‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 18 sur 58 · L'ŒUVRE DE HONFLEUR · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE HONFLEUR

Le misérable Jongkind était parvenu à un tel degré de déchéance physique et morale qu'aux yeux d’une partie de ses confrères c'était un homme fini. Cette opinion se reflète dans une lettre, écrite par M. Claude Monet à son ami Eugène Boudin le 20 février 1860, qui a été publiée naguère dans une biographie de ce dernier (). Le paysagiste appelé à prendre une si grande place dans l’art français était encore alors à ses débuts et saluait en Boudin un aîné qui avait ses preuves. I] écrivait à OPA. :

(1) Gustave Cahen. Eugène Boudin, sa vie el son œuvre, p. 17. C’est par erreur que la lettre en question est donnée par l’auteur comme du 20 février 1856. C’est 1860 qu’il faut lire. Son contenu le prouve absolument.

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… Vous savez que le seul bon peintre de marines que nous ayons, Jongkind, est mort pour l’art. Il est complètement fou. Les artistes font une souscription pour pourvoir à ses besoins. Vous avez là une belle place A prenute.

Le jeune peintre avait condamné trop vite un malade dont l’état n’était point désespéré. La sollicitude dont Martin entourait Jongkind ne tardait pas à lui rendre son assiette. Il y a plus. La Providence allait se charger de ses mains pour fixer la destinée du pauvre hère et établir à ses côtés la tendresse d’une femme. Au fond, ce bohème était fait pour la vie d'intérieur. L'idée du mariage occupait souvent son esprit inquiet. Il en parlait parfois comme d’un refuge envié. Témoin les lignes su1vantes que je cueille dans une confession faite à son cher Smits :

… Hier encore, quelqu'un m’a engagé de me mariée. J'aurais un chez moi. En Hollande, il y a des gens qui n’ont rien, et cependant ils sont tout de même mariée ! Ce n’est pas une position pour être fière; mais, au moins, ils ont la consolation d’être à deux.

« La consolation d’être à deux » : voilà ce que, sans lui fournir une épouse devant la loi, un prochain avenir ménageait à ce solitaire fatigué de sa solitude. En même temps que Jongkind, un heureux hasard avait amené à Paris une personne faite pour devenir son bon génie. La dame était de son pays; elle avait son âge. Née à Namur de parents hollandais, elle s'était appelée Joséphine Borrhée. Ayant perdu son père de très bonne heure, et sa mère s'étant remariée, elle avait passé sa jeunesse auprès de son beau-père à Bois-le-Duc. Puis, à vingt ans, elle était partie pour Paris. Elle y avait donné des leçons de dessin dans un pensionnat de jeunes filles, rue Charlot. Bientôt, elle s'était mariée. Son mari, Parisien de naissance, s'appelait Alexandre Fesser. Il était cuisinier de son état. Après avoir exercé sa profession dans plusieurs grandes maisons du faubourg

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