Paysage hollandais
Fig. 109. — Paysage hollandais (1872).
Fig. 112. — Nevers; le palais ducal (1871).
Michelet, lui agréait fort, et c'était une de ses lectures favorites.
Au début de mars 1871, Jongkind et M'"* Fesser étaient allés revoir leurs amis de Saint-Parize. Une autre fois, ils avaient poussé jusqu'à Pougues. Le 19, 1ls se rendaient à la Charité-sur- Loire, où des relations anciennes de la famille Fesser les appelaient. Ils y passaient une semaine; puis, le 26, ils prenaient le train pour Paris. Ils y arrivaient en pleine Commune. L'innocent Jongkind ne démêlait pas sans peine ce quise passait autour de lui. Il attendait avec impatience la fin de çette aventure. Avant qu'elle se terminât, 1l lui fallait, hélas, subir quelques heures d’angoissante émotion. L'explosion d’une poudrière voisine de l'Observatoire secouait tous les alentours et lézardait sa demeure. En outre, la reprise de Paris par les troupes versaillaises ne s’opérait pas sans dommages sérieux pour le quartier et, pendant plusieurs jours, l'alerte était chaude. L'ordre rétabli et le danger conjuré, le compagnon de M'° Fesser racontait l'affaire à son fils Jules, qui, rendu à la vie civile, venait de remplacer son père dans son poste chez le marquis de Virieu, à Pupetière.
… Nous avons passé de mauvais moments. Toutes les fenêtres et carreaux ont été briser lorsque la poudrière du Luxembourg a sauté. Votre mère et moi, avec d’autres locataires, nous avons descendu dans le collidor par derrière la boutique de Rochette, le charbonnier. On ne pouvait pas sortir dans la rue force des fusilades, des obus et des boulés de canons. La maison de notre boulangère, rue Vavin au coin de la rue Notre-Dame-des-Champs, n'existe plus. Enfin, nous voilà revenue de toutes frayeur, et la grande ville a reprise ses mouvements habituelle de ses milliers de voitures, etc. |
Ce qui désole surtout l'artiste qui s’épanche dans ces lignes, c'est que la guerre a été désastreuse pour le commerce de la peinture. Il s’en plaint avec amertume à son jeune confident, dAjoutant à la même lettre, écrite le 12u1llet 1871 :
L'année passé était pour moi une perte de 12 à 15.000 francs. Heureurement, à mon retour à Paris, j'ai revu de mes vieux connaissance de vingt ans ; j'ai pu déjà vendre de mes tableaux et on me demande d’autres ; maïs surtout des vues de Hollande.
Ces derniers mots expliquent pourquoi, laissant dormir ses souvenirs récents du Nivernais, Jongkind va s'attaquer de plus belle aux bateaux et aux moulins de sa terre natale, variant, avec une ingéniosité des plus subtiles, les motifs et les effets tout en se maintenant dans un ordre de sujets imposé pour l'écoulement de sa production (Fig. 106 à 109). Cependant, les vrais connaisseurs ne tombent point dans ce travers routinier. Ils apprécient l'originalité du peintre dans les créations qui s’écartent de sa «marchandise » hollandaise courante. Ils savourent le ragoût de ses aquarelles primesautières, qui jouissent d’un accent souvent plus pénétrant que celui des toiles qu'il en tire, et que, faute d'acheteurs pour ce genre d’interprétations directes de la nature, l’auteur garde généralement en portefeuille: L'un de ces amateurs perspicaces est un critique délicat, qui s'appelle Philippe Burty. Le jour où Jongkind s’est avisé de manier une pointe de graveur, celui-ci n’a pas ménagé les éloges à ses eauxfortes. Son approbation l’a soutenu. Sur son initiative, le peintre a collaboré par une planche délicieuse au recueil de Sonnefs et eaux-fortes édité, en 1869, par Alphonse Lemerre : une bande de patineurs glissant devant une file de moulins illustra des vers de Robert Luzarche intitulés Batavia. Burty, qui milita pour sa notoriété et son succès, parle un jour de lui à Edmond de Goncourt. Goncourt éprouve la curiosité de le connaître. Le critique le conduit rue de Chevreuse. C’est pendant les jours de la Commune, le 4 mai 1871. La visite produit sur le subtil observateur une impression qui s'est aussitôt reflétée dans son /ournal. On remarquera que, comme Baudelaire jadis, Goncourt estropie le nom de l'artiste, qu'il appelle Jonckind. 1e
.… Nous allons, dans des quartiers perdus, voir Jonckind. J'ai été un des premiers à apprécier le peintre, maisje ne connaissais pas le bonhomme. Figurez-vous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu de la faïence de Delft, à la bouche aux coins tombants, peignant en gilet de tricot, et coiffé d’un chapeau de marin hollandais.
