‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 5 sur 58 · PREMIÈRES EXPOSITIONS À PARIS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES EXPOSITIONS À PARIS

Donc, Jongkind débarque de Hollande à Paris en 1846. La peinture française rayonne alors d’un éclat inouï. Son école de paysage formée sous les futaies de Fontainebleau est unique au monde. Corot, le maître incontesté de cette génération, triomphe, et l’État lui décerne cette année-là-même le ruban rouge; consécration depuis longtemps attendue pour lui par les ateliers où son nom est acclamé. Jongkind subit assurément le prestige des créations de ce familier des bois et des étangs, qui se plaît à en peupler les sites d’une mythologie trop humaine pour ne point toucher les cœurs sensibles. Corot le subjuguera par sa pénétrante intelligence de la nature autant que par l’ingénuité de ses fictions poétiques. Toutefois, tel n’est pas le maître dont il vient chercher à Paris les leçons. Cet enfant d’une terre à peine sortie des eaux, qu'assaillent encore les embruns de la mer, dont les canaux sont les artères et les

bateaux l'élément vital, ce Hollandais qui peint des marines par instinct et qui ne veut peindre rien d’autre, c'est Isabey qu'il a élu pour guide dans son art, parce qu'Isabey excelle entre tous à camper sur les flots la quille d’un navire et à faire souffler dans ses voiles le vent du large.

Eugène Isabey avait son atelier à Montmartre, dans l'avenue Frochot. Jongkind se logeait tout auprès, sur la place Pigalle, au coin de la rue Pigalle. C’est là que sa chère maman lui adressait de Maasluis ses premières lettres (). Il y demeurait pendant une partie au moins de l’année 1847 et ne déménageait que pour prendre un autre domicile dans le même quartier, impasse Cauchois n° 2. Les leçons d’Isabey ne suffisaient, d’ailleurs, pas à son ardent désir de perfectionnement et de progrès. L'étude de la figure humaine sous la direction d’un professeur en renom lui était recommandée par Isabey luimême. Aussi se faisait-1l admettre à l’atelier de Picot. Il y rencontrait plusieurs camarades de son pays tels que Kônigsveld, Israëls et Kuytenbrouwer. Ce dernier devenait un de ses meilleurs amis. La bonhomie du jeune artiste le rendait, du’ reste, sympathique à tout son entourage, et c'étaient des souvenirs de franche camaraderie qu'évoquaient les noms, inscrits plus tard sur ses carnets, de Pils, de Davenne, de Housez, de Pottin, de Couturier et d’'Ernest Bonnardil, noms de candidats à la notoriété dont le premier seul a triomphé de l'obscurité et que la plume de leur illustre confrère dispute seule en général à l'oubli. Pendant les longues soirées d'hiver, quelques-uns des élèves de Picot se retrouvaient sur les bancs d’une autre école de dessin, dont le siège était rue Richer. Ils avaient là pour maître un certain Alexandre Dupuis, familièrement nommé par ses disciples le «père Dupuis». C'était l'auteur d’une « Méthode pour

(1) Je dois l'intelligence de tous les documents en hollandais auxquels je me réfère à la parfaite obligeance de M. C. Destrée, auquel je suis heureux d'adresser mes plus vifs remerciements.

l'Enseignement général du Dessin basée sur le relief et la gradation », qui paraissait en 1847, c'est-à-dire précisément à l’époque où Jongkind comptait parmi les élèves de la rue Richer. Aux camarades acquis chez Picot et chez Dupuis, le nouvel habitant de Montmartre ne tardait pas à ajouter d’autres relations formées avenue Frochot, dans l'atelier d’Isabey ou dans son voisinage. C'était Théodore Chassériau, auquel il prêtait un jour sa tête comme modèle; c'était Eugène Cicéri, le cousin d’Isabey et son voisin, qui, doué d’une amusante verve de caricaturiste, crayonnait aussi son grand nez et sa moustache fauve, mais pour en faire une charge (Fig. 25); c'étaient le peintre de chevaux Alfred de Dreux, son confrère Charles Hoguet, spécialisé dans la marine, les portraitistes Jules Etex et Joseph Jouy, sans compter l’amateur, alors mêlé aux professionnels de l’art, qui s'appelait le marquis Maison.

