‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 34 sur 58 · RUE TAN · texte numérisé non relu

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Fig. 122. — Larue etl’église St-Jacques(1877).

- genre, accepté le naturalisme sans grande lutte, parce que près d’un siècle de littérature et de goûts personnels nous avait préparés à cette évolution artistique. Bientôt, j'en ai la conviction, nous admettrons les vérités du corps humain, les tableaux de figure pris dans la réalité exacte, comme nous avons admis les vérités de la campagne, les paysages contenant de vraies maisons et de vrais arbres.

L'heure n’en est encore qu'aux tendresses de la nature. Nous promenons dans les champs notre système nerveux détraqué, impressionné par le moindre souffle d'air, nous perdant dans le rose d’un coin de ciel, dans le bleu des petits flots d’un lac. La campagne, les villes vivent pour nous d'une vie poignante et fraternelle, et c’est pour cela que la vue d’un bout de rue, d’une haie d’églantiers, d’une simple tache de mousse nous émeut souvent jusqu'aux larmes.

Parmi les naturalistes qui ont su parler de la nature en une langue vivante et originale, une des plus curieuses figures est certainement le peintre Jong-Kind (1). Il est connu, célèbre même; mais l’exquis de son talent, la fleur de sa personnalité ne dépasse pas le cercle étroit de ses admirateurs.

Je ne connais pas d’individualité plus intéressante. Il est artiste jusqu'aux moelles. Il a une façon si originale de rendre la nature humide et vaguement souriante du Nord que ses toiles parlent une langue particulière, langue de naïveté et de douceur. [l aime d’un amour fervent les horizons hollandais, pleins d’un charme mélancolique; il aime la grande mer, les eaux blafardes des temps gris et les eaux gaies et miroitantes des jours de soleil. Il est fils de cet âge qui s'intéresse à la tache claire et sombre d'une barque, aux mille petites existences des herbes.

Son métier de peintre est tout aussi singulier que sa façon de voir. Il a des largeurs étonnantes, des simplifications suprêmes. On dirait des ébauches jetées en quelques heures, par crainte de laisser échapper l’impression première. La vérité est que l'artiste travaille longuement à ses toiles, pour arriver à cette extrême simplicité et à cette finesse inouïe. Tout se passe dans son œil, dans sa main. Il voit un paysage d’un coup, dans la réalité de son ensemble, et le traduit à sa façon, en en conservant la vérité, et en lui communiquant l’émotion profonde qu’il a ressentie.

(1) Le nom est ainsi écrit, en deux mots, avec trait d'union. Encore une déformation nouvelle !

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C'est ce qui fait que ses paysages vivent sur la toile, non plus seulement comme ils vivent dans la nature, mais comme ils ont vécu pendant quelques heures dans une personnalité rare et exquise.

J'ai visité son atelier dernièrement. Tout le monde connaît ses marines, ses vues de Hollande. Mais il est d’autres toiles qui m'ont ravi, qui ont flatté en moi un goût particulier. Je veux parler des coins de Paris qu'il a peints dans ces dernières années.

J'aime d'amour les horizons de la grande cité. Selon moi, il y a toute une mine féconde, tout un art moderne à créer. Les boulevards grouillent au soleil; les squares étalent leurs verdures et leur petit monde d’enfants; les quais allongent leurs berges pittoresques, la bande moirée de la Seine, dont l’eau verdâtre est tachée du noir de suie des chalands; les carrefours dressent leurs hautes maisons, avec les notes joyeuses des tentes , la vie changeante des fenêtres. Et, selon qu’un rayon de soleil égaie Paris ou qu'un ciel sombre le fasse rêver, la ville a des émotions diverses, devient un poème de joie ou de mélancolie.

Ah! qu’ils ont tort ceux qui vont chercher l’art à des centaines de lieues! L’art est là, tout autour de nous, un art vivant, inconnu. Je sais certaines échappées, dans Paris, qui me touchent plus profondément que les grandes Alpes et les flots bleus de Naples. Les pierres des maisons me parlent ; il passe dans le brouillard des rues une voix amie; à chaque trottoir, un nouveau tableau se déroule. Paris a tous les sourires et toutes les larmes.

