‹ Jonathan et son continent [microforme]Chapitre 9 sur 16 · XX VII · texte numérisé non relu

XX VII

La politique. — Les partis. — Le gentilhomme et le politicien. — L'honnéle Jean et le joyeux Roger. — Les Irlandais en Amérique. — Pourquoi les Américains sont en faveur de l’autonomie irlandaise. — Le maire de New-York et le drapeau vert. — Les Allemands Yankees. — Une bonne repartie. — La constitution américaine et le président. — Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. — L’Angleterre est un pays plus libre que l'Amérique. — Les élections. — Une anecdote,

La politique, en Amérique, est une profession libérale, très libérale pour ceux qui l’exercent.

Comme en Angleterre, il y a deux grands partis politiques; au lieu de s’appeler conservateurs et libéraux, ils s'appellent républicains et démocrates. La différence qui existe entre ces messieurs est celle-c1 : les uns sont au pouvoir et cherchent à y rester; les autres n’y sont pas et cherchent à y entrer, Tout ce que font les uns est condamné à

l'avance par les autres, et réciproquement. C’est le parli-olisme.

La bonne société américaine se tient prudemment à l'écart de la politique et des politiciens. Quand un domestique *nnonce un politicien au salon, son maitre lui dit à l'oreille : « Jean, mets l’argenterie sous clef, et fais altention que rien ne traîne dans la maison. » Jean, fidèle à la consigne, fait sentinelle dans le vestibule et, tout en reconduisant le politicien, a l'œil sur les pardessus et les parapluies.

Au reste, la démocratie américaine ne fait point exception à la règle. Pour devenir chimiste, il faut étudier la chimie; pour devenir avocat, il faut étudier les lois; dans une démocratie, pour devenir politicien, il ne faut étudier que ses intérêts. Les gens éclairés, instruils et bien élevés, ne tiennent pas à ce qu’on les confonde avec les héros des carrefours publics, et ils quittent la partie; les financiers et les gros négociants sont trop occupés pour faire de la politique : les sénateurs et les députés sont les élus de la populace, et la bonne société se dit : « Non, merci, je reste chez moi.» C’est ainsi que le terrain reste aux médiocrités bruyantes, et qu’il suffit à un homme du monde de politiquer pour devenir un déclassé, Il faut

quil arrive à la Maison-Blanche pour inspirer un peu de respect, et encore! Le gentilhomme américain n’a pas la moindre ambition de se voir trainer dans la boue, de s'entendre appeler « voleur », ou surnommer « l’honnète Jean », « le joyeux Roger », etc. Il entend parfaitement la plaisanterie, mais si vous l’appeliez sénateur ou membre du Congrès, il vous traduirait en justice pour diffamation de caractère. Le président des États-Unis lui-même, tout capable, tout intègre qu'il est, n'échappe pas au mépris qu'inspire le politicien chez l’homme du monde. Quand on me demandait, en Amérique, quelles étaient les célébrités dont j'avais fait la connaissance, je répondais généralement : «€ D'abord j'ai eu l'honneur de présenter mes respects à votre président. » Je manquais invariablement mon effet. « Ah! vraiment, me disait-on... enfin, vous êtes étranger. » C'était là mon excuse, et les Américains n’allèrent pas jusqu’à m'interdire l'entrée de leurs maisons.

L'Amérique contemporaine est gouvernée par les [rlandais.

Les Allemands, les Suédois, les Hollandais, tous ces éléments étrangers qui, chaque année, arrivent

en masse chercher une existence au Nouveau-

Monde, et que l'Amérique s’assimile petit à petit, s’en vont dans l'Ouest défricher les forêts, les terrains incultes; mais les Irlandais, eux, s’arrétent dans les grandes villes, s’y assemblent et y font de la politique. La ville de New-York, par exemple, qui a été successivement conquise par les Hollandais, les Anglais et les Yankees, est aujourd’hui au pouvoir des Irlandais. New-York est la véritable capitale de l'Irlande.

J'étais en Amérique le 17 mars, jour de la fête de saint Patrice. Je me rappelle que les Irlandais demandèrent que la fête füt célébrée officiellement à New-York, et allèrent tout simplement requérir le maire de faire hisser le drapeau vert au sommet de l'hôtel de ville. Le maire s’y étant refusé, on le traita le lendemain de faux patriote, de traitre.

Les Anglais se demandent constamment pourquoi les Américains semblent êlre tous en faveur de l’autonomie irlandaise et soutiennent la cause de leurs dollars. Pourquoi? Je vais vous le dire. Ces bons Américains espèrent que, le jour où l’Irlande sera rendue aux Irlandais, tous les Irlandais s’en retourneront chez eux.

Moi aussi je voudrais voir les Irlandais en lrlande, mais pour d’autres raisons. D'abord, et surtout, parce qu’ils sont tous patriotes et que,

même à l'étranger, naturalisés Américains, ils n'oublient pas leur chère île qu’ils adorent. Tout Américains qu'ils sont en Amérique, ils restent Irlandais. [ls donnent leur foi à l'Amérique; mais ils conservent leur cœur à l'Irlande.

Quel contraste avec les Allemands que vous trouvez aux États-Unis! Ceux-ci oublient leur langue, ei leurs enfants ne la parlent pas. Is éreintent leur patrie. Partout où l'Allemand s’établit, il devient indigène. Il n’est pas colonisateur : il adopte immédiatement les coutumes, les croyances et la langue de sa nouvelle Vaterland : vous le trouverez nègre en Afrique. Au reste, il en a toujours été ainsi. Quand les hordes germaniques envahirent les Gaules au v° siècle, elles devinrent gauloises en peu de temps, parlèrent latin, et ne Jlaissèrent, Dieu merci, dans notre langue, que cinq cents mots environ d’origine teutonique.

Comment ne pas désirer que les Irlandais puissent un jour retourner dans leur pays, ces Irlandais qui savent, à mille lieues de lIrlande, rester Irlandais? Comment ne pas les aimer, ces braves fils d'Érin si aimables, si spirituels? L’Irlande est peut-être le seul pay: avec la France, où vous trouvez de la poésie et de l'esprit dans Îles

couches les plus basses de la société. Une petite anecdote en fera foi.

Un de mes amis se promenait un jour dans les environs du magnifique lac de Killarney. Ils rencontrèrent une brave femme qui faisait brûler des cierges autour d’une vierge enchâssée.

— Allumez un cierge, dit la vieille Irlandaise, et exprimez n'importe quel souhait, Dieu l’exaucera sur-le-champ.

La jeune femme, en bonne protestante, refusa de se prêter à un acte de superstition, et s’excusa en disant qu’elle était parfaitement heureuse, et qu’elle n’avait rien au monde à souhaiter.

— Ah, ma chère enfant, s’écria la brave femme, ne pouvez-vous pas souhaiter qu’ilen soit toujours ainsi?

Inutile d'ajouter que la jeune femme allongea ses trois pence et fit allumer un cierge.

Voilà l'esprit irlandais, gracieux, pathétique.

Une petite plaisanterie sur les Irlandais pour finir.

On m'a souvent demandé pourquoi, ayant écrit plusieurs volumes sur l'Angleterre et sur l'Écosse, je n'avais pas l'intention de faire un petit volume sur les Irlandais.

Pourquoi? C’est bien simple.

J'aime, en parlant des peuples, à discourir sur leurs petits péchés mignons, leurs défauts, leurs faibles. et je n’ai jamais pu en découvrir chez les Irlandais.

Vous comprenez pourquoi je n’ai pas voulu risquer mon petit brin de réputation.

Certes, ce n’est pas après un séjour de six mois en Amérique qu'on peut se permettre de porter un jugement sur le système politique du pays.

Je crois, cependant, qu’il est possible d'affirmer que l'Angleterre est un pays plus libre que les États-Unis, et que la monarchie constitutionnelle — j'allais dire républicaine — de l'Angleterre est préférable à la démocratie autoritaire de l’Amérique.

La constitulion américaine a été copiée sur celle de l’Angleterre de 1776, et l’on a donné, à cette époque, au président des États-Unis, des pouvoirs à peu près semblables à ceux du roi Gecrges III. Aujourd’hui les Anglais ont avancé, et les Américains n’ont pas bougé. Or, quand on ne bouge pas, on recule. Les Anglais de l’an de grâce 1888 mettraient leur reine à la porte, s’il lui prenait fantaisie de demander à son peuple de lui donner des pouvoirs pareils à ceux dont jouit le président

des États-Unis d'Amérique : cela prendrait beaucoup moins de temps qu'il n’en faudrait aux Américains pour se débarrasser d’un président génant.

Pendant quatre ans les Américains sont à la merci de leurs mandataires. À peine ceux-ci ontils fait leur apprentissage dans la science de la politique et du gouvernement qu’ils retournent chez eux. La conséquence est qu'il n’y a que des novices : des politiciens, mais point d'hommes d’État. Ces petits politiciens excitent si peu l'intérêt du public, que les journaux américains fournissent à leurs lecteurs beaucoup plus de détails sur ce qui se dit au palais Bourbon, au palais de Westminster ou au Reichstag, que sur ce qui se passe au Capitole à Washington.

On parle constamment de réformes en Amérique; mais comment les obtenir? L'opinion publique n’a qu'une influence secondaire en politique. Les Anglais obtiendraient une réforme constitutionnelle en beaucoup moins de temps que les Américains. En Angleterre, les gens en place srut les serviteurs du public; en Amérique, ce sont ses maîtres. Le parlement anglais est constamment influencé par l’opinion publique ; le Congrès américain ne l’est aucunement, et les représentants

du peuple viennent rarement rendre compte à leurs électeurs de la manière dont ils se sont acquittés leur mandat.

