Madison Square de New-York, mais la troupe d'élite que dirige M. Augustin Daly est incomparablement supérieure à tout ce qui peut se voir en Amérique, et même en Angleterre. Je ne nommerai que les principaux membres de cette compagnie. M. John Drew est un jeune premier agréable, distingué, persuasif, plein de verve et d’entrain; M. James Lewis, dont la grotesque figure est une véritable fortune, est le meilleur comique de genre sur la scène américaine; mademoiselle Ada Rehan est ravissante de coquetterie, séduisante de gaminerie câline; madame Gilbert est une duègne à la hauteur de mademoiselle Jouassin, à qui elle resemble à s’y méprendre. Il n’est pas jusqu’à l'acteur, dont le rôle consiste à présenter à son maitre une lettre sur un plateau, qui ne soit un artiste. Voilà le théâtre tel que nous le comprenons en France.

Si les bonnes troupes sont rares en Amérique, les bons acteurs sont nombreux.

Le plus grand acteur américain est, sans contredit, M. Edwin Booth. C’est le plus fameux interprète des œuvres de Shakespeare. Là il est sans rival, en Amérique comme en Angleterre. M. Lawrence Barrett est un tragédien de beaucoup de talent. Dans la comédie, il faut citer d’abord deux

vétérans, M. John Gilbert et M. Lester Wallackt, puis MM. Robson et Crane. Dans le répertoire purement américain, M. Joseph Jeffreson a le jeu simple et pathétique. J’ai eu la bonne fortune de le voir dans Rip van Winkle, rôle qui lui appartient comme Pierre Chopart appartient à M. Paulin Ménier. Mayo, Florence, Harrigan sont des noms qui rappellent aux Américains mille et un succès. M. Steele Mackaye n’est pas seulement un bon acteur, c’est un auteur dramatique de beaucoup de mérite. Sa pièce, Paul Kauvar, avec ses réalistiques scènes de la Révolution française, ferait courir tout Paris, si jamais il prenait au directeur dela Porte-Saint-Martin ou de l’Ambigu l’heureuse idée dela monter. Pourles créationsoriginales,fantastiques, il faut donner la palme à M. Richard Mar.sfield. Je souhaite à M. Octave Feuillet le plaisir de voix ce jeune acteur jouer le rôle du baron Chevrial dans le Roman parisien. La conception est aussi hardie qu’artistique. Pour se faire des têtes, comme on dit au théâtre, M. Mansfield n’a pas son pareil.

Le talent de mademoiselle Fanny Davonport unit la chaleur à la grâce et à la dignité. Au troisième et au quatrième actes de la Tosca, cette actrice

1, L'Amérique vient de perdre cet excellent acteur.

s'élève au niveau des plus grandes tragédiennes. Je n'ai pas été étonné de voir la Tosca réussir aux États-Unis. M. Victorien Sardou ayant composé ce drame pour une éloile française, une étoile suffit pour le Jouer avec succès à l’étranger.

La plus grande actrice, sur la scèneaméricaine, est une Polonaise. Madame Modjeska n’a de rivale au monde que madame Sarah Bernhardt, qu’elle surpasse quelquefois, selon moi. Son interprétation de la Dame aux Camélias m'a paru supérieure à celle de sa grande rivale française. Madame Modjeska n’apporte peut-être pas, dans ce rôle, le feu, la violence de passion que lon trouve chez madame Sarah Bernhardt, mais elle y apporte plus de grâce féminine, plus de pureté. Elle est moins sensuelle, elle est plus sympathique, elle subjugue moins le spectateur, mais elle le touche davantage : c’est la femme galante rachetée, purifiée par l'amour, telle que l’a conçue M. Alexandre Dumas.

Les théâtres américains sont spacieux, élégants, coquets, bien ventilés et admirablement éclairés. Les sièges sont confortables, et l’ouvreuse de loges est une institution inconnue.

Le rez-de-chaussée est entièrement consacré aux

fauteuils d'orchestre, mais le parquet, qui s’élève graduellement à pente douce depuis la scène jusqu'au fond du théâtre permet aux spectateurs placés au dernier rang de voir aussi bien que s’ils étaient assis au premier. Il est heureux qu'il en soit ainsi, car les femmes se coiffent de tels monuments pour aller au spectacle que, si l'orchestre était situé sur un parquet horizontal, vous auriez à vous en rapporter à l’obligeance des dames placées aux premiers rangs pour vous raconter ce qui se passe sur la scène.

À l'exception de l'Opéra et de deux ou trois autres grands théâtres, les salles de spectacle ne se composent que de fauteuils d'orchestre, d’une ou deux galeries, et de loges d’avant-scène.

Le prix des places est modéré, et varie de 7,50 à 2,00. Le peuple a ses théâtres à lui, dans Île Bowery, où on lui sert des mélodrames, des pièces à tiroir et des arlequinades pour la somme de 50, 75 centimes, ou 1 franctout au plus.

