L'APPARITION
— Minuit, décembre, il gèle, une lune se traîne, Défigurée, à même un blême lac de nues ; La neige ainsi qu'un lait de chaux gerce la plaine O Marie-Antoinette, ô reine entre les reines, O martyre au cou blanc, quêtes-vous devenue ?
Tu apparus, jeune astre, au cœur dune auréole, Joyaux (colliers, hélas !) robes couleur du temps, Et tes si blonds cheveux poudrés de givre blanc, Que l'on prit tout d'abord pour une enfant frivole, La plus majestueuse et noble des enfants :
Enfant suprême de nos pures élégances, Vaillance et loyauté, notre aristocratie :
Ce qui depuis mille ans avait fait de la France. Pour nous laisser remords , nostalgie et dolenc Le royaume des Ivs et la terre choisie.
Mais quand vint déferler vers toi l'abjecte haine, Et la fange, et laboi de la plèbe aux élus. Aux viriles vertus, on reconnut la reine : O Marie-Antoinette, ô reine entre les reines, O martyre au cou blanc, qu êtes-vous devenue .
Alors tu te montras dressée en Tauréole Du désastre le plus lâche de tous les temps, Joue exsangue, front dévasté, cheveux tout blancs, En deuil de ce dont rien hors la mort ne console, Ton beau roj'aume et ton époux et tes enfants.
Puis les derniers crachats et la suprême transe, La promenade infâme et la basse tuerie, Tout ton sang s'égouttant sur la terre de France, Tes os dans la chaux vive, ah. l'horreur... oh, silence, Oh. comme vous devez avoir froid cette nuit!
Tous nous portons ton deuil ; tu es la souveraine Plus que jamais depuis que nous t avons perdue... La lune roule ainsi qu'une tête et se traîne : O Marie-Antoinette, ô reine entre les reines. O martyre au cou blanc, qu ètes-vous devenue?
Lunéville. château Stanislas, décembre 1896.
Paru sous une première forme, dans la Revue de Hollande, mai 1918.