I n’est pas un Américain bien élevé, pas un seul journal respectable qui ne demande un traité littéraire international. Le Congrès fait la sourde oreille, et ne montre aucun empressement à se rendre aux désirs du peuple. C’est là un exemple entre cent.

Pendant quatre ans le président est maître absolu au pouvoir. Il peut déclarer la guerre et arrêter toute la législation. Pareille démocratie autoritaire semble offrir tous: les dangers d’une monarchie absolue, sans offrir, comme compensalion, les avantages de la fixité.

La position de ce président des États-Unis est bien curieuse. Figurez-vous un roi qui, après quatre ans de service, rentre dans l'obscurité ]a plus complète, et dont on n’entend plus jamais parler à moins qu’il n’ait été assassiné, et dont on oublie même les traits à moins qu’ils ne soient perpétués sur les billets de banque et les timbresposte.

Les Américains se choisissent un nouveau président tous les quatre ans. Cette élection est la phase

la plus fiévreuse de la vie américaine. La nation tout entière est prise du délire. Plusieurs mois avant le jour fixé, les esprits ne sont préoccupés que d’une chose, l'élection. Les journaux en remplissent leurs colonnes, la conversation n’a pas d'autre sujet. Les passions se déchaînent, les intrigues se mettent en campagne, les calomnies les plus odieuses sont mises en circulation, on ne recule devant aucun moyen pour assurer la victoire à son parti. Pendant les trois ou quatre semaines qui précèdent l'élection, ce n’est que discours, oriflammes, processions, meetings, marches aux flambeaux. Aussitôt que le sort a décidé entre les deux candidats, le calme se rétablit, les murmures cessent, les mains ne s'étendent plus que pour se serrer, les vaincus acceptent leur défaite avec autant de vaillance qu'ils en ont déployé pendant la lutte, et chacun rentre chez soi pour vaquer à ses affaires.

Les États-Unis ont mérité leur nom. L'unionest, en effet, véritable et solide. Elle repose sur le contentement. L'Amérique est composée d’une trenlaine de républiques, respublice in Republica. Chaque État a son gouverneur et ses deux Chambres législatives, c’est-à-dire que chacun se gouverne

à sa façon. Dans tel État, par exemple, vous ne pouvez obtenir le divorce qu’à la condition que votre femme ait été infidèle; dans tel autre, vous l'obtiendrez si vous réussissez à prouver que votre femme s’obstine à ne pas faire assez cuire votre côtelette. La loi, dans un État, ne considère pas l’ivrognerie comme un délit; dans un autre, la vente des boissons alcooliques est complètement interdite. Les Américains, capables d’administrer leurs affaires locales comme bon leur semble, vivent en excellente harmonie les uns avec les autres, Ce qui fait la force de l'Amérique, c’est que tous les citoyens sont satisfaits de la forme du gouvernement. Je disais tout à l’heure que l’Amérique ne possédait pas de grand orateur politique, et que ce qui se passait au Congrès de Washington n'intéressait guère les Américains ; mais les grands orateurs politiques ne sont-ils pas souvent suscités par les grandes misères publiques? et quand un peuple vit heureux, dans la sécurité la plus complète, sa politique n’est-elle pas dénuée d’intérèt? Heureux les peuples dont la politique ne fournit point de nouvelles à sensation à la presse étran-

gère !

J'ai dit, il y a quelques instants, que je consi-

dérais le peuple anglais plus libre que le peuple américain. Cela demande une explication. En avançant pareille opinion, je veux dire que les Anglais exercent plus d'influence sur le gouvernement que les Américains, et qu’ils investissent les agents de l'autorité de pouvoirs beaucoup moins grands. Un policeman américain, pa exeluple, est revêtu d'une autorité dont il peut impunément se servir en tyran. Le policeman anglais est un serviteur du public, responsable de ses actes devant le public, et que vous pouvez faire arrêter séance tenante, s’ilvous insulte, vous malmène, ou vous accuse faussement d’un délit queleonque. La bureaucratie est beaucoup plus méticuleuse en Amérique qu’en Angleterre. Vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer un employé malhonnête qui vous fait savoir « qu'il a une consigne ». Vous savez ce que cela veut dire dans un pays où il est avec le ciel toutes sortes d’accommodements. Vous vous en tirez à l’aide de cet argument irrésistible qui a nom dollar. En chemin de fer, par exemple, je me suis vu refuser par le conducteur la permission d'occuper un lit vacant qui se trouvait à côté du mien et qui me plaisait davantige. « Votre billet porte tel numéro, je ne puis pas le changer, c’est ma consigne. » [Inutile de cher-

cher à lui faire comprendre que le lit étant vacant, peu importe à la Compagnie que vous occupiez celui-ci ou celui-là. C’est sa consigne. Vous tirez un demi-dollar de votre poche et la difficulté est surmontée. Le règlement a été institué en Amérique pour se laisser violer.

Les Anglais ont l’habitude de se mettre partout à leur aise, mais surtout dans les endroits où ils payent. Rien ne leur répugne autant que ces mille et une petites tyrannies qui s'appellent bureaucratie, consigne, règlements, et je ne sais quoi encore. Si vous voulez avoir vos coudées franches, allez en Angleterre.

Personne ne doute que l'Angleterre ne soit le pays le plus libre du monde, pas même nos meilleurs républicains.

M. Jules Grévy, quelques mois avant son élecuon à la présidence de la République française, assistait un soir à un diner politique dans le bel hôtel äe la vicomtesse de Rainneville. A cette époque-là les choses ne semblaient guère tourner à l'élévation future de M. Grévy, et avec un peu plus de résolution de la part des princes d'Orléans, dit méchamment M. de Grandlieu qui racontait naguère l’anecdote au Figaro, il n’eût probable-

ment jamais connu d'autre palais que celui où ses plaidoiries ne réveillaient pas les juges.

Après le diner, dans ce fumoir élégant aux belles tapisseries bleues fleurdelisées, un des convives, le spirituel comte de R°*, prit M. Grévy à part et lui dit :

— Eh bien, monsieur, en présence de tout ce qui se passe, ne vous détachez-vous pas de à République ?

— Au contraire, je reviens d’un pays où j'ai appris à m'y attacher davantage.

— D'où venez-vous donc? de Suisse ?

— Non, d’un peu plus loin.

— Vous ne revenez pas d'Amérique ?

— Oh! non.

— De quel pays pouvez-vous revenir pour avoir ainsi retrempé vos idées républicaines?

— Je reviens simplement d'Angleterre.

XXVIIT

Les idées du colonel Ingersoll. — L'homme. — Sa vie. — Ses œuvres. — Un pasteur refuse de prendre la place du colonel en ce monde et en l’autre. — Robert Ingersoll ira tout droit en paradis.

ÿe demandais un jour à une des femmes les plus spirituelles de New-York si elle connaissait le colonel Ingersoll.

— Non, me dit-elle, je ne le connais pas, et je ae désire point faire sa connaissance.

— Puis-je vous demander pourquoi ? dis-je.

— Tout simplement, répondit-elle, parce que Yon ne saurait faire sa connaissance sans l’admirer el sans l’aimer.

— Eh bien?

— Eh bien, je ne veux ni l’admirer ni l’aimer.

J'ai eu l'honneur de faire la connaissance de

M. Ingersoll, et, comme tous ceux qui l'ont approché, je l’ai admiré et aimé.

M. Ingersoll est une des plus grandes figures de la grande Amérique. Il faut parler de ce célèbre avocat. C’est une personnalité à part. Il n’a de commun, avec le reste de ses compatriotes, que le titre de colonel.

Il a substitué à l’amour de la religion la religion de l’amour et de la famille. Pour lui, la religion ne doit avoir qu’un but, c’est d'enseigner aux hommes le moyen d’être heureux en cette vie, et il répète avec le Christ : « Aimez-vous les uns les autres, ne faites pas aux autres ce qué vous ne voudriez pas qu’on vous fit. » Et il ajoute : « Un Dieu que l’on cherche à représenter comme une araionée filant des toiles pour attraper les âmes des hommes qu’il a créées n’est pas adorable. » Quant à la vie future, le colonel ne se compromet pas. Il dit : « Je ne sais pas. » Pour les gens pieux ses théories sont abominables, c’est l’antichrist; imais les Américains sont unanimes à reconnaître sa sincérité et ses talents extraordinaires.

Dans un volume d’impressions, je le répète, Je ne juge rien, je n’endosse aucune théorie. Je

‘aconte ce que J'ai vu et entendu, rien de plus.

M. Robert Ingersoll est un homme d'environ soixante ans : haut de six pieds, taillé en Hercule, un colosse au physique et au moral; les veux étincelant d'esprit et respirant la joie de vivre; la bouche moqueuse et toujours souriante; la tèle grosse et bien plantée sur de larges épaules; la figure rasée, la cervelle bondée; le cœur d'un lion dans les batiulles de la vie, le cœur d’une femme en présence des misères humaines. L'’antéchrist, si vous voulez, le diable, mais le diable doué de toutes les facultés intelleetuelles et morales. En sa présence, les hommes se trouvent petits, et les femmes se mettent la main devant les yeux, en ayant soin de bien éearter les doigts. Voilà un diable décidément dangereux.

M. Ingersoll n’est pas seulement le plus grand orateur de l'Amérique, c’est un grand écrivain et un grand penseur : une infusion, en quelque sorte, de Johnson, de Voltaire et de Milton. Il possède la logique du premier, l'esprit railleur du second, et la sublimité du troisième. Ses arguments sont construits comme des propositions de géométrie; son style est vigoureux, clair comme l'eau de roche, gracieux, poétique, humouristique; sa verve est Intarissable.

Il adore sa trinité à lui, la trinité de la science, la Raison, l'Observation et l'Expérience.