Dans une lettre adressée le 9 mars 1847 par la mère à son cherenfant, la brave femme le complimente de s'être fait de nombreux amis. Quelques jours plus tard, elle se réjouit de ses progrès dans son art, dont un témoignage éclatant fut offert récemment à ses yeux. C’est le 4 avril de la même année. Un voisin vient de lui apporter une gazette qui lui a fait verser des larmes de joie. Car voici ce qu'elle a lu dans le journal et handelsblad, sous la rubrique « Correspondance de La Haye » :

Messieurs Kuytenbrouwer et Jongkind, qui, ainsi qu’on le sait, continuent leurs études à Paris sous la direction de M. Isabey, le premier grâce à la bienveillance du roi, le second grâce à l'appui du prince d'Orange,

ont tous les deux envoyé un tableau de Paris. Tous ceux qui eurent l’occasion de voir ces deux tableaux en font le plus grand éloge.

En 1847, le nom de Jongkind ne figure pas au livret du Salon de Paris. J'ignore s’il s'était abstenu volontairement d'y paraître, ou bien s’il était victime des rigueurs du jury. La

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correspondance de sa mère, conservée par sa piété filiale, à laquelle j’ai le bonheur de pouvoir faire quelques emprunts, nous apprend que, le 8 août 1847, 1l lui a écrit du Havre et quil comptait s'embarquer de là pour Brest. Mais ce projet d'excursion en Bretagne ne s’est sans doute pas réalisé; car, le 12 du même mois, 1l est déjà rentré à Paris, où il travaille en compagnie de son ami Kuytenbrouwer. La pauvre maman de Maasluis souffre beaucoup de l’éloignement prolongé de son gars. Elle soupire sans cesse après son retour à son foyer. Le plaisir de l’y voir enfin lui est donné en 1848. Cette année-là, pour la première fois, il a participé au Salon de peinture. Le tableau qu'il y a envoyé représentait « wn port de mer ». Lequel ? Le livret ne le dit pas, et je ne possède aucune indication à cet égard. Impossible, jusqu'à présent, d'identifier cette première œuvre présentée au public parisien par son hôte de deux années. Le plus ancien tableau de lui daté que je connaisse remonte à 1849. C’est une vue de Notre-Dame de Paris, prise du pont de l’Archevêché (Fig. 10).

Ce tableau, l’un des plus parfaits que son auteur ait signés, est une variante d'un dessin au crayon noir et à l’estompe pris d’un peu plus loin, qui porte la date du 28 septembre 1848 (Fig. 12). Ce dernier n’est pas moins savoureux que l’œuvre qu'il précéda. Un vieil album aujourd’hui en partie dépecé contenait de celle-ci une magistrale esquisse à la sanguine (Fig.r11). Cet album, dont J'ai recueilli les débris, atteste d’une façon touchante le goût de l’homme qui l'avait pris pour confident pour les vieux monuments de notre Paris, qui le disputaient aux moulins de Montmartre et aux chalands de Ia Seine, visions évocatrices de celles qu'il avait laissées dans sa lointaine Hollande. Le Pont-Neuf, qui lui fournira, après le chevet de Notre-Dame, le sujet d’un tableau où les tours de la cathédrale apparaîtront dans le lointain (Fig. 15), y voisinait

(Fig. 17) avec ces tours elles-mêmes (Fig. 16), puis avec la fontaine des Innocents. Le marché populaire dont cette fontainevest le centre a été traité à part; 1l a inspiré au peintre une petite toile d'un ragoût des plus piquants, ayant pour fond le clocher de l’église Saint-Leu dressé au-dessus des toits de la vieille rue Saint-Denis (Fig. 14). Ces motifs parisiens, parmi lesquels 1l faut encore citer l’ancien pont Saint-Charles, conduisant à l’Hôtel-Dieu, reproduit dans un magistral dessin daté de 1849 (Fig. 13), alternent sur le chevalet avec d’autres paysages rapportés d’excursions en Normandie, où ce familier de la mer a été respirer l’air salin, habituel à ses poumons et qui parfois leur manque comme les bateaux à ses yeux.

