XX VI
M. Grover Cleveland, président des. États-Unis. — Une réception publique à la Maison-Blanche. — Une audience privée. — Pourquoi un Yankee s'abstint de venir avec moi. — Ce que le président coûte à la nation. — Madame Cleveland. — Sa popularité. — La vie à la Maison-Blanche.
Le président des États-Unis est le plus accessible de tous les citoyens de la grande République du Nouveau-Monde.
Trois fois par semaine, il descend au salon du rez-de-chaussée, à la Maison-Blanche, et pendant une heure serre la main à tous ceux à qui il prend fantaisie d’entrer, Il n’est pas d'homme au monde qui serre autant de mains que le président des États-Unis. Vous entrez au salon de la Maison- Blanche à l’heure de la réception publique, comme vous entrez à l’église à l'heure de l'office. J’y ai vu
des nègres, des femmes revenant du marché qui avaient laissé leurs paniersdans l’antichambre, des cens de toutes sortes et de toutes conditions. C’est le spectacle le plus démocratique que l’on puisse imaginer. Chacun passe à son tour de rôle, à la queue,
— Je suis heureux de vous voir, monsieur Île président. J'aime à croire que vous et madame Cleveland vous vous portez bien.
Puis c’est au suivant de recommencer et ainsi de suite.
Grâce à une aimable lettre de présentation, que M. Roustan, notre sympathique ministre à Washington, avait bien voulu me donner pour M. le colonel Lamont, secrétaire particulier du président, j'ai pu facilement obtenir une audience de M. Grover C'2veland.
M. Cleveland est un homme de cinquante et un ans, grand, gros, grisonnant, à la figure fine et intelligente, et d’une simplicité remarquable. Ses yeux, petits et perçants, dénotentle tact et la connaissance profonde de la nature humaine. Tout, chez lui, respirelaforce, larésolution, plutôt que le vénie. Il est on ne peu plus avenant, etil vous met tout de suite à votre aise. Son maintien est plein de dignité, sans le moindre soupçon de hauteur.
Pendant les dix minutes que dura notre entretien, il trouva le moyen de me dire mille choses flatteuses sur la France et de me souhaiter un agréable séjour aux États-Unis dans les termes les plus aimables. Je sortis de la bibliothèque, où le président m'avait reçu, profondément touché de la simplicité vraiment républicaine avec laquelle les choses se passaient à la Maison-Blanche. C'était une révélation. Voilà, me dis-je, le chef du pour voir exécutif, le souverain, pour ainsi dire, d’un grand peuple, certainement du plus grand peuple de l’avenir, recevant sans plus de difficultés, sans plus de cérémonies, que le plus simple des particuliers. Si jamais il prenait à quelque bon citoven anglais la fantaisie de se présenter chez le prince Henride Battenberg, ou chez l’un de ces nombreux petits princes allemands en disponibilité, qui recoivent des « secours à domicile » en Angleterre, et que, en sa qualité de contribuable, John Bull aide à vivre dans l’oisiveté, je garantis qu’il serait éconduit par quelque valet insolent qui, dans une indignation épique, se demanderait jusqu où peut aller l'audace de l’homme.
Un petit incident, bien américain, eut lieu après mon entrevue. J'étais allé à la Maison-Blanche avec un aimable Yankee, qui m'attendit dans le vesti-
bule pendant que je présentai mes respects à M. Grover Cleveland.
— Pourquoi n’êtes-vous pas monté avec moi pour voir le président? lui dis-je en le retrouvant.
— Pourquoi? fit-il, tout simplement parce que je paye le président pour travailler et non pour causer. C’est bien assez pour lui d’avoir à perdre son temps avec les flâneurs de passage à Washington.
En effet le président est payé pour travailler.
Son traitement est de 50 000 dollars, soitenviron 250 000 frazss, et toutes les dépenses de la Maison- Blanche sont à sa charge. M. Cleveland travaille de dix à quatorze heures par jour. C’est le plus actif, le plus zélé des Américains. Pour la besogne énorme qu’il entreprend, le président des États- Unis coûte donc à Jonathan deux fois moins quene coûte à John Bull le vice-roi d’Irlande pour ouvrir quelques bazars à Dublin et enfermer les patriotes irlandais. Ni roi, ni ro'ne, ni princes, ni ducs, ni chambellans, ni chiens de palais d'aucune sorte.
Heureux pays à qui le pouvoir exéculif revient à quelques milliers de francs!
M. Cleveland, déjà respecté et aimé du peuple américain 1l y a trois ans pour ses talents, son zèle
et son intégrité, a vu sa popularité croître tous les jours depuis le moment où il unit ses destinées à la plus jolie et la plus aimable des Américaines.
Madame Cleveland est une femme d'à peine vingt-cinq ans, dont on a tant de fois décrit la beauté qu’il serait fastidieux de s'étendre plus longuement sur le sujet. Qu'ils soient républicains ou démocrates, tous les Américains ont pour madame Cleveland les yeux du président.