Cet amour profond du Paris moderne,je l’ai retrouvé dans Jong-Kind, je n’ose dire avec quelle joie. Il a compris que Paris reste pittoresque jusque dans ses décombres, et il a peint l’église Saint-Médard, avec le coin dunouveau boulevard qu’on ouvraitalors. C’est une perle, une page d'histoire anecdotique. Tout un quartier, le quartier Mouffetard, est là, avec ses petites boutiques, si curieuses de couleur, son pavé gras, ses murs blafards, son peuple de femmes et de passants. Au milieu de la place, un prêtre retient son chapeau qu’un coup de vent menace d’enlever; la soutane vole; le noir de cette jupe, dans cet horizon gris, met une note si vraie et si singulière qu’un sourire monte aux lèvres.

Cette œuvre me va au cœur. Le grand ciel nuageux a l’odeur des pluies de Paris. J'y respire la vie de nos jours; je me rappelle des aprèsmidi attristées, de longues courses que j'ai faites à travers la ville, toute

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mon existence de Parisien. L'artiste a évoqué l’âge présent avec une émotion fidèle, et je suis reconnaissant de cette vie qu’il me fait revivre.

J'ai vu chez Jong-Kind d’autres vues de Paris que je ne puis qu’énumérer.

Une petite toile représentant le boulevard de la Santé; dans le fond, la fameuse Butte-aux-Caïlles; métier très large et très vigoureux.

Une vue de Charenton, prise de l’île; le ciel, d’une pâleur douce, monte largement de l'horizon, comme une bouffée d'air pur.

Une étude du Pont-Neuf; au fond, la Cité; des chevaux se baignant dans l’abreuvoir, au pied de l’escalier du quai; on devine Paris bourdonnant au-dessus de cette rivière tranquille.

Je ne puis parler à cette place des nombreux dessins et aquarelles dont Jong-Kind a pris le sujet dans nos rues. Je citerai parmi les plus remarquables une vue dela rue de l’École-de-Médecine etune vue de la porte de Vanves. Je n'ai qu’un désir, celui de voir l'artiste continuer à peindre ces horizons chers à mes tendances vers un art tout moderne.

Un peintre de cette conscience et de cette originalité est un maître, non pas un maître aux allures superbes etcolossales, mais un maîtreintime, qui pénètre avec une rare souplesse dans la vie multiple des choses.

. Je regrette de ne pouvoir mettre sous les yeux du lecteur, faute de le connaître moi-même, le Saint-Médard exalté avec tant de chaleur dans cette vibrante évocation du Paris moderne sortie du pinceau s1 original de Jongkind. Il s’en fera du moins une idée par l’aquarelle qui a servi de point de départ au tableau (Fig. 86). On ne trouvera point ici non plus le boulevard de la Santé ni la vue de Charenton. Quant au Poni-Neuf avec des chevaux « se baignant dans un abreuvoir au pied de l'escalier du quai », je crois qu'on peut reconnaître cette évocation d’un coin de Paris, qui n’était déjà plus en 1872 tel que l'avaient connu les Parisiens vingt ans auparavant, dans une toile “datée de 1851 quoique sa facture ne corresponde point à cette date, évidemment rétrospective (Fig. 114). En souvenir de

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sa visite rue de Chevreuse, Zola avait emporté chez lui un autre bord de Seine esquissé de verve par l’aquarelliste, dont le premier plan s’animait également d'un abreuvoir, mais dont le sujet avait été pris sur le petit bras de la Seine, avec le Pont- Marie et la tour de Saint-Gervais se dressant à l'horizon (Fig. 115). Etait-ce sous l'influence du littérateur et de son entraînant panégyrique de Paris comme inspirateur d’art que Jongkind attaquait, dans les mois suivants, plusieurs toiles dont le thème lui avait été fourni par des rues de son quartier? Peut-être. Toujours est-1l que, le 16 mai 1872, il crayonnait sur un albumla rue de l'Abbé-de-l'Épée avec la tour de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas au fond et, sur le devant, les arbres des Sourds- Muets (Fig. 116), que, le 5 juin, il ouvrait le même album pour esquisser d’abord la même église Saint-Jacques de la rue à laquelle elle a donné son nom (Fig. 119),et puis, pour prendre un autre aspect de la même artère faubourienne caractérisé par un vaste pignon livré aux afficheurs, où s'étale la fameuse réclame pour la maison de la rue du Pont-Neuf, qui « n’est pas au coin du quai » (Fig.117 ef 118). Soit la même année, soit dans un prochain avenir, chacun de ces croquis donnera naissance à une ou plusieurs toiles, qui affirmeront la maîtrise de leur auteur comme iconographe pittoresque du Paris de son temps (Fig. 120 à 122). Les clients finiront par convoiter cette marchandise à l’égal des vues de Hollande.

