‹ Jongkind, raconté par lui-mêmeChapitre 7 sur 58 · PERRET · texte numérisé non relu

PERRET

en partance pour Morlaix (1). La traversée ne dure pas moins de vingt-quatre heures. À Morlaix, les habitants de l'avenue Frochot reconnaissent un de leurs voisins en la personne d’un certain Ernest Bonnardil, que Chassériau a pour élève. Un oncle du jeune homme l’accompagne. On fraternise. On frète ensemble une voiture pour Landerneau (&). Puis, de Landerneau, on pousse jusqu'à Brest, à Châteaulin et à Douarnenez. À Douarnenez, Jongkind a la joie d’apercevoir une galiote hollandaise chargée d'œufs de morue de Norwège pour la pêche aux sardines. Cette rencontre le frappe assez pour que, trente ans plus tard, il s’en souvienne encore et la consigne dans ses notes rétrospectives sur cette équipée de jeunesse. À Brest, il retrouve encore sa Hollande dans un « kofship », déversant sur le quai du port un plein chargement de fromages indigènes. De Douarnenez, il a regagné Brest en compagnie d'un certain Gilbert, qui est peintre de marines et qui jouit d’attaches officielles avec le Borda, où il enseigne le dessin. Le personnage est chez lui dans le navire-école de notre flotte. Il y introduit son compagnon et le fait admettre à la table du commandant. Après cette mémorable visite, une diligence ramène notre homme à Morlaix, où 1l se rembarque pour le Havre, dernière étape de l’excursion avant le retour à Paris 6).

Sur ces entrefaites, la ville entrelen"effervescence 0m élève des barricades,; on s’y tire des coups de fusil. Dans les ateliers, on s'inquiète pour le Louvre et pour les dangers qu'il pourrait courir. Un groupe de jeunes artistes partent le défendre. Jongkind est entraîné par ses camarades ; on lui met un

(1) Un dessin de Jongkind représentant un quai du Morlaix et daté du 6 août 1851 fait partie de nos collections nationales (Musée du Louvre, collection Moreau, n° 163).

(2) Un tableau de Jongkind qui fait partie de la collection de Mr° Esnault-Pelleterie représente une rue de Landerneau. -

(3) Une lettre de Jacques Jongkind à son frère, écrite de Maasluis le 15 septembre 1851, remercie l'artiste d’un mot qu’il lui a envoyé de Rouen, en rentrant.

grand sabre entre les mains, et le voilà qui monte la garde, ainsi armé, à la porte du Musée. Mais, bientôt, l’émoi s’apaise. Les palettes se remettent tranquillement à l’ouvrage. On s’occupe du Salon, annoncé pour le 1° avril 1852. Jongkind y exposera deux souvenirs de Normandie : Saint-Valery-en-Caux, soleil couchant et le Tréport, effet du matin. Deux toiles, qui lui vaudront un succès éclatant et une médaille de 3° classe. En lui décernant cette récompense, le jury ne fera, d’ailleurs, que sanctionner l'opinion de ses confrères à son égard. Dans le Journal pour rire du 23 avril 1852, Nadar faisait passer une humoristique silhouette de sa personne (Fig. 24) sur l'écran d’une « lanterne magique » où défilaient les célébrités du jour crayonnées par sa main. Quelques mots expliquaient l’image, au bas de laquelle on lisait : « Ce personnage étrange est un jeune pensionnaire du gouvernement hollandais. M. Yonkind (sic) est venu rechercher à Paris le talent des anciens maîtres de son pays, que les nôtres leur avaient emprunté: il l’a retrouvé. Les marines de maître Yonkind ne pâlissent point à côté des Isabey, font réfléchir M. Gudin et ahurissent M. Morel-Fatio. »

Malgré sa réussite, le bénéficiaire de ces éloges n’est pas toujours heureux. Le désordre de son existence fait souvent clocher sa santé. Et puis, en dépit de la pension qu'il doit à la libéralité de son souverain, son gousset est souvent vide. Les camarades sont obligés de lui venir en aide et de soutenir sa détresse. C’est d’abord son confrère et ami Van Kuyk. C'est ensuite et surtout un certain Sano, qui fut, de son aveu,.sa Providence dans ces jours sombres. L’écho de ses misères et du réconfort qu'il doit à l’amitié se fait entendre dans sa correspondance avec Eugène Smits, un autre de ses intimes (). Smits

(1) Cette correspondance appartient à la Bibliothèque d’Art et d’Archéologie(fondation Doucet); quelques lettres, toutefois, qui en avaient été distraites avant son entrée dans cet établissement, sont passées entre mes mains en sortant de la collection Léon Gauchez, où elles avaient trouvé place.