Ses ennemis le traitent d’athée, parce qu'il ne croit pas en leur Dieu. L'homme s’est fait un Dieu à son image et à sa ressemblance, et si vous ne croyez pas au Dieu qu’il s’est fabriqué pour servir ses desseins, il vous traite d’athée. Voltaire, qui a dit que si Dieu n'existait pas il faudrait l’inventer, est encore aujourd’hui traité d’athée.

Je n'ai jamais entendu dire à M. Ingersoll qu'il ne croyait pas en un Dieu.

Il n’admet pas l'existence de Jéhovah, le Dieu des Juifs, ce Dieu qui ordonnait au peuple de son choix d’exterminer jusqu’au dernier, vicillards, femmes et enfants. Pour lui Jéhovah est un mythe, la création d’une race lâche, injuste et sanguinaire. Comment, en elfet, admettre que ce Dieu cruel, rageur, vengeur, mesquin, implacable, qui punit de tortures éternelles ceux qui Pont mal servi, soit le même que ce Dieu miséricordieux, ce doux Sauveur, qui enseignait en Palestine la doctrine du pardon, et enjoignait à ses disciples de remettre leur épée au fourreau en présence de ses persécuteurs ?

— Si Dieu existe, monsieur, disait un jour M. Ingersoli à un ministre presbytérien qui le

JONATHAN ET SON CONTINENT 257 menaçait des flammes de l'enfer, il est aussi bon que vous, soyez-en sûr.

M. Ingersoll n'attaque pas Dieu, il le défend contre les calomnies odieuses qui sont colportées depuis des siècles. Pour Lui, prêter à Dieu l’intention de faire brûler ses enfants pendant l'éternité pour des péchés inventés à plaisir est une infâme calomnie, un crime de lèse-divinité. « Votre Dieu, dit-il aux presbytériens, est un Torquemada, avec cette grande dillérence, toutefois, que Torquemada permettait à la mort de venir mettre fin aux tortures de ses victimes. » Et quand 1l voit les misères humaines, les injustices de ce monde, les guerres, les famines, les épidémies, les inondations, le colonel reproche à ce Dieu-là de passer trop de temps à compter les cheveux qui sont sur la tête de ses créatures.

Pour M. Ingersoll, la religion est immorale en ce sens qu'elle dit aux hommes : « Ne péchez pas; mais si, cependant, vous péchez, consolez-vous, vous n'avez qu'à venir à moi, et je vous rendrai blancs comme neige. » Pareille théorie n’est pas lite pour améliorer le genre humain. On doit luire le bien, non pas dans l'espoir d’être récompensé un jour, non pas par crainte d’être puni, mais simplement par amour du bien. La religion

de M. Ingersoll, c’est la religion de l'humanité, religion qui enseigne aux hommes à être heureux. Le but de la vie c’est le bonheur, le moyen d’être heureux c’est la vertu. Vivre pour faire le bien, aimer, être heureux en aidant au bonheur de tous ceux qui nous entourent, puis se coucher et s’endormir avec la conscience d’avoir fait son devoir envers les hommes. « Soyons heureux ici-bas, dit-1l, il ne nous est donné que d’y être une fois. » Ne demandez pas pardon à Dicu du tort que vous avez fait à l’homme. Demandez pardon à Phomme et faites-lui réparation.

— Je vole Smith, s’écrie M. Ingersoll dans ce langage ironique qui lui est si propre, et Dieu me pardonne. C’est parfait, mais ce n’est pas cela qui fait une belle jambe à Smith.

Demandez pardon à Smith, rendez-lui ce que vous lui avez pris, et allez ensuite demander pardon à Dieu, si cela vous semble bon. Voilà, certes, qui est aussi logique que moral.

M. Ingersoll trouve que la religion chrétienne enseigne beaucoup moins l’amour d’un Dieu inliniment juste et miséricordieux que la crainte d’un démon altéré de sang et de chair humaine.

Les peuples de l’Asie se prosternent devant des idoles hideuses, armées de griffes, à gueules féroces,

leur font des présents, et les implorent de ne point assouvir sur eux leur courroux.

Les soi-disant chrétiens ne font pas autre chose, et les Écossais, qui connaissent leur homme sur le bout du doigt, disent avec raison que Dieu ne serait pas si bien servi si le diable était mort.

Le colonel est d'avis que, s’il a été donné à l’homme des mains pour toucher, des jambes pour marcher, des yeux pour voir, il lui a aussi été donné une cervelle pour penser, un cœur pour aimer, une conscience pour le guider, el une intelligence pour raisonner.

Il attaque la religion catholique, qui, selon lui, repose sur la superstition, mais il attaque plutôt encore le protestantisme, le presbytérianisme surtout, qui prétend reposer sur la raison. « Puisque vous voulez discuter, dit-il, eh bien, discutons! » Seulement, lui, il discute tout, et il démolit l’édifice.

Les théories du colonel Ingersoll sont le résultat naturel de l'introduction du raisonnement en matières religieuses.

Ce qui se sent ne se discute pas; ce qui est incompréhensible ne s'explique pas.

Le protestantisme est un mélange de foi et de raison, faisant, il faut bien le dire, assez mauvais

ménage. Le protestant prend la Bible pour un livre inspiré de Dieu. Il linterprète à sa façon et y puise ce qui lui convient pour fonder telle et telle secte. Il n’est pas jusqu’à l’ivrogne protestant qui ne maintienne que Dieu a permis au peuple de s’enivrer parce qu'il est dit dans Zsaie (LXV, 15) : € Tandis que la maison de Juda mourra de soif, toi tu boiras. »

En voyant tous ces protestants se chamailler sur la signification des paroles de Jéhovah : Dieu a voulu dire ceci. — Non, Dieu «a voulu dire cela, le colonel rit à se tordre les côtes et leur dit : «Il est à regretter que votre Jéhovah n'ait pas su s'exprimer plus clairement. »

Inutile de dire que, pour M. Ingersoll, la Bible n'est pas un livre inspiré de Dieu, mais simplement un ramassis de littératures, quelque chose dans le genre des Wille et une Nuits, et c’est là ce qui rend la discussion avec lui difficile, sinon absolument impossible. Comment, en eflet, imaginer une discussion entre la Foi et la Raison”?

Pour les protestants, la religion est une occupation du dimanche. Pour M. Ingersoll, la religion est une occupation de la semaine qui consiste à remplir tous les jours ses devoirs envers les hommes.

« Le fanatique, à dit George Sand, aime Dieu en dehors de l'humanité. » Les théories humanitaires du colonel, toutes nobles qu’elles sont, touchent au fanatisme, en ce sens qu’elles prèchent l'amour de l’homme à l'exclusion de Celui qui aima tant les hommes. Le colonel enlève au malheureux la seule consolation qui l’aide à endurer sa misère ou ses souffrances : l'espoir de jours plus heureux.

Fils d’un ministre protestant, Le colonel Robert Ingersoll montrait dès l'enfance une aptitude toute spéciale pour la discussion des questions théologiques. À seize ans, il avait étudié à fond l'Ancien Testament et il en raisonnait comme un docteur en théologie. Le père avait beau montrer à Robert toutes les beautés de la Bible, le fils n°y voyait qu'absurdités et inconsistance. « Cela me fait de la peine, s’écriait le bon père, d'entendre mon Robert parler de la sorte; mais je déclare qu'il est trop fort pour moi. Je me sens incapable de répondre à ses arguments. » C’est ce que disent aujourd'hui les ministres des centaines de sectes protestantes qui florissent aux États-Unis, lesquels se tiennent prudemment à l'écart et n’osent point venir rompre une lance avec le redoutable champion au Club du xix° siècle.

Ce qui rend M. [ngersoll redoutable, ce n’est

pas tant son cloquence, son esprit subtil et railleur, son pathos, son humour, c'est surtout la vie qu'il mène, c’est l’exemple qu'il donne de toutes les vertus domestiques. Il faut avoir eu l'honneur de le connaître dans la vie intime, de pénétrer dans ce sanctuaire du bonheur conjugal, pour se faire une idée du respect qu’il doit inspirer à ceux qui abhorrent ses doctrines. Sa maison est l’asile des joies les plus pures de la famille : elle renferme quatre cœurs qui battent à l'unisson.

M, Ingersoll habite, à New-York, un des magnifiques hôtels de la 5° Avenue. Sa famille se compose de sa femme, et de deux filles rivalisant de beauté, Athènes et Venise, comme les appelait un Américain, avec qui je causais un soir dans les salons du colonel. En effet, l’une vous rappelle les plus belles créations du Titien. L'autre, au contraire, semble être une vision mytholosique, une apparition sur les bords de lÉrvmanthe. En la contemplant, alors qu’elle vous parle, les Yeux timidement baissés, en ayant presque l’air de vous demander pardon d’être si belle, on se prend à songer au poème d'André Chénier, ce dernier poète grec, ainsi que l’a si justement appelé Edmond About dans la Grèce contemporaine.