En cette année 1872, Jongkind ne suffit point à satisfaire les demandes. Jules Fesser reçoit de lui, au printemps (), une lettre où, parlant de l'existence de sa mère et de la sienne, il Jui dit :

Nous sommes fatigués ; nous recevons tous les jours du monde, et dé

tableaux à faire. C’est qu'il me faut beaucoup de magie pour contenter mes pratique et pour variée mes tableaux, mais le principal est à recevoir de

(1) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 1° mai 1872.

l'argent. On vient de l'Angleterre, de l'Amérique, de la Russie pour acheté ma peinture.

Malheureusement, la santé du valétudinaire qu'est l'artiste, ébranlée de nouveau depuis la guerre et les soucis qu'il ena éprouvés, laisse souvent à désirer. « Avec cela, ajoute-t-1l, je me porte pas bien, et constamment une malaise. Donc, je suis de mauvais humeur. J'espers, quand j'aurai terminé le gros de besogne, de pouvoir aller à la campagne pour me reposer. » Ce n'est que le 19 août qu'il parvient à se libérer et qu'il part pour Nevers. Il s'arrête à Orléans, puis à Bourges et parvient à destination « le mercredi 21 août à 6 heures et demie du soir ». Je relève cette indication dans un de ses albums, où 1l a encore ÉD #retourna/Paris le mercredi.16:octobre:1872.> A Nevers, Jongkind a partagé l'habitation d'Alexandre Fesser; il s’est installé place Mossé n° 1, à l’hôtel Saint-Louis, où celuic1 occupe un logement indépendant, situé au deuxième étage de la maison. Une de ses aquarelles, datée du 30 août 1872 (Fig. 124), représente ce logis de « vacances », qu'il ne quitte, cet été-là, que pour quelques excursions aux environs: au chäteau de Meause-sur-Allier (24 septembre), à celui de Villemant près Guérigny (26 septembre), à Magny-Cours (29 septembre), à Langeron (1* octobre), à la Charité-sur-Loire (13 au 16 octo- Hrélvetc.

Rentré à Paris, l’homme dont les productions sont à présent estimées par les connaisseurs de tousles pays du monde, et qui ne suffit pas à contenter sa clientèle, ne tarde pas à éprouver de la part des peintres, ses confrères, qui président à la destinée du Salon annuel, un affront des plus sensibles pour son amourpropre. L'exposition de 1872 a reçu de lui une Entrée du port de Dordrecht par effet de lune, appartenant à M. H. Hecht. À celle de 1873, il présente un nouvel effet de lune inspiré par un souvenir de Rotterdam (Fig. 125). Le jury rejette ce tableau.

La déconvenue est d'autant plus amère pour lui qu’il n’est plus habitué aux avanies de ce genre, et que ses œuvres recueillent journellement des louanges enthousiastes. Celle-même que les jurés ont écartée, aperçue par son vieil ami Alfred Lebrun à la montre de Détrimont avant son départ pour le Palais de l’Industrie, a tellement ravi ce fin connaisseur que son admiration a éclaté dansune lettre dithyrambique. Il a écrit d'emblée à son auteur : |

Lundi 10 mars 1873.

Mon cher Jongkind,

Reçois mes bien sincères félicitations pour ton tableau du Salon. Il est merveilleux de lumière nacrée : c’est un scintillement éblouissant. Il semble qu'il tombe une pluie de pierres précieuses. Quelle belle soirée! Comme une promenade sur l’eau semblerait bonne à faire, éclairé par ta lune, qui est merveilleuse de magie. Quel sorcier tu fais, de pouvoir-créer une toile si puissante d’effet. J’ose espérer un grand succès au Salon.

Je l’ai vu ce matin à la montre de Détrimont, dans un cadre splen-

dde:

Mes respects à M”° Fesser, et pense à ton vieux camarade Lebrun.

Ton dévoué, Alfred LEBRUN.

Le tableau en question dépassait les dimensions habituelles des toiles de Jongkind, généralement de format plutôt exigu. À ce paysage mesurant plus d’un mètre de haut, il avait donné un pendant de même taille, peint « dans le même cadre ». Avant le Salon, l’un et l’autre avaient trouvé preneurs ; 1l les avait vendus « avec honneur » (1). Tous deux, hélas, étaient victimes de la rigueur du jury, que partageaient les envois de M"° Fesser. Cette monstrueuse exclusion d’un talent consacré par des succès retentissants, aux ouvrages duquel les portes de l’expo-

(1) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 15 mars 1873.

sition auraient dû s'ouvrir toutes grandes, révoltait tous les esprits soucieux d'équité. Quelques artistes évincés comme lui par le jury, qui préparaient une exposition de protestation, s'empressaient de solliciter son adhésion à leur manifestation vengeresse. Dans le courant d'avril, Jongkind recevait de l’un d'eux la lettre suivante.