était un peintre belge, qui partageait, à Paris, son existence artistique. Il était au courant de ses liaisons comme de ses travaux, s’associait à ses soucis comme à ses joies, et excellait à réconforter cette Âme aussi faible que sensible, prompte au découragement comme à l'enthousiasme. Les circonstances l’éloignaient-elles de ce confident, Jongkind s’épanchait tout entier dans ses lettres. L’orthographe comme la syntaxe y subissent plus d'une offense. Sa pensée s’enveloppe d’un jargon qui la rend parfois difficile à pénétrer. Mais les défectuosités mêmes de ce style font revivre l’homme et sa façon d'interpréter notre langue, à laquelle son gosier rebelle ne put jamais s’assouplir. J'en respecterai donc les termes, les tournures et les fantaisies orthographiques, confiant dans la sagacité du lecteur pour en pénétrer le sens intégral, malgré certaines obscurités qui, parfois, en découlent.

Et d’abord, en voici quatre de l’année 1852. Le malheureux Jongkind souffre de l'abandon d’une maîtresse qui vogue vers l'Amérique, et que son amour suit encore sur les mers. Il se plaint parfois d'être malade ; c’est une plainte qui sortira trop souvent désormais de sa bouche. Cependant, le courage ne l’abandonne point, et 1l travaille. Mais laissons-lui la parole.

Paris, 4 août 1852.

Mon cher Smits !

… Depuis votre départ, j'ai été bien malade. Cependant, ce n’était rien que une irruption de sang, que je dois à une masse des émotions à laquelle j'étais soumis.

J'ai repris mon grand tableau (le pont); il viendra mieux, et j'ai presque terminer 2 autres des petits pour le commerce en attendant. Je n'ai pas encore aucune nouvelle de la Hollande et, avec tout cela, j'ai eu le grand chagrin de voir partir Mathilde sans un sou et sans un seul ami. L'avenir me apprendra peut-être beaucoup, mais le présent est beaucoup triste.

Sano est très bon et vient me voir de temps en temps. Aussi, c'est

mon homme de confiance. J'ai toujours besoin à un ami ou quelqu'un pour lui dire mes pensées à tort et à travers.

.… Quand vous y est à Bruxelles, je vous recommande mon ami Kuytenbrouwer, peintre des paysages, Saint Josse ten noode, 20, rue de l’'Abondance, à Bruxelles. Il est passé depuis quelques jours à Paris, en retournant d’une voyage pour ses études à Bruxelles, même en me promettant de placer quelques tableaux de moi à Bruxelles.

Aujourd’hui, je suis déménagé et je peint rue Breda n° 21, à côté de Ziem, et je prends du courage pour faire des tableaux pour l’année prochaine.

Voilà, Smits, voilà tous [ce] que je sais vous écrire maintenant. Soyez heureux. Ecrivez-moi et croyez que je suis toujours avec reconnaissance à

vous.

Place Pigale nier

P. S. Jusqu'à aujourd'hui, j'ai espéré de placer un de mes tableaux ici, mais sans résultat. Je les envoye pour la Hollande. Mons" Isabey a beaucoup [de] bonté pour moi. J'ai fait la connaissance de Mad‘ O'Connell : elle est charmante (1).

Paris, 20, septèmbre 1852.

Mon cher Smits !

J'aurais déjà écrit ; mais j'ai toujours attendu jusqu'à j'avais quelque nouvelle d’heureux ; et voilà, avant-hier, j'ai reçu une lettre par le thésaurier du Roi que ma pension se continuera jusqu’à la fin de l’année. Ainsi, encore pour 4 mois sauvé. En attendant, j'ai terminé un tableau que je vendrai probablement à Van Kuyk, et Sano est fort content de mes progrès.

.…… Je travaille maintenant chez et avec Mons’ Bonnardil, à côté de Ziem. Cependant, je me fait faire un atelier avec une chambre, pour pouvoir travailler seul et chez moi. Je pense beaucoup à faire un grand tableau, aussi grand que le pont, à lequelle je travaille encore. J'ai l'espoir dé faire un bon tableau, un combat navalle. J'ai fait des compositions.

Willems et Stevens sont venu me voir, et ils ont beaucoup me encou-

(1) Me O’Connell, née Frédérique-Auguste Miethe, était une portraitiste estimée. Son mari, également peintre, appartenait au cercle d’amis de l’avenue Frochot.

ragé. … Je veux travailler ferme. Je tâcherai à faire tout de suite de l’argent. Malgré que j'ai reçu des nouvelles de la Hollande, on m'a rien écrit sur mon tableau. J'ai envoyé seulement le soleil couchant. On m'a promis que l’autre tableau de l'exposition sera acheté ici. J'attends encore ma médaille en or.

Je recommence à être bien portant; ma santé revient... Voilà, Smits, provisoirement, tous mes pensers. Je me recommande à vous. Ecrivez-moi bientôt quelques mots et croyez que je pense encore à vos bontés.

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