‹ JordaensChapitre 3 sur 11 · TÊTE D'APÔTRE · texte numérisé non relu

TÊTE D'APÔTRE

(Musée de Bruxelles.)

génie improvisateur des deux maîtres : la fête que la municipalité d'Anvers organisa en 1635 à l'occasion de l'entrée du cardinal-infant Ferdinand, frère de Philippe IV et gouverneur général des Pays-Bas. Ayant voulu pour les rues de la ville la plus fière des parures, les magistrats avaient requis la fine fleur des brosses anversoises. Une suite triomphale de grands portiques s'érigea dans la ville, dessinés par Rubens et peints par le maître avec la collaboration de Jordaens, Corneille de Vos, Schut, van Thulden, Quellyn, J. Wildens, Ryckaert. Pour sa part, Jordaens peignit entièrement le fameux « arc philippien » de la place de Meir — sauf les robustes portraits d'Albert et Isabelle exécutés par Rubens et conservés au musée de Bruxelles. En outre les magistrats d'Anvers ayant fait hommage au cardinalinfant des meilleures parties de l'éphémère décor, Jordaens acheva presque tous ces morceaux choisis, dispersés aujourd'hui à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Aix-la-Chapelle. Et comme il avait voisiné étroitement pendant ces fêtes avec le style et la facture du chef de l'école anversoise, on le chargea, cinq ans plus tard, d'un autre travail d'achèvement, plus délicat et plus glorieux. En 1639, un an avant sa mort, Rubens avait entrepris pour Philippe IV, roi d'Espagne, une série de cent douze peintures représentant les Métamorphoses d'Ovide et destinées au château de la Torre de la Parada. La mort du maître interrompit cette entreprise titanique. Le cardinal-infant et la famille du maître défunt s'adressèrent à Jordaens pour l'achèvement du formidable labeur. Un incendie détruisit

en partie ces peintures en 1710; ce qui en reste au Prado est plein d'accents admirables.

Quelle que fût l'éducation reçue chez van Noort, c'est donc dans le rayonnement du chef incontesté que Jordacns a grandi. Mais la question des influences subies par l'artiste donne volontiers matière à chicane sur un autre point. A quel degré Jordaens a-t-il subi l'action des maîtres italiens?

Marié et de bonne heure père de famille, il dut renoncer au voyage d'Italie que l'on considérait alors comme le complément indispensable de toute éducation artistique. On voudrait faire croire qu'il dérogea de parti pris à la règle commune et que son génie dut toute sa profonde saveur à cette attitude abstentionniste. C'est inexact : il regretta de ne pouvoir faire « comme tout le monde » et se dédommagea, dit Sandrart, en étudiant avec ardeur les tableaux italiens qu'il vit dans les Pays- Bas. Je relève d'autre part dans le Catalogue des Estampes de Hecquet (1751) cette information à laquelle on peut, je crois, ajouter une foi entière : « Il avait une grande admiration pour les tableaux du Titien, de Paul Vëronèse. de Caravage et du Bassan. Il en a copié un grand nombre, ce qui l'a rendu un des plus grands peintres de Flandre pour le coloris; il a encore beaucoup étudié la nature et il y a fait de grands progrès. » Il est certain que Rubens et van Dyck s'assimilèrent mieux que lui le coloris et les ordonnances des grands Vénitiens; mais dans les Flandres, c'est Jordaens qui a le mieux transposé certaines par-

ticularités maîtresses des Bassan et surtout du grand Caravage. A leur exemple, il est allé des teintes les plus lumineuses aux plus noirâtres. A l'époque culminante de sa carrière, cet amour des contrastes violents reste balancé par une belle richesse de teintes rubéniennes. Mais, dans la suite, il arrive assez fréquemment au maître anversois de peindre avec la « lumière de cave » des dernières œuvres de Caravage. Ce goût répond à un instinct et, presque dès le début, on remarque dans le coloris de Jordaens des tendances subjectives qui Le font essentiellement différent du coloris de Rubens. Le clair-obscur de ce dernier est direct, réel; les objets baignent dans l'atmosphère naturelle. Jordaens, presque toujours, voit les choses dans une lumière que crée son imagination, richement pourvue sous ce rapport, et ce n'est pas trop s'avancer, je crois, que de voir dans son art un pendant à celui de certains luminaristes hollandais influencés, eux aussi, par Caravage. Le môme souci d'un clair-obscur saisissant se retrouve précisément chez Fyt, le plus remarquable des collaborateurs de Jordaens. Et les nombreuses relations du gendre de van Noort avec la Hollande ne pouvaient que le confirmer dans un système où, disons-le, il faillit se perdre comme les Schalken, les van Oost, et Caravage lui-même. Ces remarques réclament des exemples. Nous les fournirons en étudiant l'œuvre du maître anversois, sans oublier au surplus à quel point, après avoir parlé des copies italiennes de Jordaens, Hecquet avait raison d'ajouter : « 11 a beaucoup étudié la nature ».