Pendant l'hiver, le colonel ouvre ses salons le

dimanche soir. Littérateurs, journalistes, artistes, tout le monde pensant de New-York s’y presse pour causer. Vers onze heures, alors que les intimes seuls sont restés, on amène peu à peu M. Ingersoll dans un coin, on s’installe en cercle autour de lui, et on le fait causer sur un de ses sujets favoris, la poésie, la musique, voire même « les erreurs de Moïse ». On écoute avec avidité et l’on se suspend à ses lèvres. Il connaît son Shakespeare comme la Bible, seulement il en parle avec beaucoup plus de respect et d’admiration. Le colonel adore Wagner, qu'il préfère à Beethoven. Cela soit dit pour prouver une fois de plus que nous avons tous nos pelits travers, et que M. Ingersoll, comme le reste des mortels, n’est pas parfait. Entre minuit et une heure du matin on le quitte, et en retournant chez soi, on passe en revue tous les mots spirituels qui on. ‘‘é dits, les traits malins qui ont té décochés, les opinions humanitaires qui ont été avancées; et bien qu'on puisse ne se sentir ni converti, n1 perverti à l’ingersollisme, on se sent pris d’une affection plus grande pour ses semblables, et ce qu'il y a de certain, en tout cas, ‘est qu’en se couchant, on pèut se dire : € Quelle soirée délicieuse j'ai passée ! »

J'assistais un soir, au club du xix' siècle, à une

discussion sur la poésie. Le colonel Ingersoll devait parler, mais retenu par un procès à Washington, il dut s’excuser à la dernière heure. Immédiatement le président du club envoya une dépêche à un pasteur bien connu pour le prier de prendre la place du colonel.

— Prendre la place du colonel !'s’écriale pasteur après avoir lu la dépêche, je m'y oppose formeilement, en ce monde et en l’autre.

Cette repartie fut accueillie de l'auditoire par des rires prolongés et des applaudissements répétés.

La place du colonel en ce monde est fort digne d'envie, car sa parole d'avocat lui rapporte environ 900 000 francs par an. Quant à refuser celle qu'il occupera en l’autre, quelle plaisanterie !

Lorsque Robert Ingersoll se présentera aux portes du paradis, et que saint Pierre verra cette belle figure réjouie, rayonnant de bonheur, les portes s’ouvriront toutes grandes pour le laisser passer, et le saint lui dira :

—- Entre ïc1, Robert, entre. Ta bonne figure réjouie me revieni. Il vient d'arriver il y a quelques instants une cargaison de mines allongées — des presbvytériens, je le parierais — et cela fait du bien de te regarder. Il est vrai que tu n'as pas tou-

jours parlé du bon Dieu avec la révérence qui lui est due ; mais tu as fait de ton mieux pour étouffer l’hydre de la superstition, et pour détruire les infâmes calomnies que l’on fait courir sur le compte du Seigneur. Entre, ami, tu as aimé, lu as été aimé, tu as prèché la vertu, le bonheur, l’amour, la concorde, viens prendre ta place parmi les bienfaiteurs du genre humain.

L'Américain or&inaire est extraordinaire. — Sa voix, ses hahitudes, sa conversation. — Il écorche sa langue et vos oreilles, — Ne le jugez pas trop vite.

Rien n’est ordinaire en Amérique.

L’Américain ordinaire lui-même est extraordinairement ordinaire.

Il prend des libertés avec tout le monde, et avec la grammaire anglaise. I] écorche vos oreilles aussi bien que sa langue. Il est bavard et gascon; il chique, renâcle et crache, mais il a une certaine bonne humeur qui l’empèche d’être insupportable.

Ses doigts, sa cravate et le devant de sa chemise reluisent de diamants.

Il aborde, dans la conversation, tous les sujets imaginables avec une assurance parfaite. Il parle de tout... et du nez. il élève peu la voix. Il bour-

donne plutôt qu'il ne parle : à une certaine distance vous croiriez entendre une cornemuse.

Si vous vous trouvez avec lui en chemin de fer, il viendra vous demander à brûüle-pourpoint ce que vous faites, d’où vous venez et où vous allez. Peu à peu il s’enhardira, et bientôt il touchera l’étoffe de votre paletot en vous demandant « combien vous avez payé ça ». [1 n’a point la moindre intention d’être désagréable. Il vous donnera sur son compte autant de renseignements qu'il en attend sur le vôtre. Il suppose que vous êtes aussi curieux que lui, et il est prêt à satisfaire votre curiosité. Il est obligeant.

Cet homme, que vous avez pris au début pour quelque bavard ignorant, donne bientôt à la conversation un tour qui vous étonne. Il vous parle de la France et vous montre qu’il est au courant de tout ce qui s’y passe. Les faits et gestes du général « Bolanegère » lui sont familiers. Il connait le nom des principaux membres du ministère. [l est au courant des travaux de M. Pasteur; il a lu une analyse du dernier ouvrage de M. Renan ou de la dernière pièce de M. Sardou. I} fait sur la littérature des remarques judicieuses. [Il connait son Shakespeare comme pas un Français de sa «lasse ne connaît Corneille, Racine, Molière ou

Victor Hugo. Il sait vous donner sur l'Amérique et ses institutions des renseignements aussi utiles qu'exacts.

I parle politique en homme sensé. Il comprend Ja question irlandaise beaucoup mieux que son pareil en Angleterre. L'Anglais vulgaire est conservateur ou libéral sans bien savoir pourquoi, généralement parce que son père est ou était l’un ou l’autre. Demandez-lui pourquoi les Irlandais se plaignent depuis des siècles de la manière dont ils sont gouvernés par les Anglais, il ne saura vous répondre que par des banalités : « Nous les avons conquis, 1ls doivent nous obéir! » ou bien: « Nous ne pouvons permeltre aux Irlandais de démembrer le Royaume-Uni! » comme si l'unité ne consistait pas à vivre en bonne harmonie, comme si l’union des États-Unis était en danger, parce que chaque État se gouverne à sa façon. Je dois dire que l’Anglais vulgaire, qui est en faveur de l’autonomie irlandaise, ne base point ses opinions sur des arguments plus sérieux ou plus solides. « M. Gladstone dit que cela doit être », on ne sort guère de ia. Ni Pun ni l'autre ne connaissent l'histoire de l’'irlande, ou l’origine de la tenure dans ce malheureux pays.

Ce mème Américain parle théologie. Il discute

la Bible. I lit les livres du colonel Ingersoll; il en réfute les idées ou en accepte les conclusions. Bref, vous avez cru avoir affaire à quelque commis voyageur ignorant et importun, et vous avez causé pendant des heures avec un homme intelligent et

intéressant.

L'activité américaine. — Refle sur les visages. — Touchez le bouton, S. V. P.— Marché à domicile. — Tables magiques. — L'appareil digestif en danger. — Le rentier en Amérique. Lois sur le travail. — Six jours de voyage pour aller banqueter. — Mon impresario me met sur les dents. — Un journaliste en voyage. — Pourquoi un Américain n’ose pas sortir la nuit en Angleterre. — « Ne m'’attends pas pour diner, je pars en Europe. »

Ce qui frappe tout d’abord l’Européen qui fait sa première promenade dans les rues de New-York, c’est l'absence de figures sottes. Toutes ne sont pas belles, mais toutes sont intelligentes et respirent l'activité. Ce qui frappe ensuite, c’est l'apparence saine du peuple. Peu ou point de difformités. Il ne voit pas, sur dix mille personnes qu’il peut rencontrer, un boiteux ou un bossu. A l’exception des vieillards, fort peu de gens portent lunettes.

Tout semble indiquer, si ce n’est le teint qui est pâle, une race active, saine et robuste. Le croisement des races doit tendre tous les jours à embellir la race américaine au physique aussi bien qu’au moral.

Les hommes sont maigres, les femmes sont grasses. On peut presque immédiatement conclure que les hommes vivent dans une fournaise d’activité et les femmes dans du coton. Celte première impression s’accentue de plus en plus et prend bientôt la forme d’une conviction.

Les Américains marchent peu. Ce n’est pas parce qu'ils sont indolents. Loin de là. C’est parce que les jambes ne vont pas assez vite.

Les figures d'hommes que vous rencontrez sont soucieuses. Le chapeau est bien enfoncé sur la tôte. C’est là encore un signe d'intelligence. Ne souriez pas. L’imbécile pose son chapeau sur la lète; l’homme qui a la cervelle bien remplie entre la tête dans son chapeau.

Ces mêmes figures sont pâles, les cheveux orisonnent de bonne heure chez l’homme comme chez la femme. Le manque d'exercice, la sécheresse de l'atmosphère, la chaleur suffocante des appartements, l'air vicié des maisons qui semblent n'avoir de fenêtres que pour y faire pénétrer un peu de

jour, expliquent facilement ce double phénomène,

Les femmes de tous les pays sont unanimes à déclarer que les Américains sont beaux, et comme il est fort peu d'hommes qui ne déclarent que les Américaines sont délicieuses, il ne peut v avoir qu'une opinion sur le sujet : la race américaine est belle. Mais ce qui fait la beauté de l'Américain, ce n’est pas la régularité des traits, c’est, comme je l'ai déjà dit, l'intelligence écrite sur son visage, c'est l’activité prodigieuse qui l'anime.

Prodigieuse n’est point le mot, c'est vertigineuse qu'il faut dire.

Cette activité, vous la trouvez dans toutes les classes de la société, dans le monde financier, dans le monde littéraire, dans le monde politique, partout. C’est une fièvre dont la nation entière est alteinte.

J'ai vu des jeunes filles venir, à huit du soir, à une conférence littéraire, de là se rendre au bal où elles dansaient jusqu’à six heures du matin. Rentrées chez elles, elles changeaient leurs robes etallaient apprendre à lire aux enfants des pauvres.

Pour le brave et paisible Français qui n’a pas voyagé, un Américain est un individu quelque peu timbré qui fait à peu près tout à l'envers de ce

que fait tout le monde. Après tout, lexcentricité n’est qu’une forme exagérée de l’activité, et pour certaines gens aux idées étroiles excentricité et folie ne font qu'un.

Voyons un peu les Américains chez eux, et vous me direz si je vous ai trompé en vous annonçant que la vie américaine est de la fantasmagorie toute pure.

Commencons par les maisons particulières.

