‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 36 sur 58 · CAGE RESTAURANT · texte numérisé non relu

CAGE RESTAURANT

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Fig. 147. — Ballet espagnol au quartier latin (1878).

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grande ville. On a vu de lui, en 1876, une Rue Saint-Séverin d'un « naturalisme » qui n'emprunte aucun de ses attraits à la saison où elle fut peinte (Fig. 144). I1 n’a pas attendu la neige pour demander, la même année, au faubourg Saint-Jacques l'inspiration d’une page saisissante. Les abords de l’hôpital Cochin lui ont suggéré un petit tableau gris et mélancolique, reproduit ensuite par son auteur à l’eau-forte, dont un pauvre corbillard presque dénué d’escorte aurait fait une larmoyante image sous un autre pinceau moins exempt d’intentions littéraires (19. 145). Mais celui- là ne se soucie que de la vérité et de la traduction littérale des spectacles qui l’impressionnent. Il quitte le Corbillard de l'hôpital Cochin, réellement vu par ses yeux et nullement inventé en vue d’un effet à produire, pour un couple de promeneurs rencontré sur le boulevard Saint-Michel, qui appartiendrait plutôt au crayon de Grévin, mais que celui-ci n'eût pas dépeint avec cet accent de réalisme troublant (Fig. 146). La même âpreté d'observation caractérise l'interprétation d’un ballet vaguement espagnol aperçu dans un café chantant du quartier latin pendant l'Exposition de 1878 (Fig. 147). S'il n'eût préféré se spécialiser dans le paysage, Jongkind aurait conquis une place de premier plan dans la figure.

Quelle que soit, d’ailleurs, l'orientation de son talent, le public des amateurs ne cesse de lui faire fête. Il paraît même qu’à Bruxelles, les Jongkind onttant de vogue qu’on en fabrique des copies, qu'on les signe effrontément du nom du peintre, et qu’on vend communément ces faux pour 800 francs la pièce. L'artiste, victime des supercheries de ce genre, s’en plaint amèrement à son ami Smits (1). Cet intime d'autrefois est venu le voir en 1879, au début de juin, avec un peintre belge désireux d'acquérir une de ses toiles ; Jongkind a fermé sa porte à ces

(1) Lettre à Smits, de Paris, 5 juin 18709.

visiteurs, en invoquant je ne sais quel mauvais prétexte pour ne pas les recevoir. À certains moments, son esprit malade ne se plaît que dans la solitude. Le dérangement cérébral qu'a remarqué chez lui Goncourt lui fait redouter les maléfices. T1 écrit à Smits : « J'ai des douleurs à mon bras gauche; c’est comme si on m'avait fait un mauvais tour en me passant. » Il se refuse à servir de parrain à un nouvel enfant qu'attend Jules Fesser, par crainte de « porter malheur » à cet innocent G). I] attribue les misères dont 1l souffre à un « mauvais sort » que son parrain et sa marraine lui ont jeté, et dit : « Je n’ai pas été heureux sous cette influence ; je ne voudrais pas qu’un autre puisse hériter la suite de ces contrariétés dont je suis victime. » À Paris, ce valétudinaire ombrageux s’écarte peu de sa demeure. Ses relations se bornent à ses voisins et aux commerçants de son quartier, avec qui il s'offre journellement un bout de causette, en faisant lui-même son marché dans la tenue négligée d'un homme qui n’a cure du qu’en dira-t-on. Un vieux couvrechef malmené par les intempéries coiffe sa tête hirsute prolongée par une barbe le plus souvent inculte ; un tricot de laine donne à son buste une certaine parenté avec celui des marins qu'il a longtemps fréquentés, et la cheminée sans cesse fumante d'une pipe plantée entre ses dents complète la ressemblance. Le plus souvent, M"* Fesser l’accompagne dans ses pérégrinations et le couve avec une vigilance assidue. Loin de souffrir de cette aliénation partielle de sa liberté, il éprouve au contraire une reconnaissance attendrie pour une telle sollicitude. La lettre par laquelle se termine, sous la date du 28 juin 1879, sa correspondance avec Smits dépeint la tutelle de sa « parente » comme un joug quelque peu rigoureux, dont le pauvre diable aurait dû s'affranchir clandestinement pour écrire ce bullet. Mais jusqu’à quel point cette allégation d’un cerveau inquiet

(1) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 1° juin 1879.

mérite-t-elle créance? Il est malaisé de le démêler. Le défaut d'équilibre des idées n’est quetrop manifeste dans certaines des phrases qu’on va lire.