Ce qui est insupportable, c’est que les Américains — je devrais plutôt dire les Américaines — ne veulent point arriver au théâtre pour le lever du rideau. Pendant vingt minutes au moins, c’est un va-et-vient continuel qui vous empêche de suivre le dialogue. Si la pièce commence à huit

heures, on arrive à huit heures un quart; si la pièce commence à huit heures un quart, on arrive à huit heures et demie, et ainsi de suite. A l'heure lixée pour le lever du rideau, les fauteuils d’orchestre sont vides. Cette mauvaise habitude ennuie lesacteurs, dérange les spectateurs ; mais le mal est sans remède, et les directeurs ont vainement tout essayé. J'en connais un qui fit suivre l'annonce de la pièce qu'il faisait jouer de l’entrefilet suivant :

« Je préviens solennellement le public qu’il est impossible de comprendre la pièce à moins d’assister à la première scène. »

Ses efforts furent couronnés du four le plus complet. Manquer la pièce, c’est ennuyeux; mais manquer son effet quand on arrive parée de ses plus beaux atours, c’est impossible.

Il en est de même pour les concerts et les conférences. Les Américains, qui ont retenu leurs places à l'avance, arrivent un quart d'heure ou vingt minutes après l’heure fixée sur les annonces et les programmes. Quand tout le monde est à sa place, le concert ou la conférence commence. Les spectateurs, qui ont ainsi à attendre pendant une demi-heure que leurs compatriotes aient pris leurs places, ne font entendre aucun murmure.

La patience du public américain est tout simplement angélique.

En entrant dans le vestibule d’un théâtre américain, le public trouve des programmes que la direction lui offre gratis. Ces programmes donnent une analyse de la pièce ainsi que le nom de tous les employés de l'établissement. D'abord le nom des artistes en regard de leurs rôles respectifs, puis le nom du directeur, du sous-directeur, du régisseur, du sous-régisseur, du caissier, du caissier en second, du chef d'orchestre, du machiniste, du charpentier, du commis préposé au magasin des accessoires, du pompier, de l'huissier, de l’agent de police et de l’allumeur de gaz. Si au lieu de gaz on employait äcs chandelles, comme autrefois, le moucheur verrait son nom passer à la postérité.

S'il y à un piano sur la scène, le programme vous donne le nom du fabricant; s’il y a un repas servi dans la pièce, le programme vous fait savoir que le souper est fourni par telle ou telle maison. S'il y a des tapis, vous savez qui les a vendus. Enfin, vous êtes au courant des plus petits détails concernant la direction du théâtre. Il y a quelquefois une omission, mais il n’y en a qu'une. Îl arrive que souvent on ne donne pas le nom de

l'auteur de la pièce. Après tout, quand on va voir le Roman parisien, quel avantage peut-il y avoir à connaître le nom de l’auteur, du moment qu’on connaît le nom du concierge du théâtre ?

Ce n’est qu’Octave Feuille!

XXIT

La religion des Américains. — Les sectes religieuses. — Pourquoi Jonathan va à l’église. — Entrrrez, mesdames et messieurs, c'est ici qu’on trouve le bonheur et qu’on fait son salut! — Invitation irrésistible. — Les ésotéristes. — Pourquoi mourrait-on quand on peut être immortel? — La recette. — Le docteur La Foi. — Un livre chaudement recommandé. — L'hypocrisie du dimanche. — Choisir une marchandise n'est pas l'acheter. — Grand Scott! — La religion et la république font bon ménage en Amérique.

Les Américains sont chrétiens, c’est-à-dire que le dimanche ils vont à l’église. Semblables aux autres chrétiens, pendant la semaine ils vaquent à leurs affaires.

Lareligion, en Amérique, est servie à toutes les sauces. Il ÿ en a pour tous les goûts. Indépendamment de la religion catholique, j'ai compté cent quatre-vingt-neuf différentes sectes religieuses, L'Angleterren’encomptequecentquatre-vingt-cinq.

Tout bon prédicateur, à quelque secte qu'il appartienne, fait salle comblele dimanche. L'église en soi n’est point une aitraction, ct le ministre n’a d'autre influence sur le peuple que celle qui. exerce par son talent oratoire. Une conférence religieuse ou morale est aussi courue qu'une conférence littéraire, un concert, ou une pièce de théâtre.

Mettez un prédicateur ennuyeux dans la chaire d'une église américaine, et les bancs seront vides; placez-y un orateur de talent, et si vous n’arrivez pas une demi-heure à l’avance, vous aurez à vous tenir debout pendant la durée du service. |

Le sacerdoce n’est pas une vocation, c’est une profession : pas de talent pas de succès. Un Amé ricain ira écouter un ministre appartenant à une secte différente de la sienne plutôt que d’aller s’ennuyer à l’église où l’on prèche la doctrine de son goût. Il ira plutôt à une conférence du Révérend Père Mac Glyn, l’excommunié de Rome, ou du docteur Félix Adler, l’éloquent agnostique; tout relicieux qu’il est, ilse prendra à regretter quele colonel Ingersollne paraisse plus en publicle dimanche; tout protestant qu'il est, il ne se fera aucun scrupule d’aller entendre une messe en musique à la cathédrale catholique; vous pourrez le voir par-

tout, excepté dans les églises où l’on s’ennuieet où l'esprit ne trouve point d'aliments.