Dans une maison bien tenue, vous verrez, dans une petite pièce retirée du rez-de-chaussée, une plaque munie de plusieurs boutons. Vous touchez le premier, et immédiatement un cab vient s'arrêter devant votre porte". Vous touchez le second, et en un instant parait un commissionnaire, employvé au télégraphe, qui vient chercher votre dépêche ou quelque commission que vous ayez à lui faire faire. Vous touchez le troisième, et c'est un policeman qui survient comme par enchantement, et vous demande si vous soupçonnez quelque voleur d’être caché sous votre lit. Vous touchez le quatrième, et, crac! vous voyez arriver les pompiers, les pompes à incendie, les appareils de

î. Si vous le touchez deux fois, c'est un cab à deux chevaux qui se présente.

sauvetage, et cela en combien de temps? Ah ! mon Dieu, à peu près dans le même temps que la marraine de Cendrillon prit à transformer la citrouille en carrosse.

Jonathan ne s'arrêtera pas là. Avant peu nous verrons les architectes poser, dans les maisons ayant la moindre prétention, non seulement l’eau, le gaz, le téléphone et la lumière électrique, mais l'opéra et l’office divin.

Déjà l’on trouve les deux tiers de ces prochaines nécessités domestiques dans les principales maisons de Chicago. La maitresse de maison fait son marché à domicile. Elle va au téléphone. Elle sonne :

— Hello! fait le bureau central.

— Mettez-moi en communication avec 2458 (c’est le numéro du boucher).

A l'instant on entend la sonnette.

— Hello!

— Hello !

— Est-ce le boucher?

— Oui.

-— Envoyez-moi à midi deux Livres de filet et un gigot !

— Bon!

— Pas de réjouissance.

— All right. Est-ce tout ?

— Oui.

Sur ce, la dame resonne :

— Hello! refait le bureau central... qui ne fait que cela toute la journée.

— Envoyez-moi1267 (c'est le fruitier).

Et le timbre de répondre :

— Hello!

— Hello !

Est-ce le fruitier”?

—- Oui.

it la scène de recommencer — et ainsi de suite avec le boulanger, l’épicier et tous les fournisseurs de madame.

Vous allez dans un magasin faire des emplettes. Vous achetez une cravate d’un dollar. Vous donnez au commis un billet de cinq dollars. Il enferme la facture et le billet dans une boule, qu'il place sur une pelite nacelle en fil de fer. [l pousse un ressort. La boule s’élève et va se placer sur un plan incliné qui la conduit droit au caissier. Le caissier, rapide comme l'éclair, ouvre la boule, en saisit le contenu, et renvoie la facture acquittée et la monnaie, qui vous arrivent sur un autre plan incliné, tout cela en moins detemps qu’il n’en faut pour décrire cette petite scène de magie blanche.

On s'occupe en ce moment, à New-York, à Chicago et dans plusieurs autres villes, de trouver le moyen d'accélérer le service dansles restaurants et de supprimer les garçons. C’est bien simple, ci les Américains ne se laissent pas arrêter pour si peu.

Voici la chose.

La salle du resiaurant est pourvue de petites tables numérotées. Chaque table est en communication directe avec la cuisine au moyen de rails. En face du consommateur se trouve un certain nombre de boutons sur lesquels il peut lire, bœu/, mouton, côleletle, légumes, tarte, etc. Il touche trois, quatre, cinq boutons selon son appétit, et le cuisinier reçoit sa commande.

« Bifteck aux pommes, salade de tomates, crème au chocolat pour n° 52!... Bon, enlevez! »

En un instant, un plateau contenant le lunch parait sur la table.

Point de garçon, partant point de mains sales. Quand le consoramateur aura engouffré sa pâtée, il touchera le bouton addition. En un clin d'œil, l'addition viendra se placer sur son assiette. L'Amtricain assouvi la passera au caissier en sortant et la règlera. C’est simple comme bonjour.

Les Américains se plaignent de ce qu’on ne peut

pas déjeuner à son aise en moins de dix minutes. Le mal sera remédié sous peu.

Si vous voulez vous payer un spectacle vraiment frappant, allez, à l'heure du lunch, dans un des grands restaurants de New-York ou de Chicago. Ces Américains, jouant de la fourchette, vous donneront le vertige. À une certaine distance vous croiriez qu'ils sont en train de jouer du dulcimer.

Je déjeunais un jour à l’Astor House, au cœur de la fournaise boursicotière de New-York. J'étais debout à la bar, enfournant les morceaux doubles, afin de pouvoir au plus vite faire place à la foule qui se pressait derrière moi. Tout le temps J'entendais :

En voilà un qui n’est pas pressé ! quand aurat-il fini? va-t-il lui falloir une heure pour avaler son picotin ?

Tu manges trop vite, mon cher Jonathan, et je m'explique pourquoi les marchands de pilules antidyspeptiques couvrent tes murs de leurs réclames. Tu meurs jeune et tu ne vis pas, tu brüles.

Tu cours, lancé à toute vitesse, après le dollar, et tu

n’as pas le temps de regarder le bonheur qui, sui ton chemin, l'appelle et te tend les bras. Tes soirées mème ne t’appartiennent pas. À peine as-tu pris sur tes genoux un de tes délicieux pelits enfants pour lui prodiguer tes caresses, à peine as-lu commencé avec La jolie compagne une petite scène d'amour, que ding, ding, ding, voilà ton téléphone qui marche. — Hello! — Hello! Ta femme et tes enfants voudraient voir ton téléphone à tous les diables, car tu es un mari galant ct un

père charmant.

Certain petit boutiquier de province qui, en France, ferme à clef la porte de son magasin et pousse les verrous pendant qu’il dine avec sa famille, a trouvé la solution du grand problème de la vie, le bonheur. Chopart et C*° peuvent suspendre leurs payements sans que cela trouble en rien sa digestion. Deux fois par an il va toucher ses petites rentes sur l’État à la recette générale. C’est mesquin, mais c’est sûr et l’on dort sur les deux oreilles.

Ces Américains sont toujours en mouvement.

Même quand ils se reposent il faut encore qu’ils remuent, et, à cet effet, ils ont inventé le fauteuil et la chaise à bascule.

Point de repos : c’est un mouvement perpétuel, une course échevelée.

En face de mes fenêtres, à l'hôtel Richelieu, situé dans le plus beau quartier de Chicago, se trouvait une station. Des trains desservant la banlieue s’arrêtaient toutes les dix minutes. Chaque fois que la cloche se faisait entendre et annonçait l'arrivée du train, je voyais une foule courir bride abattue et se jeter sur les voitures qu’elle prenait d'assaut. Tous arrivaient essouflés. Si ces braves sens avaient quitté leurs bureaux trente secondes plus tôt, ils auraient tous pu marcher à leur aise et s'installer confortablement dans le chemin de ler.

Allez à la station du pont de Brooklyn, à New- York, vers cinq heures du soir. Là vous verrez une véritable représentation de la prise de la tour de Malakoff.

Un Américain m’écrit une note de quelques lignes, et s'excuse ainsi de ne point m'en mettre davantage : « Un mot à la hâte, c’est à peine si j’ai le temps de cligner de l'œil. » Pauvre ami, songez- Y, pas même le temps de cligner de l'œil; cela donne le frisson. |

Cette activité fiévreuse, il faut bienle dire, a fait l'Amérique ce qu’elle est aujourd’hui. Hier une

forêt vierge et des marais, aujourd'hui une ville de dix mille âmes avec ses églises, ses bibliothèques libres, ses écoles gratuites et ses journaux, ville où l’on travaille, où on lit, où l’on prie, où l’on fait fortune el banqueroute.

Fort peu de gens vivent de leurs rentes en Amtrique. Riches et pauvres, tous travaillent. Jusqu'au dernier moment ils sont attelés au char de Mammon. Un millionnaire, à son lit de mort, dit à son fils : « Je te laisse ma fortune à la condition formelle que tu travailleras. » Le fils promet sous peine de se voir déshérité.

Les rédacteurs en chef de la Tribune de New- York, de la Tribune de Chicago, et bien d’autres que je pourrais citer, sont dix el vingt fois millionnaires. Vous les trouverez invariablement à leur bureau jusqu’à une heure du matin. Ils travaillent comme de simples surnuméraires.

À l'exception d’une certaine société anglomaniaque, que l’on trouve à New-York, à Boston et à Philadelphie, on ne se vante point ici de vivrede ses rentes.

En Angleterre, un homme qui ne fait rien reçoit ou usurpe le nom de gentleman. À Chicago, un

homine qui ne fait rien s'appelle loufer (parasite, presque propre à rien).

Quand, dans une cinquantaine d'années, l'Amérique aura deux cent millions d'habitants, peutêtre imposera-t-elle ses idées au vieux monde. fl pourra alor: se faire que la société n'aura de mépris que pour les imbéciles et les paresseux.

‘On me montrait un soir, dans un des meilleurs salons de Chicago, un jeune homme à la figure intelligente.

— (C'est un millionnaire, me dit à l'oreille la maîtresse de la maison. Pendant plusieurs années il n'avait aucune espèce d'occupation, et l'on commencait à lui tourner le dos. I vient de fonder un journal, et le voilà complètement réhabilité.

Je connais des Américains, et mème des Américaines qui, plutôt que de mener une vie oisive, se sont décidés à entrer au théâtre. Ces acteurs et ces actrices appartiennent à la bonne société qui les admire en publie, et les reçoit en particulier. De pareils actes font honneur à l’esprit du peuple, et relèvent la profession dramatique aux yeux du public. Pourquoi une actrice ne serait-elle pas aussi respectable et aussi respectée qu’une cantatrice ou qu’une pianiste”?