Cher Monsieur,

Au nom de tous mes confrères refusés au Salon, je vous prie instamment de bien vouloir enrichir notre exposition de vos œuvres, et aussi de vouloir faire partie du comité constitué pour l’organisation. Nous ouvrirons le 15 de ce mois. Au besoin, nous viendrons prendre nos tableaux de force.

Tout à vous.

Van ELVEN rue du Cherche-Midi, 55.

Le comité est ainsi formé :

Chaplin.

Ziem. Jongkind ?

PeécRoux.

Leman.

Van Elven.

Bellangé.

Firmin Girard.

Bœtzel.

B. Masson.

Ed. Frère.

Ch. Donzel.

__Castagnary.

Une autre lettre signée « Georges Ballot, artiste peintre », répétait la même invitation à une « contre-exposition privée », qui pourrait devenir l’origine d’une société profitable à l’indépendance des artistes. Jongkind ne restait pas sourd à ces

appels. On lit dans le Rappel du 22 mai 1873, qui servait de tribune aux organisateurs du groupement :

L'exposition des refusés s’augmente tous les jours. Les retardataires et les absents qui reviennent envoient celles de leurs œuvres qui ont déplu au jury. M. Jonkindt (sic) a ouvert la marche avec une jolie toile...

Cette exposition n'était pas destinée au même retentissement que le Salon des Refusés de 1863. Aussi bien, Jongkind n’en avait pas besoin pour contribuer à sa réputation, solidement assise. Il ne s'agissait, pour lui, que d’un mécompte passager, qu'il oubliait bien vite en travaillant. Mais, comme le manque d'égards de ses confrères pour son talent l'avait piqué au vif, 1l le leur faisait sentir en s’abstenant désormais de paraître au Salon. La grande toile qu'il avait présentée avec le Clair de lune tant admiré par Lebrun lui avait été rendue par son acquéreur. C'était un Coucher de soleil sur la Meuse à Rotterdam (Fig. 126), qu'il retouchait l’année suivante et qu'il gardait ensuite pour lui; l’œuvre restait dans son atelier jusqu'à sa mort, comme un témoin du déni de justice dont 1l avait souffert. |

Cet atelier de la rue de Chevreuse ne ressemblait en rien aux installations luxueuses des peintres mondains que Paris possédait alors. L'intérieur était des plus modestes. Une petite chambre éclairée par deux fenêtres donnant sur la rue : un chevalet auprès de chaque fenêtre, l’un pour Jongkind, l’autre pour son « élève »; une grande armoire surmontée d’une rangée de potiches hollandaises, quelques toiles sur les murs, et c'était tout. Ou plutôt non: une nichée de pigeons, s’ébattant en liberté dans la pièce, voletait d'un chevalet à l’autre. Ces oiseaux, tendrement aimés par leur propriétaire et sa compagne, se perchaient familièrement sur l'épaule de l’un d’eux ou bien sur son tableau, maculant parfois de fiente le sol et les meubles, quand les œuvres du peintre elles-mêmes n'avaient

Fig. 124. — L’hôtel St-Louis à Nevers (1872).

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Fig. 198. — Maison Fesser à Pupetière (1873).

pas à pâtir de cette dangereuse promiscuité. Jamais une de ces bêtes n'était sacrifiée et ne passait dans la casserole. « Si votre mère en perdait une, écrivait Jongkind au jeune Fesser (), elle en pleurerait longtemps. » Leur nombre, se multipliant, avait fini par atteindre et dépasser la trentaine. Cette compagnie devenait d'autant plus gênante et absorbante que M"° Fesser ne confiait à personne le soin de ses chers pigeons et le nettoyage de leur volière. Sur le point de quitter Paris pour la campagne, nos gens se décidaient à mettre toute cette famille ailée dans un panier, à charger le panier dans une voiture et à transporter le chargement aux environs de Paris, chez des amis, sur promesse formelle faite par ceux-ci de ne pas livrer ce dépôt précieux au couteau de la cuisinière &). Deux ou trois de ces oiseaux bien-aimés accompagnaient le couple dans son exode à Nevers, qui s’effectuait au mois d'août. |