Les églises annoncent un prédicateur dans les Journaux comme les théâtres annoncent une éloile. A défaut d’un bon prédicateur, on imagine d’autres amorces pour attirer le public. Comment ne pas répondre, comment résister aux deux appels suivants, affichés à la porte de deux églises, à New- York et à Chicago? Les voici textuels; je les ai copiés avec le plus grand soin.

«Musiciens évangéliques, solos, courts sermons. C’est ici qu'on trouve le bonheur et qu’on fait son

salut.

. mesdames et messieurs !

L'autre, plus attrayant encore, était conçu ainsi :

« Plus d’excuses pour ne pas aller à l'église. Places gratis, Services gais et entraînants. Cette église fournit au DUDAE les livres de prières et les cantiques. »

On est prié de remettre ces livres en place après s’en être servi.

Les sectes religieuses se multiplient tous les jours. Aucune doctrine n’est trop absurde pour faire des prosélytes. Tantôt c’est le royaume des

cieux qu’on assure à ses partisans, Lantôt c’est l’iramortalité, out, l’immortalité, ni plus ni moins. Telle est la promesse faite aux hommes par l’ésolérisme, la dernière des inventions religieuses en Amérique.

La doctrine des ésotéristes est que si l’homme élait vraiment pur et qu’il suivit à la Le''re les préceptes de l'Évangile, il deviendrait immortel, non pas au paradis, mais ici-bas. Comme il est probable que jamais chrétien n’a encore réussi à suivre point à point les préceptes de l'Évangile, il peut se faire que les ésotéristes aient raison. Pour vivre éternellement, disent-ils, 1l n’y a donc qu’à rester vertueux, même dans le mariage, car le plus crand péché c’est l'œuvre de la chair, péché que nos premiers parents ont expié par la mort. Il faut embrasser le célibat. Le célibat, cependant, pur et simple, ne serait pas suffisant, car là où il n’y a pas de lutte, il ne saurait y avoir de victoire. Il faut donc se marier, mais... en tout bien tout honneur. Si vous parvenez à vaincré vos passions, la maladie ne pourra vous atteindre et vous serez immortel.

Mais, direz-vous, les ésotéristes ne meurentils point? Si, ilsmeurent, mais cela ne prouve pas, selon eux, qu’ils doivent mourir. S'ils meurent,

c'est tout simplement parce qu’ils n’ont pas atteint le degré de perfection.

Les ésotéristes sont destinés à vivre longtemps, car de deux choses l'une: ou ils arriveront à la perfection et seront immortels, ou bien ils tomberont dans le péché et auront des enfants qui grossiront leurs rangs. Le chef de cette secte, laquelle n'a encore que deux ans d’existence, prétend mème que le jour où l’ésotériste sera parfait, non seulement 1l sera immortel, mais que de plus il connaïitra l'avenir, ce qui lui permettra d’amasser d’immensés richesses. En effet, à la Bourse, pareille faculté serait d’une utilité évidente.

Une autre secte prétend guérir toutes les maladies par la foi. C’est un péché que d'envoyer chercher le médecin. Placez votre foi dans le Seigneur, et il vous guérira'. La croyance de ces fanatiques n’est pas ébranlée par la mort de ceux qu’ils prétendent guérir. €S1l avait eu un peu plus de foi, il en serait revenu. » Le docteur Sangrado guérissait toutes les maladies par les saignées et l’eau chaude. Quand un malade mourait, c’est que la saignée avait été trop, ou pas assez abondante, et

1. La surexcitation nerveuse, produite par l’exaltation religieuse, peut amener de pareils résultats.

que l’eau avait été administrée trop, ou pas assez chaude. La théorie restait excellente.

Naturellement toutes ces nouvelles sectes sont des entreprises commerciales. On loue une chambre d’abord, on y place une table et quelques chaises, et l’on attire quelques flâneurs qui forment le noyau. Puis on fait la quête, et l’on s’installe dans un meilleur local. On fait de la propagande, on fonde un journal, on fait des conférences, on s'adresse à la poche des prosélvtes pour former ce qui prend le nom de « caisse du Seigneur ». Bien des pauvres imbéciles se sont laissé décider à donner toute leur fortune à « la caisse du Seigneur ». Inutile de créer un fonds de réserve : la bêtise humaine est une mince inépuisable,

Les diseurs de bonne aventure sont punis de six mois à deux années d'emprisonnement, comment se fait-il que la loi permette à des farceurs de fonder une « caisse du Seigneur » en prometlant l’immortalité aux’ oies qui apportent leur argent? Il semble que, en Amérique comme en Angleterre, on puisse impunément se faire escroc au nom de la religion.

Tel éditeur fait bâtir une chapelle avec l'argent

que lui a rapporté la vente des livres qu’il a volés aux auteurs anglais ct français.

Tel pécheur converti monte une nouvelle religion par actions, dans l’espoir de toucher le Keigneur et de gros dividendes.

Tel prédicateur populaire loue aux enchères les places de son église.

Tel autre fournit à un syndicat les bonnes feuilles des sermons qu'il fait le dimanche. Le lundi matin, les principaux journaux des États- Unis sont à même de donner à leurs lecteurs le texte complet du discours prononcé la veille à Brooklyn.