Bon ami Smits,

Je vous écris ces quelques lignes pour prouver que je ne suis pas indifférend que vous avez pensé à moi, et je regrette que vous n’avez pas pris une de ces matin un vigilante ou l’omnibus jusqu’à l’Odéon, pour venir me voir. Je vous dirai [que], depuis 19 ans, je demeure en paix rue de Chevreuse 5 par le secours et l’aide de ma parente, et que je suis tenue comme un enfant; que je [lui] dois la reconnaissance pas seulement d’avoir sauver ma vie, mais ensuite de la plus horrible des misère. J'éprouve qu'on a joué ma vie. Ils m'ont bien porter d'intérêt pour me moucharder et me martaliser (lisez : martyriser) criminillement.

Je crains de vous ennuyer en vous faisant mes plaintes ; et aussi vous aurez été exposé ainsi que Prouha à éprouver des insulte incompréhensible ét uu Satan. -

I1 paraît que je me présente bien et on me dit que j'ai la figure comme le Pont-Neuf. Mais surtout j'aurai[s] été heureux d’avoir pu venir vous voir. Car je me souviens toujours [de] votre bonne amitié pour moi. J'ai eu toujours beaucoup [de] mal; mais, par mon travail et la façon dont j'ai vécue, j'ai pu faire des économies, de sorte d’être hors les humiliations de vendre quand même mes tableaux. Car, quand on a besoin à tous ces bons amis, on n’en trouve guère. Je me rappelle à vos bons souvenirs. Et rece-

vez mes sentiments d'amitié.

site de Chevreuse.

Paris, 28 juin 1870.

Je vous écrit en hâte; car je suis seul de ce moment. Mes compliments à Willems et Prouha.

J'ai dit que Paris, le Paris de la rive droite et des grands boulevards, qui avait connu autrefois en Jongkind un de ses familiers, ne voyait plus ce solitaire confiné dans son quartier lointain, dont 1l ne sortait plus. Les contemporains de cette regrettable éclipse s'accordent à dire que son apparition à l’en-

terrement de Corot, en 1875, avait fait sensation. Albert Wolff, qui l’y a aperçu, parle de son air de « Don Quichotte vieilli et fané » et ajoute (1): « On se le montrait comme une curiosité. > Louis de Fourcaud répète la même chose en d’autres termes et dépeint ensuite avec détails le personnage qu'après Goncourt et Zola 1l eut la bonne fortune d'étudier dans son atelier). Sa plume a tracé de lui le plus vivant des portraits.

.… Je me rappelle la sensation qu'il fit aux funérailles de Corot, qu'il admirait passionnément. Parmi l’assemblée correcte et digne, il parut quasi hagard, grand, long, habillé comme à l'aventure, coiffé d’un large feutre déformé d’un coup de poing, les traits tirés, la barbe d’un blanc où des reflets blonds s’attardaient encore, tout en désordre, nerveux, gesticulant, se parlant à soi-même, à haute voix, l'accent fortement étranger. « Quel est ce fantôme ? » demandaient les jeunes aux vieux...

Je l'ai vu depuis, dans son très humble logis de la rue de Chevreuse, où il s'enfermait entouré d'oiseaux qui venaient percher sur son chevalet même, et qu'il nommait ses « chères bêtes innocentes ». Dès ses premiers mots, le désarroi de ses idées se manifestait sur tout autre sujet que la peinture. Il se croyait l’objet de persécutions constantes de la part d’ennemis haut situés, à la tête desquels se trouvait peut-être le prince d'Orange. Une de ses préoccupations, lorsqu'on venait vers lui, était d'empêcher qu'on ne lui touchàt la partie supérieure de la main, qu'il disait empoisonnée. Je ne saurais répéter la longue et confuse histoire qu'il contait, à ce propos, avec une conviction désolante.

Mais, sitôt qu'il parlait de son art, sa lucidité se retrouvait intacte. Ses observations sur les états de l’atmosphère et la vie des choses dans l'enveloppe lumineuse frappaient souvent par leur inattendu, leur justesse, parfois aussi la curiosité des expressions. Les souvenirs de son pays lui revenaient en foule. D’un mot coloré il en faisait apparaître les horizons pâles, les étangs desséchés où l’ajonc fleurit, les canaux qui reflètent le ciel à travers les pâturages, les petites maisons aux toits roses, les grands

(x) Le Figaro du 4 décembre 1891.