Certes, l'étiquette de la Maison-Blanche ne saurait se comparer à l’étiquette des cours européennes. Encore a-t-il fallu que madame Cleveland possédät ce tact, dont les Américaines sont si éminemment douées, pour avoir su, en un jour, devenir l’hôtesse la plus gracieuse et la plus populaire d’un grand pays comme l’Amérique. Je vois dans ce tact, dans cette adaptibilité, une ressemblance de plus entre l’'Américaine et la Française, et cela non seulement dans la bonne société à laquelle appartient madame Cleveland, mais même dans les classes inférieures. Mettez une petite ouvrière française intelligente dans un bon salon ; au bout d’une heure, elle marchera, parlera, etse conduira comme une femme du monde. L’Anglaise de cette classe sentira toujours le chou qui l’a nourrie.
Je me rappelle avoir vu, dans un journal comique publié à New-York, une caricature représentant la jeune présidente ramenantson mari sur ses épaules à la Maison-Blanche. Une caricature n’a de valeur qu'autant qu’elle est fondée sur la vérité. Or, la vérité était transparente dans la charge en question. Madame Cleveland aidera beaucoup à la réélection de son mari.
Renvoyer un président dans ses foyers, c’est ce que les Américains, à quelques exceptions près, font tous les quatre ans; mais renvoyer de la Maison-Blanche une jolie femme qui, pendant trois ans, en a fait les honneurs avec autant de tact et de grâce, les Américains sont galants, ils y regarderont à deux fois. Bien des Américains jetteront dans l’urne le nom de « Cleveland » pour les beaux veux de la jolie présidente.
Et puis l’on dit qu'elle se fait elle-même ces chapeaux coquets qui lui vont si bien ! Les modistes peuvent ytrouver à redire, maisles maris se disent: « Si seulement cela pouvait devenir à la mode! »
Madame Cleveland aurait pu assurer encore davantage la réélection de son mari; c'eût été — voyons, comment dire cela?— eh bien, c’eût étéen promettant au président, pour ses étrennes de l'année 1889, un joli petit baby, ni plus ni moins.
— Croyez-vous que M. Cleveland soit réélu ?
disais-je un jour à un Américain dévoué corps et âme au parti républicain.
— Je le crains, répondit-1l. Le camp républicain est en complète déroute, et madame Cleveland est devenue l’idole du pays. De plus, on dit qu’elle est dans une position intéressante.
— Bah! fis-je, est-ce que cela nuirait au succés des républicains ?
— Ah! mon cher monsieur, si cela était, les républicains pourraient battre la grosse caisse à tour de bras, il n’y aurait de voix que pour Cleveland.
Pour apprécier cette plaisanterie, il faut savoir que le respect de la femme enceinte est enraciné chez les Américains. Supposez, par exemple, qu’un homme se trouve dans l'impossibilité de payer son loyer. Le propriétaire ne songera ni à faire saisir ses meubles ni à lui donner l’ordre de quitter la maison, s’ilapprend que la femme de son débiteur est sur le point d’accoucher, ou même simplement enceinte de quelques semaines.
La Maison-Blanche cst une habitation à deux élages, sans prétention, siluée au milieu d’un fort joli pare. Elle est aussi simple à l'extérieur qu'à
l’intérieur. Ce n’est point l’asile du luxe et des fètes, c’est l’asile du travail.
La vie qu’on mène à la Maison-Blanche est des plus bourgeoises.
Le déjeuner est servi à neuf heures, et consiste en trois ou quatre plats tels qu’on les sert dans les bons hôtels américains. Le président prend du café au lait, tandis que la jeune maïîtresse de la maison préfère une tasse de thé.
À une heure, le lunch est prêt. De la volaille, du jambon, de la pâtisserie, tel est le menu.
Le dimanche, pour permettre au cuisinier d’avoir son après-midi libre, le lunch consiste en viandes froides.
Le diner est servi à six heures et demie, et ne dure qu’une demi-heure.
L'intendant a carte blanche. Les maitres nesont pas difficiles, et le menu donne invariablement satisfaction.
À tous les repas, qu'il y ait des invités ou non, le président est servi le premier. Peut-être bien Louis XIV eût-il refusé d’être servi avant les dames, mais M. Cleveland a tant de qualités que ne possédait pas Louis XIV, qu’il ne serait point généreux de s’arrêter sur un détail aussi insignifiant. Après tout ce n’est pas M. Cleveland qu'on sert le
238 JONATHAN ET SON CONTINENT premier, c’est le premier magistrat de l'Amérique. La politesse est faite à la nation.
Madame Cleveland appelle son mari « Monsieur le Président ». Dans l'intimité, M. Cleveland, diton, appelle sa femme « Frank! ». L’étiquette ne semble point établie à ce sujet. Martha Washington appelait le fondateur de la grande patrie américaine « Général ». Madame Hayes appelait le président (1877-1880) « Monsieur Hayes », tandis que madame Abraham Lincoln (1861-1865) et madame
James Garfield (1881) appelaient respectivement leur mari «€ Abram » et « Jim” ».
1. Ses noms de baptème et de famille sont « Frances Folsom ».
2, Les prédictions de mes amis démocrates ne se sont pas réalisées. M. Cleveland vient d’être battu par le général Harrison, candidat républicain (8 novembre 1888).