Un peu avant son départ, Jongkind s’est amusé à brosser une pochade de son intérieur (Fig. 127). Il y a placé M" Fesser causant avec une amie. Sur le châssis de cette toile, qui n’est pas sortie, à l'heure qu'il est, de la famille de la dame, à qui il l'avait donnée, on lit : « Intérieur de la chambre à peindre du peintre Jongkind, 5, rue de Chevreuse, Paris, 1873 ». Le 28 mai de la même année, l'artiste a encore peint l’extérieur de son logis (Fig. 123). Il s'est posté sur le boulevard Montparnasse, en face de l'habitation qui fait, comme on sait, le coin de ce boulevard, et il a reproduit à l’aquarelle, avec une fidélité rigoureuse, l’aspect extérieur de cette bâtisse où, à cette époque, il a déjà passé environ treize années, et qu'il n'aura pas abandonnée lorsque, dix-huit ans plus tard, 1l quittera l'existence. Sujet des plus ingrats; mais la maîtrise de l'interprète en a tiré un pur chef-d'œuvre.

(1) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 15 mars 1873. (2) Lettre à Fakes\ Fesser, de Paris, 27 juin 1873.”

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En 1873, la villégiature de Jongkind, commencée à Nevers, auprès d'Alexandre Fesser, se poursuit dans le Dauphiné, auprès de son fils Jules, qui s'est marié l’année précédente et qui vit à Pupetière, entre son épouse et l’enfant que celle-ci lui a donné. Le jeune homme habite une maisonnette en pleine campagne. Son vieil ami, qui y reçoit l'hospitalité, s’'empresse d’en fixer le souvenir dans un croquis lestement enlevé, rehaussé de quelques touches d’aquarelle /Fig. 126). Et puis, il se met en route avec M"° Fesser pour un voyage qui va leur faire connattre le Midi de la France. Le 20 septembre, ils sont à Avignon ; le 21, à Marseille, où 1ls séjournent jusque vers la fin du mois. Plusieurs vues de cette ville et de son port, rapportées sur une page d'album ou sur une feuille volante, dans un portefeuille; rappellent cette fugue au bord de la Méditerranée (Fig .129 et 130). L'une d'elles, l'hiver suivant, lui fournira la matière d'un tableau où Notre-Dame-de-la-Garde dressera son clocher élancé au milieu d’une forêt de mâts et de vergues. Je n'ai pas connaissance d'une œuvre du même genre inspirée par Nevers à l’homme qui, au retour de son équipée méditerranéenne, y passait tout le mois d'octobre. Cependant, cette cité n’était pas sans lui sourire. Il goûtait la bonhomie archaïque de ses pierres fanées autant que la finesse de son ciel. Il en tirait de croustillantes aquarelles, qui, feuilletées dans ses cartons, dégageaient le plus doux parfum de vieille France (Fig. 131). Mais, de tableaux sortant de 1à, point ou, du moins, fort peu. Les clients demandent toujours des vues de Hollande, des moulins, des bateaux, des patineurs et, surtout..., des clairs de lune. Son travail de l’été reste un amusement étranger à sa production mercantile. C’est un repos qui ne compte pas. Il Le laisse entendre à son ami Smits dans une lettre qu'il écrit, sur la fin de 1875, à cet intime d’autrefois, avec lequel les rapports se sont beaucoup espacés. Après les compliments de circon-

stance le jour de la Saint-Silvestre, il ajoute en post-scriptum (0):

Cet année, comme l’année précédente, j'ai été 4 mois dans le Dauphiné, entre Lyon et Grenoble, où j'ai trouvé la nature splendide. J'ai fait quelques étude ; mais mon temps de campagne est principalement pour me reposer.