Pendant mon séjour en Amérique, un pasteur bien connu publia un volume de sermons avec là préface suivante: « Dieu à eu la bonté d’accueillir avec faveur (sic) les paroles contenues dans ce volume quand je les ai prononcées en chaire pour sa gloire. J’ose espérer qu'il voudra bien accorder sa beuédiction paternelle à ce petit livre dans lequel je les ai réunies. » Beaucoup de livres sont publiés en France avec la remarque : « Ouvrage approuvé par Mer l’archevèque de N. » Un volume, annoncé comme «ayant été accueilli avec faveur par le bon Dieu en personne », devrait s’enlever comme des petits ballons,

L’hypocrisie du dimanche est aussi florissante dans l’Est de l'Amérique qu’en Angleterre et en Écosse.

J'étais un dimanche à l'Exposition sous-tropique de Jacksonville. Je m’approchai d’une boutique, et choisis quelques bibelots.

— Je ne peux pas vous les vendre aujourd’hui, ne dit le marchand, après avoir fait l’article.

— Non? Pourquoi?

— Parce que c’est dimanche. Cependant, si vous les désirez, je puis vous les mettre de côté... vous me les achèterez demain.

Que c’est édifiant! Voilà pourtant ce que les puritains vous prient d'admirer.

Pour ne pas prendre en vain le nom de Dieu, et échapper au danger qu’il y aurait à dire my God, les Anglais ont inventé my gracious; quelquelois, s’imaginant probablement que le Seigaeur n’est pas fort sur les langues étrangères, ils s’enhardissent jusqu’à dire mon Dieu ou mein Golt.

Les Américains, en présence de la même difficulté, ont montré autant de génie que les Anglais : ils ont inventé Great Scott !

Ce qu’il fautadmirer dans toutes les sectes reli-

gieuses aux États-Unis, c’estleur caractèrenational.

Quand on vient dire que la religion est l’ennemie jurée du progrès, surlout des institutions républicaines, je me tourne vers l'Amérique, et je m'écrie: « Cela est faux. »

Il r’est pas un ministre de Dieu, depuis les cardinaux archevêques jusqu'aux plus petits précheurs méthodistes, wesleyiens, ou même ésotéristes, qui oserait dire au peuple que la liberté n’est pas le plus précieux, le plus sacré de ses biens, et que la république n’est pas la forme de gouvernement qui lui convienne le mieux.

En France, on est devenu indifférent en matière de religion, on affecte même l'incrédulité, pour salisfaire un engouement politique. Je suis convaincu que si, en France, vous fouilliez dans le cœur du peuple, vous y trouveriez moins d’athéisme réel que dans beaucoup d’autres pays. La foi semble être l’opinion du parti royaliste, et l’on s'imagine faire preuve de bon républicanisme en ne croyant pas comme les royalistes. L'homme pieux, en France, est plutôt considéré comme ennemi politique que comme antagoniste religieux. Voilà la véritable explication de l'incrédulité en France. Il faut bien dire aussi que beaucoup de royalistes n’affectent les sentiments religieux, et ne vont réguliérement aux offices, que pour protester

contre la République, et que bien des républicains sont en droit d'y voir un acte d’hostilité envers leurs institutions de prédilection.

Cet état de choses est déplorable. Les torts sont des deux côtés.

En Angleterre et en Amérique, où la forme du gouvernement n’est mise en queslion par personne, la religion marche avec le progrès, et la liberté n’en souffre aucunement.

Une religion dont le grand précepte est de s'aimer les uns les autres devrait pouvoir faire bon ménage avec la République.

La justice. — Comparaisons favorables à l’Amérique. — Procédure, — Un accusé payé comptant. — Chasse au criminel. —

Les jurés et leurs privilèges. — Les lenteurs de la justice américaine. — Philanthropie mal comprise. — Seize minutes pour expédier un criminel. — Une anecdote inédite du « club des Sauvages )».

Je n'ai pas l'intention d'entretenir ici le lecteur de l’organisation judiciaire aux États-Unis. Je le renvoie pour cela aux Tocqueville de tousles pays, à notre Tocqueville surtout. Je ne m'occupe pas, dans ce volume, des institutions de l'Amérique, je m'occupe des mœurs des Américains.

Je venais de rentrer d'Amérique, et j'étais assis, après déjeuner, au fumoir du North-Western Hotel de Liverpool. Je causais avec un Américain, com-

pagnon de mon voyage transatlantique, tout en admirant le magnifique Saint-George’s Hall qui se trouve en face de l'hôtel. Ce monument, qui sert de palais de justice à Liverpool, est le plus bel édifice de la province anglaise.

Tout à coup nous entendimes une fanfare de trompettes. La foule se précipitait vers la porte du Hall et formait déjà la haie de chaque côté du orand escalier central. Des hérauts et laquais, en costumes de piqueurs, tout caparaçonnés d’or et de passementeries, descendirent bientôt les marches, suivis d'officiers de police. Plusieurs équipages approchaient du perron.

