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Le lendemain du jour où il traitait cette affaire, notre homme repartait de Paris, où 1l venait de passer plus d’une année, y étant arrivé le 2 mai 1886. II s’arrêtait à Dijon, puis à Lyon, et rentrait à la Côte le 20 septembre au soir. Son agenda nous le montre se rendant à Grenoble le mercredi 9 novembre et y séjournant, « à l'hôtel de Marseille », jusqu’au mercredi 16, c'est-à-dire une semaine entière. Le même agenda contient la note suivante : |
Visite au musée de Grenoble le dimanche 13 novembre, le mardi 15 et le mercredi 16 novembre 1887. Tableau remarquable : portrait de Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande, peint par Van den Eckhout en
1669. Et puis, tableau par Willem van de Velde le jeune : embarquement du prince d'Orange à bord d’une escadre anglaise.
À 68 ans, Jongkind s'était livré à un travail de débutant. 11] avait fait une copie de la marine de Van de Velde, objet de son admiration. Il se rendait, d’ailleurs, rarement à Grenoble sans visiter son musée et sans en rapporter au moins quelque furtif souvenir griffonné sur un de ses carnets de poche. L'un de ces fidèles compagnons a contenu un croquis d’après une vue de la cité dauphinoise peinte en 1830 par le paysagiste Dagnan. Il n'avait pas dédaigné de regarder ce jour-là la nature par les
yeux d’un fort médiocre interprète de ses charmes. D'ailleurs, à défaut de la nature elle-même, il arrivait que la première image venue mît en mouvement le crayon de cet endiablé griffonneur. Son besoin de dessiner le jetait sur le premier modèle venu, et les journaux illustrés lui en fournissaient plus d’un. C'était une chasse sur l’eau d’Alphonse de Neuville, illustrant un article du Tour du Monde ; c'était une vue du boulevard du Temple en 1816 par Drolling, trouvée dans un numéro du Magasin pittoresque ; c'étaient même des scènes de genre un peu mièvres signées Kæmmerer ou Pinchart. N'importe quelle gravure, si banale fût-elle, satisfaisait sa soif de crayonnage. Ses yeux se contentaient plus rarement du texte nu d’un livre. Le 19 décémbre 1887 (c'est son agenda qui nous renseigne), le frère du pensionnat de la Côte, avec lequel nous l’avons vu en rapports, lui a prêté un volume de Louis Viardot intitulé es Merveilles de la Peinture. Je gage que ce sont surtout ses illustrations qu'il goûta.
Le dessin est la seule joie de ce vieillard que tracasse trop souvent la maladie. En dépit des douleurs qui l'excèdent et influent tristement sur son moral, pendant tout l'hiver de 1887 et le printemps de 1888, le feu sacré le possède : il butine surses motifs favoris de la Côte-Saint-André et de ses environs; son pinceau distille des sucs puissants, qui parfument un radieux bouquet de peintures et d’aquarelles. Retenons-en deux fleurs. La ‘grande place de la Côte-Saint-André est une toile datée de M Do 171) Surlaitgaucherse dresse letclocher de:l'église, dominant un tertre planté d'arbres, que quelques marches séparent d'une vaste esplanade bordée de maisons. La dernière à droite est un café, et le peintre s’est gardé d’omettre les quatre lettres évocatrices des tentations auxquelles 1l lui arrive trop souvent de succomber. La chapelle de Balbins, aquarellée le 14 août 1888, nous transporte en pleine campagne (Fig. 172).
C'est une humble construction rustique, dont le pignon bas porte à son faîte le plus modeste des campaniles. Elle est bâtie sur une terrasse habitée par les défunts du village voisin, dont la dépouille, marquée par de primitives croix de bois, repose dans le calme champêtre, en face d’un grandiose horizon de montagnes aux cimes neigeuses, sans qu'aucune barrière coupe l’immensité sereine du firmament.
Les charmes d’une existence campagnarde embellie par l’art retiennent Jongkind loin de Paris pendant toute l’année 1888. En fait de déplacement, il se contente, cette année-là, de quelques jours passés à Grenoble sur la fin de juin et au début de juillet. En 1889, l'Exposition Universelle l’attire dans la capitale. Il y part, dans le courant d'août, avec M"° Fesser et ses petits-enfants. Il prend un plaisir de grand-père à promener cette jeunesse à travers les divertissements éclos dans la grande ville. L’excellent vieillard, qui n'a pas vu sans une triste émotion l’aîné des garcons de M. Jules Fesser quitter le giron dela famille pour entrer, à Toulon, dans une école de marine, retourne à Paris pendant l’été de 1890, sans autre société que celle de sa compagne habituelle. II n’y séjourne que peu de temps ; toutefois, à peine rentré à la Côte, 1l pense à y retourner. Témoin le billet suivant, adressé le 16 octobre à son propriétaire de la rue de Chevreuse.
Monsieur Lapeyre,
Depuis près de 2 mois que nous avons quitter Paris, Madame Fesser
et moi, nous sommes près les enfants à la Côte St-André. Je vous écris
donc pour le terme du 15 octobre, que vous aurez la bonté d'attendre notre retour à Paris. Je suis toujours soufrant ainsi [que] Madame Fesser. Mais,
pour mon travaille et pour revoir mes amis, j’espers bien d’être à Paris l'hiver prochain. Nous avons la faveur que les enfants et les petits enfants sont tous bien portants, sauve que l'aîné de 14 ans a voulu être au lycée de marine à Toulon, et que le papa a été obligé de le faire revenir à la Côte à
cause de maladie pour le pays.
Fig. 167. — Jongkind en 1881.