Contrairement à ce que laisse entendre ce billet, en 1874, Jongkind n'a pas consacré tout son été au Dauphiné. Parti d’abord, le 4 juillet, pour Nevers, il n’en est reparti que le 6 août à destination de Pupetière. Son séjour auprès des enfants de M"° Fesser n'a duré, en tout, que quinze jours : du 8 au 21. Ces deux semaines lui ont suffi, il est vrai, pour remplir un album d’une ample moisson de croquis, glanés sur les lieux ou dans le voisinage et, notamment, aux alentours du vieux chàteau de Virieu (F19. 136), l’imposant aîné de celui de Pupetière (Fig. 136). Et puis, après une courte halte à Lyon, où, bien entendu, son crayon marchait toujours (Fig. 132), 1l est rentré à Nevers et, sauf quelques excursions tantôt à Saint-Parize-le- Châtel, tantôt à Saint-Eloi-sur-Loire, illustrées, comme de juste, par de rapides pochades, Nevers l’a possédé jusqu’à son retour à Paris, le 16 octobre. En 1875, M" Fesser et son compagnon font la part plus large au Dauphiné. C'est qu'’Alexandre Fesser, malade depuis quelque temps, a succombé cette annéelà, le 24 mars, dans sa retraite nivernaise. Rien n'attire plus désormais à Nevers Jongkind et celle à qui son existence est associée. Ils appartiennent tout entiers à la jeune famille de Puhetière, quiles voit arriver auprès d'elle dès:lerr juillet, portant dans un panier deux oiseaux qui ont remplacé dans leur tendresse leurs pigeons, dont ils se sont séparés ; c'est-àdire une tourterelle et une perdrix. Leur attachement pour ces volatiles est tel que, s'étant décidés, sur la fin de septembre, à

1) Lettre à Eugène Smits, de Paris, 31 décembre 1875. [e] , ? 15

s'offrir un petit voyage en Suisse, ils emportent avec eux la tourterelle, et que le premier souci de Jongkind, quand il écrit de Genève à son jeune ami de Pupetière, c'est de s'enquérir de « son perdrix ». Conduit par une excursion qu'il a effectuée à abandonner toute une journée « sa torterelle » dans une chambre d’hôtel, il en a éprouvé une peine qui a gâté pour lui la partie. Et puis, le souvenir de la perdrix l’obsède. Il s'informe avec sollicitude de ce qu'elle devient. « Comment, dit-il, se porte le perdrix ? Il doit beaucoup réclamer la torterelle. Elle se porte très bien, mais se trouve déranger et déplacer de ses habitude. Ce qui m'a fait [de]la peine, [c'est] de le voir, comme hier, une journée entière tout seul. »

Ce petit voyage fut une affaire de trois semaines. Nos gens se sont mis en route le 14 septembre. Ils ont gagné Grenoble, puis Chambéry et, de Chambéry, Genève. Pendant leur séjour à Genève, ils ont été voir Lausanne, et ce déplacement fut la cause de l'abandon momentané de la tourterelle. En descendant du bateau, ils ont croisé « M. Thiers », et le correspondant du « bon Jules » lui rend compte de cette rencontre (i).

… Votre mère a vue Monsieur Thier. Pendant que je regardais d'un autre côté, il descendait du bateau. Maïs, il est devenue très vieux. Une

belle dame disait : « Je viens expresse pour vous voir.» Alors, il a répondu: « Je suis bien fatigué. » Son hôtel sur le lac est magnifique.

Le 24 septembre, les voyageurs ont quitté Genève, où ils étaient depuis le 20, pour se rendre à Nyon. Le lieu leur a plu et ils y ont passé une dizaine de jours. Jongkind y a séjourné avec fruit, 1l y a trouvé la matière de plusieurs tableaux (Fig. 135). Après un court arrêt à Grenoble, il en part le 7 octobre à 10 heures du matin et, à midi, il débarque en gare de Châbons, d’où une voiture le ramène à Pupetière 6). I1 y est

(1) Lettre à Jules Fesser, de Genève, 22 septembre 1875. (2) Lettre à Jules Fesser, de Grenoble, 6 octobre 1875.

Fig. 129. — Le port de Marseille (1873).

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Fig. 130. — Le port de Marseille (1873).

Fig. 131. — Nevers (1873).

— Lyon (1874)

Fig. 133. — Jongkind en 1875. Fig. 134. — Jongkind en 1875.

Fig. 135. — Nyon (1875).

Fig. 138. — Le château de Pupetière (1874).

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encore le 22. Ce jour-là, il y pose pour sa photographie (Fig. 133 et 134). L'opérateur n'est autre que son hôte. Jules Fesser, qui, dès avant la guerre, s’est initié à l’art photographique avec un sien parent qui le cultivait à Château-Thierry, manie l'objectif avec succès. Nous lui devons deux portraits fort expressifs de l'artiste en villégiature. Dans l’un, sa main tient le bâton sur lequel elle s'appuie dans les vagabondages à travers la campagne. Dans l’autre, elle a saisi un crayon et, sur l’album qui s'est ouvert, elle s'apprête à fixer les paysages que l'œil, avide de formes aérienhes, cherche de son regard.