Non seulement le travail est respectable en Amérique, mais dans certains États il est obligatoire. Dans l’État de Missouri, par exemple, tout individu qui, par paresse ou par iaconduite, refuse de maintenir sa famille, n’est pas seulement puni, mais vendu aux enchères et forcé de travailler pour son acquéreur. Au bout de trois mois ou de six mois, il reçoit ses gages, pour payer ses dettes ou maintenir sa femme et ses enfants. Si, de retour chez lui, il reprend ses habitudes de paresse et refuse de travailler, les habitants viennent le chercher. Onle mène en place publique, et là on lui administre une volée de coups de bâton, et si cela ne le corrige pas, il n’est pas impossible qu’un beau matin sa femme le voie pendu par. le cou à quelque arbre du voisinage. Les gens du pays vous diront, comme la chose la plus simple, qu’en agissant ainsi ils économisent les frais de policemen.Un peuprimitive cette raison, il faut le reconnaître; mais dans ces sociétés nouvelles j’admets que la paresse soit un crime, et que les abeilles aient le droit de chasser les bourdons de la ruche.

Jonathan, c’est John Bull étendu, John Bull avec les coudées franches. Aussi rien n’étonne Jonathan, rien ne l’arrête.

Les distances, cela n'existe pas pour lui. Au banquet annuel du Clover Club de Philadelphie, j'avais en face de moi le rédacteur en chef d’un des principaux journaux de Chicago. Il était venu de Chicago à Philadalphie pour diner. Après tout, ce n’est que vingt-quatre heures de voyage. Je ne pus, cependant, m'empêcher de faire une remarque sur le sujet à mon voisin de table.

— Ïl n'y a là, monsieur, absolument rien d’étonnant, me dit-il. Voyez-vous, là-bas, ce monsieur “hauve, à longue barbe blanche ? Il vient de San Francisco.

Un morceau de canard, que j'avais au moment tout près du gosier, faillit m’étrangler.

— Excusez-moi, dis-je à mon voisin, je ne suis en Amérique que depuis trois mois. je m'y ferai, je m'y ferai.

Hélas! il a bien fallu sv faire, bon gré mal uré,

Je regardais un jour la liste de conférences que venait de m'envoyer mon impresario pour la semaine qui commençait le lundi suivant. Je lus, à ma stupeur :

« Lundi, New-York ;

» Mardi, Youngstown (Ohio) ;

» Mercredi, Indianapolis (Indiana). »

Je cours chez ce Yankee, pour qui rien n’était sacré, et je lui dis :

— Est-il possible que je sois dans ces villes, si “loignées les unes des autres, à temps pour faire mes conférences ?

— Rien de plus facile, répond-il en saisissant l'indicateur des chemins de fer. Votre conférence de New-York a lieu à trois heures de l’après-midi. A cinq heures, vous avez un train qui arrive à Youngstown le lendemain vers midi. Là vous faites voti. conférence à huit heures du soir. Réglez votre note d'hôtel et envoyez vos bagages à la gare avant d'aller à l’Académie de musique où vous devez parler. Aussitôt votre conférence finie, sautez dans une voiture et vous attraperez le train de dix heures, qui vous déposera à Indianapolis à temps pour votre conférence du lendemain.

— Comment, aller au chemin de fer en habit noir ! m'écriai-je.

— Ne voilà-t-il pas une affaire! Vous vous déshabillez pour vous coucher, je suppose?

Quel métier! pensai-je. Ces gaillards-là ne doutent de rien!

Si vous voulez vous faire une idée d’une tournée de conférences en Amérique, ligurez-vous que vous avez à paraître en public un jour à Londres,

le lendemain à Paris, le surlendemain à Berlin, le Jour d'après à Vienne, puis à Saint-Pétersbourg ; de là, à Constantinople, puis à Téhéran, ete., et vous y êtes. Oh ! cette carte des États-Unis !

Voici une petite scène de la vie en Amérique. Elle m'a été racontée sans la moindre fanfaronnade, comme la chose la plus simple du monde, par M. Metcalf, directeur du Forum, l'une des plus importantes revues publiées à New-York.

M. Metcalf désirait avoir, pour sa revue, un article sur les Mormons, non pas un de ces articles écrits par quelque voyageur de passage, mais un article sérieux qui fit autorité. Depuis plusieurs semaines 1l était en correspondance avec un des chefs de l’Église mormone au territoire d'Utah.

— Nous n'aboutissons à rien avec toute cette correspondance, se dit un jour M. Metcalf, une heure de conversation règlera l'affaire.

Deux heures plus tard, il était dans le train de la ville du lac Salé. Ce n’est que cinq jours de chemin de fer, pensa probablement le directeur du Forum, qu'est-ce que c’est que cela, quand il s’agit de tailler une bavette sérieuse dans l'intérêt de la revue? El partit, arriva, vit, causa, repartit et rentra.

— Mais, avançai-je timidement, et la revue,

comment a-t-elle marché pendant votre voyage”?

— La revue n’a souffert en rien de mon absence, me dit M. Metcalf; je me suis installé dans le compartiment-salon où j'ai pu faire à mon aise toute ma correspondance. Quand on s’arrêtait aux stations, je mettais mes lettres à la poste, jJ’envoyais et Je recevais mes dépêches sans plus de difficulté qu'à New-York.

— Mais permettez, est-ce que vous pouviez travailler facilement en chemin de fer ?

— Bien mieux qu'à mon bureau, mon cher monsieur, Je n'étais dérangé par personne.

Je racontais un jour cette entrevue à un journaliste américain.

— Vous êtes renversants, vous autres Américains, lui dis-je, vous iriez aux îles Sandwich pour aller chercher des nouvelles du souverain d’Honolulu.

— Parfaitement, répondit-il, je l'ai fait.

Ce je l’ai fait, c’est le mot de la fin.

Un Américain de New-York part à San-Francisco comme nous autres Français nous partons à Versailles ou à Chartres. Il prend le vapeur de Liverpool comme nous prenons le bateau-mouche pour aller à Auteuil, sans plus d’embarras, sans plus de préparatifs. Ne lui demandez pas, à son départ,

s’il reviendra par la même route. Peut-être qu’il lui prendra fantaisie de revenir par la Chine et l'Australie. Son propre pays est plus grand que l'Europe tout entière, et la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, même la Russie, tous ces mots sonnent à son oreille comme Ohio, Pensylvanie, ou tout autre État de l’Amé

rique.

On parlait un jour de l'Angleterre à un Américain, et on lui demandait ce qu’il en pensait.

— Vous voulez dire cette petite île située au nord-ouest de l’Europe? Oh! ne m’en parlez pas, Je n’osais pas sortir la nuit de peur de courir le risque de tomber dans l’eau.

Si c’est un Anglais qui fit la question, vous pouvez vous imaginer le nez qu'il fit.

Un Américain part le matin de chez lui pour se rendre à ses affaires. Arrivé à son bureau, il trouve une lettre dans laquelle on lui dit que sa présence à Londres est indispensable pour régler une affaire importante. Il n’est pas long à faire ses préparatifs. Il envoie une dépêche à la Compagnie des paquebots pour retenir une cabine sur le vapeur qui part dans l’après-midi ; il envoie une autre dépèche à sa femme pour lui dire de ne pas l'attendre à diner ; il va acheter un sac de voyage,

et y fourre un peu de linge et quelques objets de toilette. A trois heures ilest en route.

Ce dernier Yankee n’est pas de mon invention, c'était un de mes compagnons de voyage, à mon retour d'Amérique en Europe.

NXXI

Le « club du XIXe Siècle ». — L'activité intellectuelle. — Soirées littéraires. — Partout la lumière.

Pour montrer jusqu'à quel point l’activité intellectuelle peut aller en Amérique, il convient ici de parler du «club du XIXe Siècle ».

Il y a deux ou trois ans, un des principaux habitants de New-York, M. Courtlandt Palmer : — un millionnaire doublé d’un homme d'esprit et de talent — a eu l’heureuse idée &’inviter les membres de la bonne société de New-York à se réunir deux fois par mois, dans son salon, pour discuter les questions importantes du jour. Son appel a été

1. C'est avec un grand regret que, au moment d'aller sous presse, j'apprends la mort de cet aimable Américain auquel je dois bien des heures charmantes passées à New-York.

entendu, et le club, qui admet les dames, a été form.

Rie1 de plus intéressant que ces conférences, suivies de débats sur toutes les questions imaginables, politique, scientilique, littéraire, relioteuse, artistique. Ce sont des fêtes pour l'esprit, et je ne connais rien qui nrait laissé une impression aussi profonde et aussi acréable.

Ces réunions sont tellement suivies et le nombre des membres s'accroît avec tant de rapidité que tous les six mois 1l faut se mettre à la recherche d’une salle plus grande afin d’accommoder les gens d'esprit qui désirents’éclairer sur toutes les questions qui intéressent le monde pensant.

L'association procède d’une manière aussi simple que pratique.

Veut-on, par exemple, occuper une soirée à s'entretenir de socialisme ? Le président invite un socialiste connu à venir exposer ses vues devant les membres du club; il invite aussi un antisocialiste de talent à venir lui répondre.

Le club du XIX: Siècle ouvre ses portes, comme le North American Review ouvre ses colonnes, à loutes les idées nouvelles désireuses de se faire jour.

J'ai assisté un soir à une discussion sur le sec-

JONATHAN ET SON CONTINENT 291 larianisme. Le président avait invité un prêtre catholique, des ministres épiscopaliens, preshytériens, Siconiens et, si la mémoire ne me fait pas défaut, un athée. Tous furent écoutés attentivement el récoltèrent leur moisson de bravos.