Il a, sur son chevalet, un tableau de la banlieue de Paris avec une berge glaiseuse d’un tripotis délicieux. Il nous fait voir des esquisses des rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Médard, où l’enchantement des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris semble avoir été surpris par un magicien, dans un rayonnement aqueux.
Puis, ce sont, dans les cartons, des barbouillages de papier, des fantasmagories de ciel et d’eau, le feu d'artifice des colorations de l’éther.
Il nous montre tout cela, bonifacement, en patoisant un hollandofrançais, où perce parfois l’amertume d’un grand talent, d’un très grand talent, qui demande 3.000 francs pour vivre par an, et ne les a pas toujours gagnés, même dans lesannéesoüilvoyait vendre un Bonington 80.000 francs. Maïs aussitôt, se radoucissant, il parle sur une note de tristesse de son art, de sa lutte, de sa recherche, qui le rend, dit-il, le plus malheureux des hommes.
Pendant ce, tourne autour de lui, avec les caresses de la voix qu'ont les mères pour les enfants, une courte femme, aux cheveux argentés, aux moustaches drues, un ange de dévouement, ayant l'aspect d’une vivandière de la vieille garde impériale.
La séance a été longue. La revue des cartons a duré plusieurs heures. Jonckind a beaucoup parlé. Il s’est animé au sujet de la politique de la Commune. Tout à coup, son langage se brouille et se hollandise, ses paroles deviennent bizarres, incohérentes... Il y est question d'agents de Louis XVII, de choses horribles dont le peintre aurait été témoin... Ilse lève, comme mû par un ressort : « Voyez-vous, une électricité vient de passer à côté de moi », — et il fait, avec sa bouche, l’imitation d’une balle qui site...
Dans sa lettre à Jules Fesser dont j'ai reproduit plus haut quelques passages, Jongkind disait :
J'aurais bien voulu que votre père aurait tenue son petit chambre à
Paris jusqu’à j'ai pu vivre de mes rentes à Nevers ou environs. C’est un beau jusqu 4] pays où il y a de bon monde et des amis. Aussitôt que j'aurai régler mes
affaires d'ici, au mois d'août ou avant,nous ferons, votre mère et moi, cette voyage.
Ces lignes faisaient allusion à la décision prise par Alexandre Fesser de ne plus reparaître à Paris, où ses occupations ne l’appelaient plus, et de se retirer désormais à Nevers. M Fesser et son compagnon allaient bientôt y rejoindre l’ancien cuisinier. [ls quittaient Paris le 28 août 1871, s'arrêtaient une nuit à Montargis, et arrivaient auprès de lui le 29. Nevers les gardait tout le mois de septembre et une partie d'octobre. Jongkind y remplissait de croquis un petit album (F9. 111 et 112). Il y lavait quelques belles aquarelles (Fig. r10). À la mauvaise saison, il redevenait parisien. Un sculpteur lui demandait de poser pour son portrait. C'était un certain Philippe Solari, qui ne manquait point d'habileté pour saisir l'expression d'une physionomie. Il signait son œuvre en décembre 1871 (Fig. 113). Par son portraitiste, qui était d'Aix en Prop Jongkind ne tardait pas à faire la connaissance d’un autre Provençal de Paris, en train de faire son chemin dans la littérature : je parle d’Émile Zola. Zola venait le voir chez lui, s’intéressait à son œuvre et prenait la plume pour rendre compte avec détails de sa visite dans le journal /a Cloche du 24 janvier 1872. L'article se terminait par un éloge du buste de Solari, exposé rue de Richelieu chez Cadart, dont les admirateurs du peintre étaient invités à se procurer une épreuve. Quant à Jongkind lui-même, le créateur du naturalisme littéraire saluait en lui un des plus remarquables adeptes du naturalisme artistique.
Nos paysagistes ont depuis longtemps rompu franchement avec la tradition. Il était réservé à notre Âge, épris d'une tendre sympathie pour la nature, d'enfanter tout un peuple de peintres courantla campagne en amants des rivières blanches et des vertes allées, s'intéressant au moindre bout d'horizon, peignant les brins d'herbe en frères recueillis. ,
Le paysage classique est mort, tué par.la vérité. Nous avons, dans ce
Fig. 113. — Jongkind, par Ph. Solari (1871).