(2) Préface du catalogue de la vente des tableaux et aquarelles par feu J.-B. Jongkind, des 8 et 9 décembre 1891. |

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moulins à vent, hauts comme des tours, et les blancs sureaux fleuris au bord de la mer. Combien de fois il avait erré sans but autour des villages, cheminé en rêvant le long de la digue légendaire, l’œil perdu dans le rayonnement du jour et dans le mystère de la nuit ! À chaque instant, d’un immense carton, je le voyais tirer des paquets d’aquarelles d’une étonnante franchise, de légères eaux-fortes finement mordues, qu'il rejetait sans soin. En me montrant d'anciennes études, il s’écriait : « Ma peinture a besoin de vieillir. Elle est un peu dure dans les commencements; mais, ensuite, voyez! voyez! » Je lui reprochais doucement de rudoyer toutes ces belles choses, les laissant joncher la terre, au risque d’être piétinées. « Bah ! disaitil la nature ma donné cela. Elle m'en donnera, si je veux, dix fois davantage. »

Sans vanité, Jongkind s’appréciait selon son mérite, ayant conscience de ses forces. Il se passait, d’ailleurs, de compliments et ne désirait même pas les honneurs. À quelqu'un qui faisait miroiter à ses yeux l'éventualité du ruban rouge, je l’ai entendu riposter par cette boutade : « Vous avez dû voir qu'il y a, au rez-de-chaussée de ma maison, un charbonnier. C'est mon ami. Je veux pouvoir continuer à causer avec lui sans m'humilier st sans l'humilier. » Certaines approbations lui étaient restées, au demeurant, très présentes et très agréables : des éloges de Corot, d’abord; puis, la sympathie de Daubigny, qui lui assurait avoir pensé à lui plus d’une fois en peignant — ce qui était vrai. Un mot de Claude Monet, prononcé au Havre devant plusieurs personnes, l'avait enchanté : « On a toujours à gagner à regarder les paysages de Jongkind, parce qu'il peint sincèrement, comme il voit et comme il sent. » Il se savait en outre des admirateurs fidèles, fiers de posséder ses tableaux. Des peintres tels que Diaz, Troyon et Philippe Rousseau avaient eu à cœur d'en acquérir. Enfin, bien qu’il n'attachât pas une grande importance à la critique des journaux et qu'il eût renoncé une fois pour toutes aux expositions, il lui arrivait de UE à autre, par la voie de la presse, des suffrages hautement flatteurs.

De ce portrait tracé par un observateur sagace on rapprochera avantageusement une image que le peintre crayonna lui-même de sa figure pendant sa seconde villégiature à Îa Côte-Saint-André, dans l’été de 1879 (Fig. 148). Voilà bien cette espèce de sauvage, dépaysé et « hagard » sous son feutre ren-

foncé « d’un coup de poing », qu’on s’est montré du doigt à Saint-Eugène, le jour du convoi de Corot. Cette âme naïve et douce, qui fait sa société des « innocentes bêtes » dont l'aile palpite comme celle du Saint-Esprit, conçoit un effroi maladif de la malignité des hommes et, parmi ses pareils, ses préférences vont aux dermiers de l'échelle sociale. À Paris, Jongkind a pour meilleur ami le charbonnier Rochette, quitient boutique au bas de sa maison; le brave homme recoit toutes ses confidences : il le paie en affectueuse estime et en sincère dévouement. À 1a Côte-Saint-André, même dépouillement de toute morgue; même inclination pour les humbles. Les paysans du lieu l’entendent s'intéresser à leurs travaux, à leurs champs, à leurs bêtes.Il accoste le premier venu, l’entretient longuement, le ramène sous son toit et trinque avec cet hôte de rencontre,en qui la famille qui partage sa demeurereconnaît parfois,avec une médiocre satisfaction, un vulgaire mendiant ou quelque chemineau avisé par hasard sur la grande route et admis d’emblée dans les bonnes grâces de son interlocuteur. Son extérieur inculte et débraïllé a donné le change au traîneur de chemin, qui l’a pris pour un citoyen de son espèce. À défaut d'autre compagnon, ses excursions dans la campagne sont partagées par un camarade qui porte toison blanche. Ne s'est-il pas pris d'amitié pour un mouton? La bêlante créature le suit pas à pas et se couche à ses pieds lorsqu'il s'arrête dans les champs pour peindre ou dessiner. La lubie a d’abord paru étrange; mais, l’habitude aidant, on s’est familiarisé avec cet accouplement bizarre. La malignité enfantine elle-même ne l’a pas longtemps tourné en dérision. Le bonhomme sait prendre les enfants; 1l leur distribue des friandises et des images : ils le laissent en paix avec sa bête.