Une autre fois, le sujet choisi pour la discussion était « le triomphe de la démocratie ». Le premier orateur, M. Andrew Carnegie, montra que, en Amérique, tout était pour le mieux dans la meilleure des démocraties. Le second, au contraire, chercha à prouver que le système gouvernemental de l'Amérique ne valait rien. M. Carnegie étant arrivé d'Écosse en Amérique, il y a une vingtaine d'années, avec les quarante sous d’habitude dans sa poche, et étant devenu aujourd’hui, grâce à son aclivité el à ses talents, un des plus gros millionnaires des États-Unis, il était tout naturel qu'il vint prendre la défense d'institutions auxquelles il doit tant. On ne débine pas l'échelle qui vous à aidé à monter.

Les Américains, grâce à la vivacité de leur esprit, ont un talent spécial pour rendre attravants les sujets les plus arides. Remarques humouristiques, anecdotes, bons mots, reparties spirituelles viennent égayer les débats qui restent toujours dans le. domaine de la causerie. Inutiie d'ajouter

que ces débats sont conduits avec la courtoisie la plus grande. Les armes les plus tranchantes, employées à ces tournois, sont le sarcasme et la raillerie, que les Américains savent manier avec une dextérilé sans pareille.

Telle est, en Amérique, le respect des opinions d'autrui que les idées les plus baroques et les plus saugrenves ne soulgvaient aucun murmure; l’auditoire souriait et semblait dire : « Voilà qui est très drôle! » Et si l’idée baroque ou saugrenue était exprimée spirituellement, l’orateur était applaudi.

Dans le cours d’un débat sur les lois littéraires internalionales, je me rappelle un Américain qui, sans sourciller, exprima l'opinion que les auteurs n’ont aucun droit à leurs propres idées et, par conséquent, n’ont droit à aucune espèce de rérmunération. Il développa cette opinion avec beaucoup d'habileté. Son discours fini, l’orateur reçut une ovation aussi chaleureuse qu’ironique.

Tout cela est divertissant au possible; mais aussi que tout cela cest intéressant, édifiant !

Aussitôt que la séance est terminée, l'auditoire se lève et se rend au bullet pour y prendre des rafraichissements et y passer ses commentaires sur les réflexions qui se sont fait entendre pendant

la soirée. Puis on se promène, on cause les uns avec les autres; ce n’est plus une réunion, c’est une conversazione, une réception dont les honneurs sont faits par la femme du président.

Je n’ai rien vu, en Amérique, qui m'ait plus frappé, qui m'ait paru plus encourageant pour l’avenir du pays, que le spectacle de ces quatre, cinq, six cents personnes, vieillards, Jeunes gens, jeunes filles, tous en tenue de bal, venus pour s’instruire et se tenir au courant des idées nouvelles, tous prêts à prendre p:it aux débats, et tous capables de le faire.

ILexiste, d’ailleurs, à New-York seulement, bien d’autres associations du même genre. Entre autres, je pourrais nommer le club du Crépuscule. Les membres se réunissent deux fois par mois pour diner. Au dessert, qn allume des cigares, et, au lieu de chanter ou de raconter des anecdotes de fumoir et de boudoir, on cause sur un sujet politique, littéraire ou autre, choisi au diner précédent. Le jour où je fus invité à diner par les membres de ce club, on discuta après manger le sujet suivant : « Quels sont les livres qui vous ont le plus influencé ? » La causerie terminée on choisit pour la séance suivante : « Quelles sont les idées qui vous ont le plus influencé? »

Je pourrais citer plusieurs autres clubs, tels que le Drawing-Room Club, le club du Jeudi.

Enfin c’est l’activité partout, la vie intellectuelle menée par les femmes aussi bien que par les hommes.

Comment ne pas arriver à la découverte de la vérité, quand partout la lumière peut se faire ?

Le climat pousse Jonathan à l'activité. — Le froid est sain. — Pourquoi Pivrognerie est rare en Amérique. — Ne perdez point de vue votre nez. — Conseils à l'étranger qui visite Jonathan en hiver. — Visite aux chutes du Niagara. — Bains tures offerts gratis par la nature.

C’est au climat rigoureux, mais vigoureux de l'Amérique du Nord, qu’il faut surtout attribuer l’activité et, partant, la prospérité de Jonathan.

Cet air, vif et sec, pousse à l’action, et vous pouvez faire, en Amérique, des choses qu'il ne vous viendrait même pas à l'esprit d'entreprendre en Europe.

Le froid en hiver est excessif, mais vous n’en souffrez pas ; c’est à peine si vous vous en apercevez. C’est un froid qui ne pénètre pas et contre lequel on se protège facilement. Il est sec, sain,

fortifiant ; il excite la circulation du sang, et vous vous sentez plein de vie.

L'air est surchargé d'ozone et d'électricité. Il m'est arrivé plusieurs fois, en touchant les tuyaux de calorifères ou les lustres de cuivre suspendus au plafond, de faire juillir une étincelle d’un ou deux millimètres de longueur. En vous brossantles cheveux, vous entendrez quelquefois de petits craquements répétés, produits par les étincelles électriques que fait jaillir le frottement de la brosse,

Le climat de l'Amérique est gai. Jamais le ciel n’est couvert plus de deux ou trois jours de suite. Vous vivez dans une atmosphère claire etsouriante qui vous met la joie au cœur, Aussiles Américains sont-ils gais au possible. Dis-moi où tu demeures et je te dirai quitu es!

Les boissons stimulantes sont inutiles, l’eau suffit, et peu d’Américains boivent autre chose aux repas ordinaires. Les boissons alcooliques sont interdites par le climat. Une bouteille de vin porte plus vite à la tête en Amérique qu’une demidouzaine en France ou en Angleterre. Quand j'étais en Amérique, et cela pendant l'hiver ‘, j'avais toujours envie de boire ; la sécheresse de l'atmosphère

1. 4ci l'hiver comprend le printemps qui n'existe que dans les almanachs.

JONATHAN ET SON CONTINENT 207 faisait de ma langue une râpe. J’élanchais ma soil avec de l’eau ou une giace.

L'ivrognerie n’est donc point, en Amérique, un vice national. Bien au contraire, l’ivrognerie est rare, même dans les basses classes, et n’existe point dans les classes élevées.

Quand on relève un soulard dans la rue, on se dit : « C'est un Irlandais nouvellement arrivé. »

J'ai souvent admiré la sobriété des Américains dans ces grands banquets qui se prolongent quelquefois jusqu’au milieu de la nuit. Après le dessert, on n'apporte plus de vin, mais bien seulement des bouteilles d'eaux minérales. Les domestiques remplissent les verres de limonade, d'Apollinaris, d’eau de Vichy ou de Saint-Galmier, et les convives s'en humectent les lèvres tout en causant et en fumant.

L'air est si sec, dans les États du Nord et du Nord-Ouest, qu’au théâtre, au concert, au bal, vous respirez avec difficulté, et que beaucoup d’Américains ont l’haleine désagréable.

Je le répète, le froid est sain, et l'étranger qui visite l'Amérique pendant l'hiver ne souffre que de la chaleur suffocante des appartements. Avec

des fourrures sur le corps et les oreilles couvertes,

il n'a rien à craindre au dehors, à moins que ce ne soit pour son nez que je lui conseille de ne jamais perdre de vue.

Si vous allez en Amérique pendant l'hiver, n’emportez que des vêtements d'automne et d'été. Non seulement ce sont les maisons qui sont chauffées nuit et jour à une température de 25 degrés, mais encore les chemins de fer et les tramways. Toutes les voitures de louage sont pourvues de couvertures et de fourrures, et vous n'aurez que faire de vêtements d'hiver. À l’intérieur des maisons, des hôtels, et dans les chemins de fer, vous ne sauriez supporter que des vêtements d’élé. Ayez un bon manteau de fourrures à vous jeter sur les épaulss en sortant, pas autre chose.

Les Américains, qui se cuisent chez eux, crai- «nent si peu le froid quand ils sont en mouvement, que dans les États d’Illinois, de New-York, de Wisconsin, alors qu’il fait 30 ou 40 degres de froid, ils vont de préférence en voiture découverte. À Chicago, à Buffalo, à Milwaukee, on trouve difficilement une voiture couverte pour se rendre le soir au théâtre ou au bal. C’est la mème chose au Canada. À Toronto, à Ottawa, à Montréal el à Québec, les traineaux sont découverts. Le cocher vous enfouit dans des fourrures. Vous avez les

pieds, le corps chauds, et le froid qui vous cingle la figure aide encore à la circulation du sang. La sensation est agréable.

Je suis allé voir les chutes du Niagara au commencement du mois de février. J'ai pu, sans nullement souffrir du froid, rester trois heures en traineau découvert, par une tempête de neige assez désagréable, mais qui ne laissait pas de rendre le spectacle encore plus imposant. En arrivant à Prospect House pour y prendre une tasse de thé, avant de reprendre le train de Buffalo, je me débarrassai des fourrures. Non seulement je n'avais pas froid, mais je me sentais rayonnant de chaleur et de vie.

Le Niagara ! Jamais spectacle plus sublime, plus terrible ne s’est offert aux regards de l’homme.

Ce qui met à l'épreuve la santé de l'étranger, ce sont les changements subits de la température au commencement de l’hiver!, et la différence qui existe entre la température des maisons et celle du dehors *.

1. Au mois de novembre, à Washington, il fit un jour 27 degrés de chaleur. Le lendemain, les ruisseaux étaient gelés, et le thermomètre était tombé, pendant la nuit, à 15 degrés audessous de zéro.

2. Cette différence varie souvent de 26, 27 et 28 degrés audessus de zéro, à 20, 30 et 40 degrés au-dessous.

Un Américain, à qui je me plaignais et qui r’entendait pas que je me permisse la moindre critique sur son pays, me dit :

— Mon cher monsieur, ces changements subits sont des plus sains. Cela fouelte le sang, active la circulation, et produit sur votre système l'effet salutaire d’un bain turc.