La physionomie est celle d’un homme dont la santé ne laisse rien à désirer. Mais les apparences sont trompeuses. Le pauvre Jongkind est souvent « fort indisposé ». « J'ai des douleurs’ et de l’inflammation dans le ventre », écrira-t-il sans ambages de Paris, l'hiver suivant, au jeune homme qu'il traite comme un fils 6). Il ajoute qu'il est « sous l'influence des plus affreux cauchemars ». « Quant à mon travail et à mes affaires, dit-1l en passant à un autre sujet, ils ne sont pas brillants. Mais j'ai fait tout de même, depuis mon retour, pour deux millefiancs de placé, sans compter ce qu’on me doit. >» Bien que fort entravée elle-même dans ses évolutions par des rhumatismes que l’âge a développés chez elle, M" Fesser entoure son compagnon de ses soins et de son amitié réconfortante. Après la mort de son mari, la marquise de Virieu l’engageait naguère à partager la demeure de ses enfants et à abriter ses infirmités au sein de sa jeune famille. Elle a décliné l'invitation pour se consacrer tout entière à sa tâche d’amie dévouée de son cher artiste. C’est avec lui qu’elle habitera chaque année, à la belle saison, la maisonnette champêtre de Pupetière. Ils y passeront tous les deux l'été de 1876 et celu1 de 1877. En 1876, 1ls y arrivent dès le mois de juin et, à peine installés, s’en vont faire un tour à Lyon, en

(1) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 22 février 1876.

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abandonnant leur perdrix, mais en emmenant, comme toujours, leur tourterelle avec eux. Une lettre que Jongkind écrit à Jules Fesser rend compte de l'expédition avec quelques détails typiques assez amusants (1).

… Nous sommes loger à l'hôtel Rochette, rue Palais-Grillet, chez des gens fort honnête. Les chambres sont petit et simple, mais les lits sont propres. Il n’y a pas des bêtes. Pour cela, je pense de resté quelques jours de plus à Lyon. Le tortorel a fait une ouef, mais elle a beaucoup soufert. Je pense qu’elle pleure le perdrix. Dites nous comment qu’il se porte. Je rentre 2 fois par jour pour consoler cet pauvre tortorel. Votre mère dit de

ne pas oublié à donner du pain tremper et la salade à le perdrix. Nous avons fait déjà quelques promenades sur le bateau et, hier, nous avons manger un grand poisson blanc sur le grille avec du cerfeuille excellent à Goulonge; le vin était mauvais, mais l’endroit admirable, en rapport de la rivière. Nous rentrons à l'hôtel à 8 heure ou 8 et demie et sont bien coucher. Votre mère se porte bien ; moi, j'ai toujours de mal d'estomac...

À Pupetière, c'est la vie de famille dans le plus paisible des intérieurs rustiques que goûtent le peintre et sa compagne. Le « bon Jules » etson épouse sont pleins de prévenances attentives pour eux. Simpleet bon enfant, Jongkind joue avec le garçonnet qui grandit à ce foyer et à qui sa mère vient de donner un petit frère, objet de non moins touchantes attentions. Il s'attache de toutes ses fibres à cette famille que la destinée a suscitée pour remplacer celle qu’il a laissée en Hollande, dont le dernier représentant de son âge s'éteint, en la personne de son frère Guillaume, le 9 novembre 1876. Peu à peu, ses attaches avec son pays d'origine se brisent ou se relâchent. L’année même de la guerre, 1l a eu le chagrin de voir disparaître son premier maître, le peintre Schelfhout, avec lequel il avait continué d'entretenir jusqu’au bout d’affectueuses relations et dont, plus d’une fois, les encouragements épistolaires l’avaient soutenu dans sa laborieuse carrière. Ce n’est pas sans quelque amertume

(1) Lettre à Jules Fesser, de Lyon, 25 juin 1876.

qu'il s’est résigné à rompre avec les habitudes, reprises avant 1870, qui le reconduisaient annuellement dans la patrie de son enfance. Il ne songe pas aux lieux dans lesquels sa peinture le fait encore revivre sans y projeter de nouvelles visites; mais sa santé défectueuse l'empêche de les réaliser, et le tranquille asile du Dauphiné le dispute avantageusement à ses autres rêves. Il approche seulement de la soixantaine, maïs il paie sa vie orageuse d'autrefois, et les moindres excès produisent, dans son organisme fatigué, des désordres sur lesquels il s’appesantit avec complaisance dans sa correspondance. Le jargon dans lequel ces misères sont contées et la naïveté des détails dans lesquels entre le narrateur colorent son récit d’une façon souvent piquante. Ainsi, par exemple, ce couplet sur les suites d’une soirée d’été à l’Eldorado ).

