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le paysagiste de 24 ans qui s'appelle Claude Monet l’a choisi pour centre de sa laborieuse villégiature. Jongkind et le jeune homme s’y rencontrent. Quelques mots échangés entre eux allument une sympathie réciproque. Le débutant, qui s’est trop empressé naguère d'annoncer la déchéance artistique de cet aîné, a reconnu avec joie sa méprise. Jamais Jongkind ne fut plus maître de son pinceau; jamais il n'interpréta la nature avec une subtilité plus pénétrante. Enflammé d'enthousiasme, Monet s'attache à ce guide que la Providence lui envoie et ne perd aucune occasion de s’instruire auprès de lui. Le maître et l’élève sont devenus une paire d'amis. Un album de Jongkind a conservé le souvenir des distractions auxquelles ils se livraient . pendant leurs repos. Son crayon y a enregistré les points d’une partie de dominos engagée à S'-Siméon le 2 octobre 1864, et que Monet lui a gagnée. Bien entendu, M'° Fesser avait partagé l'intimité du jeune compagnon de son ami. Un peu de fatigue éprouvée par elle faisait différer une visite à Boudin projetée par ses deux confrères, dont il est question dans une lettre de Monet à celui-ci publiée par son biographe. C'était le 13 septembre 1864. « J'espère, disait-1l, que nous pourrons faire cette petite partie avant mon départ de S'-Siméon. » Je ne sais à quelle date il quittait la Normandie; mais Jongkind et sa compagne n’y dépassaient guère le début d'octobre. L'automne venu, ils ne s’attardaient point en général loin de Paris.
Aussi bien, son atelier le réclamait; car la face des choses avait changé et les commandes commençaient à y arriver en masse. L'année 1865 s’ouvrait sous les plus heureux auspices. Il ne voyait plus souvent son vieil ami Smits, qui vivait la plupart du temps à Bruxelles. Mais il demeurait fidèle à ses sentiments d'autrefois à son égard. En lui adressant ses vœux de nouvelle année, 1l lui exposait avec bonheur la transformation de sa situation matérielle. Elle était due pour une bonne part à
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l'intervention opportune de Prouha; il ne l’oubliait pas. « Avec son amabilité de cœur et d'âme, disait-1l G), le bon Prouha m'a fait vendre beaucoup detableaux; je pense bientôt être rentier. » Bascle, l’ami de Prouha, était l’auteur principal de cette fortune naissante. Le bénéficiaire de ses sympathies monnayées ne se montrait point ingrat. Le 31 décembre 1864, il avait dédié à son bienfaiteur sa plus belle aquarelle de la saison précédente : un souvenir des bords de la Seine auprès de Rouen, avec un grand brick à l’ancre auprès de la rive (Fig. 70). D'ailleurs, l'exemple donné par Bascle était suivi par d’autres. Les clients se multipliaient et les marchands se disputaient ses œuvres. Il s’en ouvrait à Smits avec la bonhomie joyeuse d’un homme que ce sourire de la destinée épanouit ).
…… J'ai plus de r6 tableaux de commandé. On dirait que cela devient une vraie fabrique. J'ai souvent dé tableaux exposer chez les marchand et, par là, je vien très connu. Je peut donc espéré par le temps d’obtenir une réputation, et j'ai bien entendu dire [qu’] une fois la réputation fait, on vend tous. Heureux au point de vue financiele, oui! parce que, sans argent, rien.
J'ai beaucoup travaillé et on m'a fait dé compliments, ayant fait dé progrès. Ainsi, si ma santé étais bonne, j'arriverai au bon port le plus désirable…
Naturellement, les souvenirs de Normandie inspirent souvent la production du peintre, que représentera au Salon de 1865 La route de Saint-Clair près de Honfleur (effet du matin), en même temps qu’il exposera, pour n’en point perdre l'habitude, un Clair de lune sur un canal hollandais près de Rotterdam. Parmi les toiles datées de cette année-là, les vues du port de Honfleur dominent. Toutefois, le Parisien se renouvelle en butinant, suivant sa coutume, sur les confins de la grande ville. Tantôt de Bercy, tantôt du Bas-Meudon, il rapporte une de ces
(1) Lettre du 4 février 1865.
(2) Ibid.
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berges de banlieue solitaire où, le long de quelques maisons basses, circule à peine un morne tombereau sur une route déserte ; mais l'éclat de l’atmosphère anime la pauvreté du site et fait rayonner le tableau. Jongkind tire des effets inouïs de ces sujets ingrats pour toute autre palette que la sienne.
Toutefois, dès les beaux jours de l’été, Honfleur l’accapare une fois de plus. Il y part, en cette année 1865, dès le lendemain du 15 août. Sur un de ses albums, je lis:
Arrivé à Honfleur le 16 août 1865. Logé à l'hôtel aux Armes de France une nuit, et loué une chambre le 17 août rue du Dauphin 15, chez M. Bouger (lisez : Boucher).
Une semaine plus tard, Prouha reçoit de son ami la lettre suivante :
… Depuis huit jours, j'ai quitté Paris, et me voilà à Honfleur, le pays que j'ai revu, comme toujours, avec un nouveau plaisir. C’est un petit port de mer où il y a toujours dix ou vingt navires de toutes nations, sans compter des bateaux marchands et de pêche du pays même. Je vous dis cela comme très intéressant pour mes études.
J'ai pris déjà quelques bains de mer et je bois beaucoup de cidre, comme un vieux Normand. Mon bon Prouha, M" Fesser est toujours avec moi et est heureuse de se trouver dans ce joli port de mer ; enfin, elle vous invite, comme moi, de venir nous voir. Pour nous, nous avons trouvé une grande chambre, où nous faisons notre café au lait et notre déjeûner dinatoire à midi ou une heure, suivant mes travaux et mes bains de mer.
En attendant, si vous venez, nous avons logé à l’hôtel aux Armes de France, rue haute, près le port, et fort bien, à Honfleur. Nous vous engageons de prendre le chemin de fer pour Rouen et, là, le bateau à vapeur Le Furet pour le Havre. Il y a tous les deux jours un départ, bien entendu un pour l'aller et un pour le retour, et, en passant, il s'arrête à Honfleur. Dans tous les cas, je serai heureux d’avoir de vos nouvelles.
Recevez aussi mes meilleurs souhaits ; aussi de M" Fesser, et pour
votre frère et belle-sœur.
45, rue du Dauphin, chez M. Boucher, à Honfleur (Calvados).
Fig. 69. — Villerville (1864).
Fig. 70. — La Seine près de Rouen (1864).
Fig. 71. — Jongkind. Photographie par Nadar (1863). 1
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