ARENE RO
Fig. 74. — Jetée de bois à Honfleur (1865).
De
Jongkind passe à Honfleur la dernière moitié d'août et tout le mois de septembre, occupé du matin au soir à crayonner et à rehausser d’aquarelle ses prestigieux croquis, enlevés de verve sur le port, sur la jetée ou sur la plage, dont l’un deviendra une de ses plus belles eaux-fortes (Fig.74). Le soin avec lequel il date ses moindres pochades permet de le suivre au jour le jour pendant ces « vacances » si fécondes. Le 29 août, 1l est allé voir Boudin à Trouville; le 1” septembre, 1l va coucher au Havre et, le lendemain, il passe la journée à Etretat, d'où :1l rapporte force souvenirs sur l'album qui l'accompagne. Le 18, il va se promener à Equemauville et, le 24, de nouveau au Havre. Je ne crois pas qu'Honfleur l’ait gardé beaucoup au delà de la fin de septembre. Sa santé laisse toujours à désirer. Il souffre de rhumatismes quine s’accommodent point d’un séjour tardif au bord de la mer. « Pour ce que j'éprouve, écrivait-il l'hiver précédent à Eugène Smits 0), 11 faut que je me ménage beaucoup. J’aisouvent des douleurs de rumatisme. J'ai toujours un régime à suivre. Je ne suis plus jeune, malgré dans la force de l’âge. Pour toute consolation, le médecin m'assure que ma vie n’est pas en danger. » Le malheureux payait par des infirmités prématurées la vie désordonnée à laquelle il s'était trop longtemps abandonné. Son esprit lui-même avait perdu son complet équilibre. Lorsqu'il parlait des « tours » qu'on Jui avait joués pendant son séjour en Hollande, il déraisonnait véritablement. On peut en juger par les lignes suivantes, extraites d’une lettre à Smits en date du 7 novembre 1865.
… Pendant quatre ans, à Rotterdam, on m'a fait passer pour assassin et, pendant ce temps, on m'empoisonnais journellement; d’abord l’eau dé carafon n'étais pas buvable et, ce qu’on me donnais dans mé manger et boire me rendais malheureux. A la fin, je serais succomber si l'ami Cals ne serait pas venu me chercher. .… On a autour de moi empoisonner et assassiner plusieurs braves gens. .
(1) Lettre à Smits, du 4 février 1865.
Abo Ed , La physionomie de l’homme qui écrit ces lignes maladives s'est peinte, vers ce temps-là, dans plusieurs photographies de sa personne. La plus ancienne reflète un regard sombre et des traits fatigués (Fig. 71). Cette image, due sans doute à Nadar, dont j'ai sous les yeux une épreuve mise sous verre chez Cadart et Chevalier, « éditeurs-gérants de la Société des Aquafortites,, 66, rue de Richelieu », comme une étiquette collée derrière l’indique, doit remonter à 1862; car, à partir de 1863, Cadart a changé d’associé et Luquet a remplacé Chevalier à la tête de la maison, qui s’est transportée du 66 de la rue de Richelieu au 79 de la même rue. Ce visage porte encore les traces des regrettables excès dans lesquels le pauvre Jongkind a failli sombrer, mais’ dont 1l fut tiré par l’opportune intervention de ses amis de la rue Mogador, suivie de la rencontre providentielle de la femme qui lui a procuré un foyer et qui a pris en main, avec une admirable énergie, la défense de ses intérêts contre l'exploitation dont il souffrait. Grâce à la sollicitude de M” Fesser, celui dont elle partage désormais l'existence n’est plus le même homme trois ans plus tard. Si l’on considère un cliché qu’a pris de lui, le r4 juin 1865, le sieur Lallemand, photographe, avenue de Ségur n° 9 (Fig. 72), on est frappé du changement. Les traits sont reposés, l’œil meilleur. L’ «artiste >» qui l’a fait poser n’a pas oublié qu'il avait affaire à un maître de l’aquarelle. Il a armé sa main de la boîte dont il tire des harmonies de tons si puissantes et si lumineuses. Il l’a coiffé, en outre, du chapeau de paille qui abrite sa tête pendant ses séances en plein air sous le ciel de Normandie, dont il s'affirme chaque jour l’inégalable interprète. C’est le Jongkind de Honfleur, le maître de l’impressionnisme naissant, le rénovateur du paysage moderne. |
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