… Nousavons voulu,avant de partir (c’est le 19 juillet 1877, au moment de quitter Paris pour le Dauphiné), aller voir un café-chantant boulevard de Strasbourg, à l'Eldorado. On m'avait donner un masacran et à votre mère un sirop de croseille. Enfin, nous supposons d’avoir été empoisonner. J'ai eu toute la nuit des brûlures d'estomac et la diarée. Votre mère n’a pas pu dormir; qu’elle a dû prendre de tisane. Heureusement, nous allons

mieux; mais j'ai encore tellement de l’inflamation dans les entraille que je soufre beaucoup, et la bouche malade.

La vie des champs convient à ce tempérament usé, qui a besoin de grands ménagements. La campagne lui procure des distractions saines et reposantes. Ses amis sont des paysans occupés de la terre et de sa culture, un jardinier, un gardechasse, ou bien encore la brave femme à qui la jeune M"° Fesser confie la garde de son poupon. Son amour des bêtes l’incline à s'occuper des chiens de son hôte, à suivre dans leurs évolutions un petit basset noir et un grand pointer blanc taché de feu, qui servent d’auxiliaires à Jules Fesser dans la poursuite des

(1) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 19 juillet 1877.

lièvres ou des lapins. Ses croquis se ressentent de ces fréquentations. Voici(c'est lui-même qui nous en avertit) la maison du jardinier Garampon, avec le bonhomme sur le pas de sa demeure. Voici M" Lagarde portant dans ses bras « le petit Alexandre Fesser âgé de 19 mois » (4 août 1877). Voici le père de ce bambin partant pour la chasse, accompagné de « Negro » et de « Pyrame » (2 septembre 1877), qui ne sont pas plus heureux que Jongkind, leur ami, quand on leur donne « la clef des champs » (Fig. 137).

En 1877, Jongkind reste à Pupetière jusqu'après la Toussaint; il ne regagne Paris que le 8 novembre. Les enfants de M"* Fesser songent depuis quelque temps à lui faire acheter une maison dans leur voisinage, où son ami et elle jouiraient d'une installation plus spacieuse que chez eux. Leurs vues se sont portées un instant sur une propriété située dans le village de Châbons, tout proche de Pupetière. Après réflexion, l'affaire fut abandonnée ; mais le fils de l’ancien cuisinier des Virieu, qui tient toujours la place de son père au château de Pupetière pendant le séjour de ses propriétaires à la campagne, songe à se retirer et à vivre chez lui d’un bout.de l’année à l’autre. Il cherche un toit qui abriterait ses loisirs et qui servirait en même temps de retraite à sa mère ainsi qu'à son inséparable. Le hasard vient à son aide. C’est pendant l’été de 1878. Un jour qu'il s’est ouvert de ses projets à un ami, « J'ai votre affaire », fait son confident. La propriété qu’on lui indique est en Dauphiné, mais à 5 ou 6 lieues de Pupetière, dans le bourg de la Côte-Saint-André. Il s’y rend sur l'heure. Une prompte décision s'impose, car il s'agit d’une vente aux enchères dont la date est proche. Le temps lui manque pour consulter les autres intéressés. Il prend sur lui de couvrir l’adjudication et de devenir propriétaire de l'habitation, dont Jongkind sera bientôt convié à partager les charmes. Du jour où il met le pied à la Côte-Saint-

André, c'est une ère nouvelle qui commence pour le peintre. L'heure de la production fiévreuse est passée. Peu à peu le joug de la clientèle s’allège. Le travailleur, qui ne vit plus au jour le jour, mais qui jouit du fruit de son épargne, choisit ses tâches et n'assume que celles qui lui agréent. Progressivement, ses séjours à Paris se raccourcissent. La campagne s'empare du personnage et l’accapare. La joie de subir le rayonnement des paysages et de peindre leur changeante beauté n'excita jamais dans son âme des transports plus ardents. Mais le Jongkind nouveau est un artiste plus détaché que l’ancien des contingences de son art. Son pinceau d’aquarelliste, presque toujours en jeu, se soucie moins de battre monnaie que d'interpréter avec des accents pareils à ceux de l'oiseau qui chante dans la feuillée l'hymne de la créature à la louange du Créateur. C’est cet homme-là qu'il nous reste à envisager.

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