De l’une de ces voitures descendit un homme revêtu d’une robe rouge écarlate, les épaules couvertes d’une pèlerine en hermine, et coiffé d’une perruque poudrée style Louis XIV. La robe écarlate, suivie du cortège qui s'était formé, monta solennellement les marches, à travers la foule qui se tenait ébahie la bouche ouverte et les veux écarquillés d’admiration.

— Quelle représentation est-ce qu’on donne en face? me dit l'Américain dans ce style sans gêne qui caractérise ses compatriotes.

— Mon cher monsieur, lui dis-je, c'est tout

simplement un juge qui va décider ce matin du 1%

sort de quelques filous auxquels, vous le voyez, l'Angleterre fait beaucoup d'honneur.

Mon Américain resta pensif pendant quelques instants. Il additionnait probablement les appointements de ce juge, les frais de voiture et de représentation, les honoraires des avocats, le salaire des officiers de police, des huissiers, le prix du bâtiment, et mille choses encore, et comparait le total aux cinquante francs qu’un commis malhonnète avait détournés de la caisse de son patron, et pour lequel tout ce luxe était déployé.

Rien n’est plus simple qu’une cour de justice américaine. Quaire murs sans aucune espèce de décorations, des chaises en paille ou des bancs. Point d’uniformes, point de robes, point de perruques, point de toques, point d’huissiers en livrée. Le juge et les avocats sont en redingote noire. Les huissiers ne sont pas tout à fait aussi propres que les avocats, voilà la seule différence.

Comme en Angleterre, l'accusé est privé de la parole. S’il a des questions à poser, son avocat es à ses côlés et parle pour lui. C’est l'avocat qui interroge les témoins à charge et à décharge, et plaide devant le jury. Le juge préside, rien de plus.

L’accusé est placé sur une chaise au milieu de

la salle, presque au milieu du public qui le coudoie. Plusieurs fois J'ai été obligé de demander aux Américains qui m’accompagnaient :

— Lequel de tous ces hommes est l'accusé ?

Un procès américain est complètement dépourvu d'apparat. Ce n’est pas, comme en Angleterre et en France surtout, une pièce à grand spectacle, c'est un homme qui paraît devant ses concitoyens pour répondre d’un méfait ou pour prouver son innocence ; c’est une lessive de famille, si je puis me permettre l’expression.

La simplicité de ces tribunaux est telle qu'il m'arriva une fois, après avoir été présenté par un avocat au juge qui présidait aux débats, d’être invité par celui-ci à venir m'asseoir à côté de lui pour mieux entendre et mieux voir ce qui se passait.

La simplicité peut aller plus loin encore.

Un accusé, s'étant un jour 1evé pour apostropher le juge en termes plus que cavaliers, celui-ci quitta son siège, dta son paletot, se dirigea vers l'accusé, et lui administra une volée exemplaire ; puis, regagnant son siège, il s’adressa ainsi aux aVOCals :

— L'incident qui vient d’avoir lieu n’a rien à voir à l’affaire qui nous occupe. Je viens de cor-

riger l’inculpé dans mon caractère d'homme privé. Je reprends maintenant mon rôle de juge, veuillez continuer.

Ce magistrat, loin de ressentir les insultes de l'accusé, les avait oubliées immédiatement après avoir réglé son compte avec lui. Il fit le résumé des débats de la façon la plus impartiale, et l’accusé fut acquitté par le jury.

En France, nous payors une légion, une cohue plutôt, de juges et d’officiers de police pour s’occuper de notre sécurité, et jamais, au grand jamais, nous ne songerions à les aider dans l’exercice de leurs fonctions. Si un crime reste entouré de mystère, nous nous disons : « Je paye la police, e’est à elle de découvrir le coupable; cela ne me regarde pas, et d’ailleurs le métier de mouchard ne me Va pas. »

Il n’en est pas ainsi aux États-Unis. Là tous les hommes sont solidaires.

La populatior d’une ville se trouve déshonorée par la perpétration d’un crime. Tous les habitants se mettent à la recherche du criminel. On s’organise en bandes pour battre la contrée. On traque l'assassin dans les bois commeune bête fauve, avec chiens et fusils ; s’il est découvert, et qu’il offre

une résistance trop opiniàtre, on lui loge une balle dans le corps et l'on s’en retourne tranquillement chez soi.

Quand un crime à produit dans une ville une sensation trop grande, on craint que l'accusé n’y soit pas Jugé avec impartialité. On l’emmène à une distance considérable pour le soustraire aux préjugés.

Voilà qui forme un curieux contraste avec la loi de Lynch dont nous parlerons dans le chapitre suivant.

Il faut encore admirer autre chose.

En Angleterre et en France, le jury ne se prononce que sur la culpabilité ou l’innocence de l'accusé. Encore, en Angleterre, le jury n’a-t-il pas, comme en France, le droit d'admettre les circonstances atténuantes. Il en résulte que les jurés anglais et français sont souvent abasourdis quand ils entendent le juge prononcer la sentence. Ils croyaient avoir envoyé l'accusé en prison pour un an ou deux, le juge l'envoie aux travaux forcés pour dix ans. |

Dans les cas d’assassinat, le greffier anglais dit aux jurés, à la fin des débats :

— L'accusé a-t-il tué volontairement ?