NANITI

Les excentricités de Jonathan. — L’Arc de Triomphe n’étant pas à louer, un Américain propose de l’acheter. — Le conseil municipal de Paris manque l'affaire. — Cathédrales à Jouer. — Compagnie d’assurance contre l’infidélité matrimoniale. — Association harmonique. — Enterrement d’une jambe. — Dispositions testamentaires d’un Américain qui espère faire défaut au jugement dernier.

Jonathan mesure tout à son aune lesque.

gigan-

Ses idées sont comme le continent qu'il habite : vastes, presque sans bornes. I a tant fait qu’il ne doute point qu'il ne puisse tout faire.

Il en résulte que l'Amérique est le pays de toutes les excentricités, de toutes les audaces. Femploie ces deux mots dans le sens qu’ils possèdent en France : aux yeux des Américains, ces excentricités et ces audaces sont les choses les plus natu-

relles du monde, et c’est là ce qui en fait le charme.

Pour Jonathan tout peut s’obtenir, ce n’est qu'une question de volonté et d'argent. Combien? tant? voilà, et ca yest.

On se rappelle encore à Paris ce millionnaire américain qui, à l'occasion du mariage de sa fille, trouva tout naturel d'écrire au conseil municipal pour lui demander la permission de faire passer la noce sous l'Arc de Triomphe. On lui répondit que l'Arc de Triomphe n'était pas à louer.

— Qu’à cela ne tienne, répondit-il, je l’achète. Combien?

L'offre était royale, et l'Américain trouva que le conseil municipal était bien sot de manquer unes belle affaire.

Jonathan demanderait à la reine Victoria de lui louer le château de Windsor pendant la belle saison.

Un Américain de Boston eut un jour l’idée de régaler ses amis d’un oralorio. Son salon étant beaucoup trop petit pour contenir le monde qu'il se proposait d'inviter, il songea à louer une salle de concert ou un des théâtres de la ville.

— Non, se dit-il, la représentation d’un oralorio serait beaucoup plus imposante dans une église.

Et il loua la cathédrale.

Ces chosés nous font sourire, et nous nous disons : « Ces Américains sont fous. »

Les idées les plus baroques trouvent des partisans en Amérique — et des souscripteurs.

C’est ainsi que j'ai lu, dans un des journaux les plus répandus aux États-Unis, l’annonce d’une société, récemment fondée au capital social de cinq cent mille dollars, appelée :

« Compagnie d'assurance contre l’infidélité matrimoniale. »

Le prospectus de cette entreprise précise les choses avec une netteté catégorique. Tout assuré qui prouvera qu'il l’est recevra de la Compagnie un chèque (couleur jonquille) avec lequel il pourra faire dorer ses cornes. Si j'étais que de vous, je ne mettrais pasquatre sous dans l'affaire. Je n’ai point de confiance dans les dividendes d’une entreprise qui pourrait avoir à payer des sommes folles à un Mormon dont les trente à quarante femmes se seraient mis un jour en tête de se livrer à la cascade.

La Consolante me semblerait un nom bien choisi pour cette société d'assurance contre les accidents du mariage.

Je note aussi l’existence de l’Associalion harmo nique dont l’objet est d’examinerles hommes et les femmes désireux de se marier, et de leur donner un certificat de capacité. Plus de fraude possible. Leshommessont affirmésrobustes ;les femmes sont garanties bon teint et propriétaires d’appâts réels. Peut-être bientôt l'association entreprendra-t-elle de fournir le certificat de décès de la future bellemère.

L’excentricité, en Amérique, prend les formes les plus curieuses.

J’extrais d'un journal de New-York l'entrefilet suivant :

«Madame Marguerite R°°, de New-York, ayant l’autre jour subi l’amputation d’une jambe, insista pour que cette jambe fût mise en terre sainte, et enterrée dans son caveau avec les membres de sa famille. En conséquence on dressa le certificat de décès, dans lequel il fut dûment déclaré que ladite jambe était morte à la suite d’une amputation, le 29 novembre 1887, qu'elle avait cinquante ans, était mariéeet faisait partie d’une mêre de famille. Après quoi, l'enterrement eut lieu avec les cérémonies d'usage. »

La chose étant toute naturelle, le journaliste

n’ajoutaitaucun commentaire. La nouvelle lui avait fourni un bon en-tête, rien de plus : Une Jambe parbe au ciel pour y retenir une place à l'avance, ou quelque chose dans ce goût-là.

Un certain M. Ambroise R°"de Pittsburg, ayant évidemment l'intention de faire défaut au jugement dernier, vient de prendre les dispositions teslamentaires suivantes pour arriver à ses fins.

« Je désire que mon corps soit porté à l'église Saint-Michel et que, après le service des morts, il soit remis aux mains de ma famille qui le fera brûler au crématoire de Samson. Les cendres seront alors renfermées dans une bouteille, et envoyées au consul d'Allemagne à Pittsburg. Celuic1 devra les faire remettre au consul d'Allemagne à New-York pour être ensuite confiées aux soins du capitaine du bateau à vapeur l'£ibe. Je désire que le capitaine de l’Elbe les garde en sa possession jusqu’au moment oùil arrivera au milieu del’océan Atlantique. Alors il fera monter un matelot au sommet du plus haut mât, et lui donnera l’ordre de déboucher la bouteille et de jeter aux quatre vents les cendres qui y seront renfermées. Il devra aussi inviter tous les passagers à bord du bateau à être témoins de la cérémonie. À son retour à New-York, le capitaine de l'Elbe enverra à ma fa-

mille un rapport détaillé de ladite cérémonie afin qu’elle puisse être satisfaite que mes dernières volontés ont été exécutées. Les journaux de Pittsburg publieront aussi ce rapport, afin que mes amis et connaissances puissent savoir où reposent mes cendres. »

Faire saupoudrer l'océan de ses restes, c'est avoir recours aux grands moyens.

Chateaubriand fut aussi prétentieux que ce Yankee et aussi excentrique, mais fit preuve de beaucoup moins d'humour.

Mais, comme je l’ai dit ailleurs, l'humour n'existe point chez les hommes orgueilleux.

Les annonces. — Merveilleuses réclames. — La réclame illustrée. — Un Yankee à la recherche d'une position sociale. — Son cœur et une chaumière, — Le directeur d'un cirque et le président des États-Unis. — Offres de mariage irrésistibles. — Un Journaliste à tout faire. — On demande une Française gaie, jeune et jolie. — Sirop pour calmer les nerfs, — Médecins ambulants. — Un avocat se recommande à messieurs les filous. — M, Phinéas Barnum, le roi des charlatans. — Rien n'est sacré pour Phinéas, le phénix moderne. — Mon impresario regrette de ne pouvoir engager M. Gladstone et lord Randolph Churchill,

Les Américains sont aujourd’hui tellement blasés sur les annonces qu'il est difficile d’attirer leur attention à moins d'imaginer des choses inouïes.

Annoncer une marchandise comme supérieure à tout ce qui s’est vendu jusqu’à ce jour, publier les lettres testimoniales de tous les braves gens

qui ont été guéris par une drogue, demander un emploi en se disant honnète et laborieux, autant vaudrait chanter Magnificat, où prier Le bon Dieu d'amener les chalands.

Après l’ordinaire, 11 a fallu annoncer de lex- Lraordinaire, — et aujourd’hui c'est à peine si le merveilleux produit aucun effet.

Le meilleur tire-lœil est la réclame illustrée. Voici, parexemple, la « capilline » qui fait pousser la barbe et les cheveux à vue d'œil". A gauche de l’annonce, on voit un pauvre diable tout déplumr, avec une figure de carème démesurée. Une jeune fille lui tourne le dos en faisant la moue. L’'illustration estintitulée : € Avant Pusage de la capilline. Relusé. » À droite, se trouve un mâle superbe, à la barbe et à la chevelure luxuriante. La mênm jeune fille repose sa tête sur les épaules de son amant, et lève vers lui des veux langoureux.

«€ Grâce à la capilline qui, en un mois, à produil l'effet que vous voyez, il est accepté. » Ge qui est encore plus merveilleux, c’est que la capilline à changé la coupe de son paletot. D'abord il était habillé comme un séminariste; après avoir fait

1. Il faut manier cet élixir avec beaucoup de soin, car s’il en tombait une goutte sur votre nez, vous y verriez pousser instantanément une touffe de poil.

JONATHAN ET SON CONTINENT 309 usage du magique élixir, il est mis comme un membre du Jockey-Club.

Je cueille l'annonce suivante dans un des journaux de New-York :

€ DEMANDE D'EMPLOI COMME COURTIER DE MARCHAN- DISES OU GARCON DE RECETTES. Un Yankee mince, élancé, rusé, sensé, adroit, actif et entreprenant, cherche une position dans un bureau, un hôtel ou un magasin. Peut fournir d'excellents renseignements. Éffronté comme un page et entêlé comme un mulet. Pour la persévérance et le toupet 1l pourrait en remontrer à n'importe quel citoyen de l'Amérique du Nord, v compris le comté de Bucks, en Pensylvanie. »

Voici maintenant une idylle. Elle est intitulée : Son cœur et une chaumière. « Depuis des heures elle était perdue en extase, mirant ses yeux dans ceux de son amant : « Comme tu es beau, » lui ditelle, <et que cu sembles heureux ! Oh ! chéri, dis » que c’est moi qui suis la cause de ton bonheur! » Le beau jeune homme prit sa fiancée dans ses bras et déposa sur ses lèvres un long baiser : « Oui, » dit-il, « c’est parce que tu m'aimes que je suis » heureux; mais je dois l'air resplendissant de » santé que tu me vois au sirop du docteur Ben-

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