Les marines et les vues de Paris se partagent la faveur des visiteurs que reçoit Le 19 bris de la rue Neuve-Pigalle, où Jongkind a transporté ses pénates en l’année 1849. Un de ceux-ci, qu1 est journaliste et dont la prose est expédiée en Hollande, rend compte de ses impressions en des termes qui touchent profondément les parents de l'artiste. Voici, en effet, comment Achille Jubinal s’est exprimé dans quelques lignes parues, le 4 novembre 1849, dans le Handelsblad :

Nous avons vu chez M. Jongkind, jeune peintre hollandais qui touche de son roi une pension annuelle, plusieurs marines que nos premiers peintres n'auraient pas rougi de signer. M. Jongkind, depuis deux ans à Paris, a fait de grands progrès. Les bords de la Seine, de vieux ports de mer, des canaux ont été représentés par lui avec un talent admirable. La Hollande sera certes un jour reconnaissante à son roi Guillaume II d’avoir envoyé ici cet artiste pour y continuer à ses frais ses études et, par la généreuse façon dont le monarque continue à assurer au jeune peintre sa pension annuelle, celui-ci rend à son pays un service dont tous les ama-

teurs d’art lui seront reconnaissants.

D'Amsterdam, où il habite, Jacques Jongkind, l'un des frères de Jean, envoie à celui-ci cet élogieux article, dont la maman

RÉPANE

félicite, à son tour, son cher enfant quelques jours plus tard. (12 décembre 1840.)

Pourquoi le bénéficiaire de ces justes compliments n'a-t-il pas figuré au Salon qui s’est ouvert le 15 juin précédent aux Tuileries, dans la salle des Maréchaux? Son mérite s’était-1l heurté à une prévention des juges ? Peut-être. Il se dédommage en 1850. Il est représenté à l'exposition qui se tient au Palais- Royal par une « vue du port de Harjleur ». Un tableau représentant le « port de Harfleur » est passé 1l y a quelques années en vente publique (); 1l ne porte pas de date, mais correspond à la manière du peintre à cette époque. C’est une interprétation libre d’une aquarelle qui fait partie de nos collections nationales {Fig. 22). Jongkind devait avoir rapporté celle-ci d'un voyage en Normandie entrepris à la belle saison de cette année 1850. Ce voyage, où 1l avait eu pour compagnon, croyonsnous, son maître Isabey lui-même, l'avait conduit également à Étretat (Fig. 23), à Fécamp, à Yport et à Saint-Valery-en-Caux. Isabey témoignait à son élève la plus franche cordialité. Il s'intéressait amicalement à ses travaux; à ses délassements aussi, et 11 s’efforçait de mettre en garde le « grand enfant » contre les écueils du pavé parisien. Car la vie à Montmartre n'était pas sans dangers pour ce bon diable à l’âme faible. « Joséphine > ou « Clara », dont le minois a tenté plusieurs fois son crayon (Fig. 21), pouvaient prendre sur son cœur naïf un empire redoutable et même fatal. Son frère Jacques, qui devine les pièges tendus sous ses pas, souhaite pour lui un bon mariage. « Trouvenous vite une jolie petite française, quelque peu fortunée, lui écrit-1l un jour; et reviens-nous avec elle en Hollande, où nous serons bien heureux de vous accueillir tous les deux à bras ouverts (G). »

(1) Vente de M" S. (Soucart), 29 mai 1903, n° 48. Le catalogue contient une reproduction de l’œuvre.

(2) Lettre du 6 juin 1851.

CH 9 — Jongkind parlui-même (vers 1850).

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