— Certainement, il a tué; mais dans unmoment de jalousie. Sa femme le trompait, il a tué le misérable qui le déshonorait.

— Tout cela ne vous regarde pas, dit-on aux jurés anglais : on ne vous demande qu’une chose, l'accusé a-t-il tué volontairement ?

Et les jurés, obligés de dire oui, sont forcés d’envoyes au gibet un homme qu’ils respectent au fond de leur conscience. Ils sont forcés de condamner à mort ce malheureux, égaré par la douleur, comme un misérable qui pendant longtemps aurait plané l’assassinat d’un semblable pour le voler.

Les jurés américains non seulement décident de la culpabilité ou de l'innocence d’un accusé, mais ils prononcent eux-mêmes la sentence : « Nous sommes d'avis, disent-ils, que l'accusé est coupable de tel crime au premier degré, ouausecond degré, etc., et, en conséquence, nous le condamnons À telle peine. » |

Ce qu'il faut blâmer, en Amérique, ce sont les lenteurs de la justice. En s’y prenant bien, un condamné peut toujours réussir à faire reviser son procès et à se faire rejuger mois après mois.

Quand il s’agit d’assassinats, je trouve cruel de

sarder en prison, pendant un an et davantage, un malheureux qu’on est décidé à exécuter, et qu’on exécute. C’est ajouter la Lorture au supplice.

Si encore cela était tout!

. Jonathan est un si grand philanthrope qu’il se résout difficilement à tuer son semblable, même légalement. Aussi, quand il a gardé un an en prison un criminel, qu’il est enfin forcé d'exécuter, il amène sur l’échafaud, lui passe une corde autour du cou, et prend de douze à seize minutes pour l’expédier.

Voilà de la philanthropie, ou je n’y entends rien.

[l faut espérer que l'exécution par l'électricité, qui vient d’être adoptée par le gouvernement de l'État de New-York, et qui le sera probablement avant peu par les autres États, mettra fin à ces exécutions écœurantes.

Il faut espérer que les Américains feront mieux que cela. Je ne doute pas qu’ils n’abolissent la peine de mort avant peu. Ils sont trop intelligents pour ne pas comprendre que la peine de mort n'effraye aucun criminel, et cela pour une excellente raison. Un crime est commis soit sous l’impulsion spontanée d’une passion, soit avec préméditation. Dans le premier cas, le criminel ne songe pas au châtiment, il est aveuglé par la

passion ; dans le second, il croit toujours avoir réussi à planer son crime de manière à nûtre point découvert.

Voilà un sujet quelque peu lugubre, je vais le terminer par une petite anecdote qui n’a Jamais vu le Jour, et que je trouve trop délicieusement humouristique pour lui permettre de rester inconnue.

La scène se passait au fumoir d’un club dramatique à Londres.

Un criminel célèbre avait subi la peine de mort dans la matinée. Plusieurs membres du club causaient de l'affaire, et chacun faisait part des sentiments qu'il éprouverait si on le menait à l’'échafaud pour être pendu.

Pendant cette conversation, un acteur bien connu, mais auquel, je ne sais pas trop pourquoi, les directeurs de théâtre ne confient que des rèles secondaires, se tenait silencieux dans un fauteuil, envoyant des spirales de fumée au plafond.

— Tiens, firent les membres du club en & retournant vers l’acteur, voilà N° qui ne nous a pas dit son opinion. Voyons, N°”, dis-nous ce que tu éprouverais si l’on te conduisait à l’échafaud.…

L'acteur leva les yeux vers le plafond, làcha une bouffée de tabac, et répondit en soupirant :

— Mes enfants, j'éprouverais enfin la satisfaction de savoir que l’on m’a confié un premier rôle.

La loi de Lynch. — Pendus, brüiés et fusillés. — Les geôliers ne répondent pas de leurs pensionnaires. — Le côlé comique de la loi de Lynch.

La loi de Lynch est une justice sommaire, que le peuple exerce, aux États-Unis d'Amérique, contre les malfaiteurs qui pourraient jouir de l'impunité soit par l’insuffisance des lois, soit par l'absence d'autorité judiciaire dans le voisinage. Pas le moindre semblant de jugement ou même d’interrogatoire : la populace s’est mis dans latête que tel individu s’est rendu coupable d’un crime, cela suffit; elle va le chercher, l’arrache à sa famille, l’amène au lieu fixé pour son exécution, el là, sans autre forme de procès, le pend, le brüle ou le fusille, selon sa fantaisie. Quelquefois l’individu soupçonné est déjà en prison; mais des

lenteurs se produisent et le peuple craint qu'il n'échappe à la justice. Peut-être à son jugement le malheureux pourrait-il convaincre le jury de son innocence; cela ne fait point l'affaire des exaltés. Onseréunitquarante, cinquante, et la foule court à la prison demander qu'on lui livresa proie. Si le gouverneur de la prison refuse, on enfonce les portes et l’on va chercher le prisonnier que l’on mène séance tenante au lieu de l'exécution. Il faut espérer pour l'honneur des Américains que celte tache sur leur civilisation sera bientôt lavée.

Le mot « Lynch » est dérivé d’un nom propre.