Au moment de partir pour la Côte-Saint-André dans le courant de juillet 1879, Jongkind et sa compagne ont subi l’un

et l’autre des crises de maladie, qui ont paralysé leur essor. M""° Fesser traîne des douleurs rhumatismales, qui se sont exaspérées; quant à lui, il a souffert d'étourdissements, de maux d'estomac et d'hémorragies fort affaiblissantes (1). Son crayon ne se met guère en mouvementsurles motifs inédits dont abondent les environs de son nouveau gîte que sur la fin du mois d'août. Mais il ne tarde pas dès lors à se dédommager amplement. Tantôt autour de sa demeure (Fig. 157, 164 el 16$), dans les rues du bourg et dans la campagne avoisinante, tantôt dans des excursions investigatrices à quelque distance de son centre ordinaire d'évolution, il cueille les croquis qu'il habille d'aquarelle,et son album reflète bientôt tous les sites les plus marquants de la région, accompagnés de la mention rigoureuse du jour où la mine de plomb et la couleur les ont fixés sur le papier. C’est le col de Balbins avec le « café-restaurant Goubet », où s'arrêtent les rouhiers et les voyageurs assoiffés; c’est le calvaire voisin de celu:ici, d’où la vue découvre, au fond de la vallée, le village d’Ornacieux (Fig. 150). C’est Sardieu, dont le clocher se dresse au bout d'une route plate et nue, d’où émerge seul le mélancolique plumet d’un peuplier fraîchement élagué (Fig.r53). C'est Pénol, aux maisons éparpillées dans la plaine devant un bel horizon de montagnes (F1o. 165); c'est le hameau de Poulardière, auprès duquel les chevaux soufïflent, au sommet de la montée, sur la route de Champier. C’est, encore, la fière prestance de la ruine de Bressieux, avec sa tour de brique rose coquettement perchée au sommet d'un mamelon boisé (Fig. 149). Entre toutes les attractions que la Côte présente à son nouvel habitant, le clocher de l’église occupe le premier rang. C'est une tour rectangulaire, coiffée d’un énorme toit à inclinaison rapide, agrémenté sur un côté d’un ornement saillant, qui lui donne une certaine ressemblance avec un bicorne garni d’un plumet. Le

(1) Lettre à Jules Fesser, de Paris, 12 juillet 1879.

jour où certain curé, en veine d'innovation, retranchera de cette couverture son appendice caractéristique, Jongkind entrera en rage et le maudira. Il lui décernera le titre de « mouchard », que son jargon emploie indistinctement pour toutes les personnes qui ont eu le malheur de lui déplaire. Un autre monument que goûte particulièrement le paysagiste, c’est le vieux château de la Côte, « où s'est marié Louis XI avec une princesse de Savoye », dit une note ajoutée, au bas d’une pochade dans laquelle il figure, par la main qui en a esquissé la majesté trapue assise entre la ville, qu'elle domine, et les vignes, qui grimpent encore plus haut.

Les indigènes ne l'occupent pas moins que leur pays. Un jour, son paysage s'’anime d'une paysanne à bonnet blanc et à cotillon court, cheminant sur la route un panier à chaque bras. Ailleurs, c’est un couple de bœufs s’avançant lentement sous l’aiguillon de son conducteur; un fardier que des chevaux tirent à plein collier; ou bien encore, le colloque d'un campagnard à blouse bleue et à large chapeau noir avec quelque commère de son village. Il s'intéresse à une partie de boules; il observe l’application du joueur plié sur ses jarrets et le poing chargé de la sphère qu'il pointe vers le but, l’expectation attentive des partenaires supputant l'effet du coup, la paisible ambiance du coin de cité solitaire .où se déroule ce pacifique tournois (Fig.155). Sa main a noté tout cela sur le carnet qu'il porte dans sa poche, et qui en sort à tout bout de champ. Un jour, la Côte est en fête. C'est le 24 septembre 1879. Les gens du lieu se livrent à de joyeux ébats : 1ls dansent au son d’un orchestre décoré de drapeaux, sous des arceaux garnis de lanternes vén1tiennes. L'artiste, qui est désormais leur concitoyen, contemple le divertissement; il suit de l’œ1il les danseurs, s'amuse de leur tournoiement. Tandis que la polka, la redowa, ou la « chotige » les accouple sous leur rythme santillant, il écrit du bout de

Fig. 149. — Le château de Bressieux (1879).

Fig. 150. — Le col de Balbins (1879).

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Fig. 153. — La route de Sardieu (1879).

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Fig. 154. — Bal populaire à la Côte-Saint-André (1879).

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