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Jongkind, qui a vécu longtemps de privations, se plaît à la bonne chère et, parfois, en abuse. Ses amis se rappellent certain repas de table d'hôte où 1l n’hésita pas à manger un canard tout entier, à la barbe de ses voisins, ébahis de cette pantagruélique
(1) Du 5 au 16 septembre, d’après une note de son calepin.
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prouesse. Son intempérance en faisait un convive fort malaisé à conduire dans le monde. Certain soir qu’il accompagnait M'° Fesser chez une de ses connaissances de Hollande habitant Paris, le repas une fois terminé, tandis que les dames passaient au salon, captivé par un carafon de liqueur dont il avait commencé de goûter, 1l restait à table sans souci des bienséances, se versait petits verres sur petits verres et invitait le maître d'hôtel qui avait servi le dîner à lui tenir tête en buvant avec lui. 11 arrivait que l’estomac ainsi malmené regimbât contre le régime. Alors, notre homme se croyait empoisonné. Il se précipitait chez le médecin et le suppliait de le sauver. Celui-ci se bornait à lui prescrire un « régime sobre », comportant l’« abstention de vin pur, de bière et de liqueurs fortes ». Ce sont les termes d’une ordonnance rapportée d’une consultation que, se sentant mal à son aise, pendant un séjour à Paris, 1l avait été demander, le 12 novembre 1886, à un praticien de l'hôpital du Midi. Il gardait précieusement le papier médical, mais s'était empressé d'en oublier les sages prescriptions.
Une note consignée sur un de ses albums nous dit que, le 4 octobre 1884, il s’est rendu à Grenoble pour assister à l’enterrement du paysagiste Achard. Cette démarche et le soin avec lequel il met de côté le numéro d’un journal local qui contient un article nécrologique sur le défunt témoignent de la force qu'ont acquises ses attaches dauphinoises. Dans la dépouille mortelle d’Achard, il salue à la fois un confrère et un enfant du pays dont il a choisi d’être lui-même un citoyen. Mû par un sentiment du même genre, il s'intéresse ardemment aux fêtes par lesquelles la municipalité de la Côte-Saint-André célèbre, les 21 et 22 juin 1885, le centenaire de l’illustre rejeton auquel la cité a donné le jour en la personne d'Hector Berlioz. I1 constate avec Joie l’apposition sur sa maison natale d'une plaque commémorative, dont il relève l'inscription; puis, l'érection sur une
place publique de l’expressive effigie créée par le statuaire Alfred Lenoir, dont l'inauguration, présidée par un ministre, est l'objet d’une solennité à laquelle ont été conviées toutes les notabilités de la région. Mais, le croirait-on? sur l’estrade officielle, personne n’a pensé à réserver une place pour le grand artiste qui termine sa carrière dans le lieu où débuta celle de l’homme que ses compatriotes honorent. Jongkind n'a pas été convié davantage au banquet de gala que sa fourchette eût été si joyeuse de déguster. Le peintre reste perdu dans la foule, et nul ne s'aperçoit de sa présence à la fête.
Le talent qui vit dans la retraite et s'abstient de l'intrigue obtient rarement les faveurs du pouvoir et la consécration du ruban rouge. Tel fut le cas de Jongkind. Le fameux pamphlétaire Henri Rochefort s'en plaignait violemment après une visite à l'atelier de la rue de Chevreuse, qu'il avait faite sous la conduite de son ami Victor Desfossés le 19 avril 1887. Cette année-là, le peintre et sa compagne faisaient à Paris un séjour relativement prolongé. Quand 1l faisait beau, Jongkind allait se promener dans le jardin du Luxembourg. Tantôt, il s’arrêtait sous le couvert des grands arbres abritant des reines en marbre; tantôt, 1l errait sur les terrasses où s’ébattait l'enfance couvée par l’œ1l des mères et des bonnes, où les amoureux soupiraient leur flamme, où les oisifs promenaient leur désæuvrement. Ces spectacles mettaient le dessinateur en verve (Fig. 169 ef 170). À l'exemple de son ami Boudin, qu'on avait vu se délasser du paysage en crayonnant les élégants et les élégantes sur Ia plage de Trouville, il avait rencontré une veine d'inspirations inédites dans les réunions de jeunes mamans et de nourrices, dans l’amusement affairé des bambins accroupis sur un tas de sable, dans les cercles de causeurs et les isolements silencieux des lecteurs plongés dans un livre ou une feuille publique. Ces croquis se transformaient à l'atelier en des espèces de petits
tableaux de genre, qui ne tardaient pas à séduire un marchand. Le 16 septembre 1887, 1l en vendait cinq d’un coup à Beugniet, avec un effet de lune « représentant l’intérieur du port de Rotterdam » pour la somme globale de 1.500 francs. Le reçu qu'il donnait à son acquéreur mentionnait le sujet de chacun de la façon suivante :
° L'enfant, la dame et la bonne.
° Le monsieur lisant le journal.
* Une dame de la province.
° Les 2 sœurs.
° La bonne et l'enfant.