John Lynch, colon de la Caroline au xvi° siècle, fut investi par ses concitoyens d'un pouvoir discrétionnaire, afin de juger et de réprimer immédiatementles désordres inséparables d’une colonie naissante, Celte mesure fut bientôt adoptée dans plusieurs autres États de l'Amérique pour des circonstances semblables.

Les victimes de la loi de Lynch, victimes innocentes ou coupables, sont nombreuses. Vous pouvez, presque tous les jours, lire dans les journaux américains quelque horrible récit, dans Île goût du suivant, que j'emprunte à cet excellent journal français, publié à New-York, le Courrier des États-Unis x

« Le village de Pemberton Ferry, Floride, vient d’être jeté dans la plus vive surexcitation par un drame horrible.

» Trois nègres se sont introduits chez une femme blanche très considérée dans la localité, en lui demandant à boire avec une politesse obséquieuse. Voyant que cette femme était seule avec sa fille, les trois misérables se sont rués sur elles, les ont bäillonnées et outragées à diverses reprises.

» Aussitôt que lanouvelle du crime a été connue, plusieurs habitants de Pemberton Ferry se sont ‘armés et sont partis à la poursuite des coupables. Quelques heures plus tard, après avoir fouillé les bois du voisinage, la bande armée a surpris deux nègres à mine suspecte, blottis dans un marais. Les lyncheurs se sont jetés sur les nègres, les ont saisis, et conduits sous un arbre. Là on les a pendus, puis dépendus, dans le but de leur arracher des aveux. Après avoir longtemps protesté de leur innocence, les deux nègres ont fini par se reconnaitre les auteurs de lattental.

» Les aveux de cesdeux coquins ont porté à son paroxysme l’indignation des habitants de Pemberton Ferry. En moins de temps qu'il n'en faut pour

le dire, un bücher de branches de pin résineux et de bois mort a été élevé au pied de l’arbre. On y a mis le feu, et les deux nègres ont été pendus de nouveau au-dessus des flammes.

» Le spectacle de ces deux misérables lynchés avec un pareil raffinement de tortures était horrible à voir. Bientôt les exécuteurs eux-mêmes, malgré leur fureur et leur rage, n’ont pas pu supporter cette vue, et dans un moment de pilié ils ont déchargé leurs fusils sur les deux nègres, afin d’abréger leurs souffrances. Le feu a été éteint, et les deux cadavres ontété laissés pendus à l’arbre pour servir d'exemple. »

Le journal ajoute : « Le troisième coupable n'avait pas encore été découvert aux derniers avis; mais, s’il est pris, 1l estprobable qu’il sera lynché comme ses deux complices. »

Voici donc deux malheureux d’abord pendus et dépendus, puis invités à faire des aveux. On ne prend pas même le temps de les confronter avec leurs victimes, qui pourtant ne. sauraient être loin. Ils sont rependus, puis brûlés à petit feu, etenfin, Dieu merci, fusillés.

Quand l'opération du lynch se pratique spontanément, sous l'influence de la surexcitation causée par l’atrocité d'un crime, elle n’est pas

exeusable, mais enfin elle est jusqu'à un certain point compréhensible, surtout dans une société naissante. Mais que des malheureux accusés de quelque crime, dont l'innocence ou la culpabilité sera sous peu déclarée par un jury, soient arrachés d’une prison par la populace et exécutés avec parfaite impunité, voilà ce qui mesurpasse, même dans un pays où l’on doit être prêt à ne s'étonner de rien.

Ce n’est pas tout.

La loi de Lynch à son côté comique, son humour, comme disent les Américains de l'Ouest dans ce langage cynique qui leur est propre : c’est quand. on s'est trompé, qu’on a lynché un innocent, qu'on s’en est aperçu, el que tout est à recommencer.

Je laisse encore parler un journal américain, le Chicago Herald :

« La petite ville de Sainte-Hélène est en émoi. Une bande de lyncheurs est arrivée ce matin, et s’est rendue immédiatement à l'habitation de madame Williams pour lui apprendre que son mari avait été, par erreur, lynché pendant la nuit. Après lui avoir exprimé ses regrets, la bande s’est retirée pour aller à la recherche du vrai coupable.

Nous renonçons à décrire la douleur de la pauvre femme. On craint pour sa raison. »

Cela se passait au mois de février de l’an de dis-

orûce 1888.

La loi de Lynch a quelquefois su inspirer dans le cœur de l’homme des craintes salutaires.

Un agitateur irlandais s'était mis à prêcher, il y a quelques années, l’évangile de la dynamite et la suppression des riches. La foule s’assemblait en grand nombre pour écouter les harangues du socialiste. Les principaux habitants de la ville, que l'Irlandais honorait de sa présence, se formèrent en association et écrivirent au tribun pour le prévenir que s’il lui prenait fantaisie de reparaitre en publie, il serait bel et bien saisi et pendu au premier réverbère qui se trouverait sur le chemin.

L’Irlandais résilia son engagement avec le public, et quitta la ville sans laisser son adresse.

Autour du mariage et du divorce. —" Scènes de vaudeville et d'opéra-houffe, — Un dentiste amateur.

Comme je lai dit ailleurs, chaque État de l'Amérique fait ses lois. Il en résulte que ce qui est légal dans un État ne l’est pas nécessairement dans les autres.

Les plus curieuses, et aussiles plus différentes, sont les lois sur le mariage et le divorce.

S'il est facile de se marier aux États-Unis, il est encore plus facile de se démarier.

À New-York, par exemple, si vous entrez dans un hôtel avec une femme, et que vous inscriviez sur le registre Monsieur et Madame un Tel, vous êtes légalement marié avec cette femme. Seulement le mariage n’est pas reconnu valide dans d’autres États. Pour obtenir votre divorce dans l'État de

New-York, il vous faut prouver l’infidélité de votre femme; mais vous traversez l'Hudson, et dans l'État de New-Jersey vous l’obtenez pour cruauté ou incompatibilité de caractères. Si vous ne réussisez pas, vous prenez le train de Chicago, et là le divorce iuit pour tous ceux qui en font la demande.

La cour de divorce de Chicago, appelée par les Américains « le moulin à divorce », a décidé six cent quatre-vingt-un cas de divorce pendant l’année 1887. Cette institution est aussi florissante dans l’État d’Indiana que dans l’État d’Illinois. On prétend en Amérique que les trains s’arrêtent vingt minutes à Indianapolis pour permettre aux voyageurs, malheureux en ménage, de se divorcer en route.

Un mari qui ronfle, qui chique, qui a l’haleine désagréable, ou qui n’embrasse pas gentiment sa lemme, une épouse qui porte de faux cheveux, qui a le verbe trop haut, ou qui lit le journal pendant que son mari lui tient de doux propos, toutes ces raisons sont valables devant les tribunaux en question.

Sans avoir besoin d’aller fixer sa résidence dans le territoire d'Utah, un Américain peut s’octroyer un sérail de légitimes. Ces légitimes deviennent

concubines dans d’autres États, mais en étudiant avec soin les lois des différents États, Jonathan peut s'offrir ce luxe sans crainte d’être poursuivi pour polygamie.

J'ai lu, dans les journaux américains, des cas de divorce vraiment désopilants.

Quand il s’agit d’héritages, les affaires deviennent souvent fort embrouillées, comme vous pouvez facilement vous l’imaginer. Quels sont les enfants légitimes? Quels sont les bâtards?

Naturellement toutes ces confusions font le compte des hommes de loi qui trouvent que la législation américaine est la plus belle du monde.

La ville de Chicago possède à elle seule dixsept cent soixante-huit hommes de loi, tous gros, gras, et bienportants.

Quel. joli sujet d’opéra-bouffe ou de vaudeville on pourrait extraire du compte rendu d’un procès à la cour de divorce de Chicago! Quels délicieux quiproquos! Quels joyeux propos! chœurs d'hommes de loi, chœurs de légitimes, avec refrain :

— C'est nous qui sommes madame Jonathan!

Je vois tout cela d'ici.

La facilité du mariage et du divorce est comique, mais elle a son côté tragique.

Il existe, en Amérique, des gredins qui font du mariage une spéculation.

Achaqueinstant, vous entendez parlerde quelque pauvre fille crédule qui se marie à un individu et qui se voit abandonnée deux ou trois jours après la cérémonie. Ses bijoux et ses petites épargnes partent avec le mari volage, cela va sans dire.

Pourquoi séduire une jeune fille? se dit le misérable, il est bien plus facile de l’épouser.

Après tout, la malheureuse se console en pensant qu elle a tout perdu fors l'honneur.

C’est, en effet, une consolation.

Pendant mon séjour dans l’État de Michigan, la police de la ville de Detroit était à la recherche d’un individu que réclamaient dix-sept épouses, toutes bien mariées, bien volées, et parfaitement abandonnées.

d’extrais d’un journal de Chicago la déposition suivante pleine d'originalité et d'humour. La demanderesse est à la barre.

— Quelle est l'occupation de votre mai?

demande l'avocat.

— L'ivrognerie, monsieur.

— Ne fait-il pas autre chose ?

— Si, monsieur, des cigares.

— Sont-ils bons, ses cigares ?

— Pas mauvais.

— N’est-il pas aussi dentiste ?

— Si, monsieur, dentiste amateur.

— Le défendeur ne vous a-t-il pas arraché six dents”?

— Cela est vrai.

— Vous a-t-il administré du chloroforme, de l’éther, ou quelque autre anesthésique ?

— Non, monsieur.

— Vous a-t-il arraché ces six dents les unes après les autres?

— Non, il me les a arrachées toutes les six à la fois.

— A-t-il la permission d’exercer la profession de dentiste ?

— Pas que je sache. Il me dit.un jour : « Je te donne six dollars par semaine pour faire marcher la maison. Tous les samedis tu me rendras tes comptes. Si jamais tu me trompes d’un sou, je te ferai sauter la mâchoire. » Samedi dernier, je me suis trompée de treize sous dans mon compte, il m'a frappée sur la bouche

et m'a fait sauter six dents. J'en ai avalé deux. — Avez-vous les quatre autres?

— Les voilà.

Le divorce est prononcé.

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