Mais avant d'analyser la production de l'artiste, parlons encore de l'homme, de sa vie, de son milieu.

L'HÔTEL Eï L'ATELIER DE JORDAENS. MÉTHODE DE TRAVAIL.

Le musée d'Anvers n'apprend que peu de chose sur Jordaens: les rues, les mœurs, les types de la ville en disent plus sur le maître. Regardez au quai Flamand, par un jour de marché, les jeunes vendeuses de poissons, avec leur teint rouge, leurs cheveux bouclés et luisants, leurs corsages écarlates ; voyez les gars fanfarons juchés sur les charrettes où se heurtent les cruches de cuivre, les ivrognes matinaux qui passent chapeau sur l'oreille : c'est une excellente préparation. Errez ensuite par la rue Haute, la rue des Peignes, la Grand'Place, le Klapdorp, la rue Porte-aux-Vaches, le Marché aux Chevaux; revenez vers le centre, humez l'atmosphère des vieilles choses, des splendeurs qui s'éternisent. Allez voir les Jordaens que conservent les églises des Augustins, de Saint-Jacques, du Béguinage. Je vous conseille même d'aller à la Maison Hydraulique — elle possède un Jordaens qui n'en est pas un — revoir les rideaux miteux et vénérables de la magnifique demeure, les colonnes torses de la haute cheminée, les cuirs d'or et de poussière, et la fine lumière qui harmonise ces merveilles mortes...

Cette promenade ne vous enseignera rien de positif sur

l'art, le style, la vie du maître, mais vous pénétrerez son temps et sa race par la vue de ces tableaux vivants où se perpétuent le visage, les gestes et l'âme du passé. Votre pèlerinage n'est point terminé; la maison même de Jordaens en sera la conclusion. C'est au numéro 43 de la rue Haute, non loin par conséquent de la maison natale de l'artiste. Rien n'est resté de la façade extérieure ; niais à quelque distance une grande porte de la rue Reynders donne accès dans la cour rectangulaire de la vieille demeure. Les façades orientale et occidentale subsistent seules. D'une part, c'est la maison particulière du maître, assez défigurée. En face, c'est la façade de l'atelier presque intacte; avec ses pilastres annelés, ses niches au-dessus de la porte et du pignon, son fronton brisé, ses bracelets rigides emprisonnant les cadres des fenêtres, ses meneaux croisillonnés, c'est un excellent spécimen du style Louis XIV, et l'on dirait une maison du Marais à laquelle s'ajouteraient quelques redondances flamandes. Dans le pignon, le buste d'un Bacchus trois fois séculaire supporte une corbeille. Par contre, la tête qui décore la niche du rezde-chaussée est une sculpture des environs de 1830, époque où le palais fut acheté par la famille van (1er Linden.

C'est vers la cinquantième année seulement que Jordaens construisit son hôtel. Mais il habita cet endroit tout de suite après son mariage. Il s'installa d'abord avec sa femme dans une grande « maison de fond », qui occupait sans doute l'emplacement où s'élève la façade de l'atelier. Le jeune couple s'y trouvait à merveille, si bien

qu'il acheta la maison le 15 janvier 1618. Le ménage du jeune icater-schilder n'était pas riche, et le bon Adam van Noort dut l'aider de sa bourse. On sait même, grâce à M. van den Branden, que ce généreux beau-père, quelques semaines plus tard, prit hypothèque pour deux mille florins sur cette propriété où Jacques et Catherine passèrent une vingtaine d'années. C'est là que naquirent successivement, le 26 juin 1617 leur fille Elisabeth, le 2 juillet 1625 leur fils Jacques qui fut peintre et mourut en Danemark sans que jamais son nom eût figuré sur les registres de la Gilde anversoise, enfin le 23 octobre 1629 leur seconde fille Anne-Catherine.

Le maître connut dans cette « maison de fond » quelquesunes des plus belles heures de sa longue vie. La gloire alla même trouver de si bonne heure l'humble water-schilder que, dès le 28 septembre 1621, les magistrats d'Anvers lui conféraient la dignité de doyen de la Gilde de Saint-Luc. Mais Jordaens fit grise mine à tant d'honneur. Le doyen sortant avait mal géré les deniers de la Gilde et la célèbre corporation de Saint-Luc était cousue de dettes. N'étant pas assez riche pour payer les coûteuses distractions de son prédécesseur, le maître déclina l'honneur du décanat et refusa de prêter serment. Les échevins se fâchèrent. Ils avaient nommé Jordaens par arrêté solennel « actum in collegio » et n'entendaient point revenir sur leur décision. Un bref ultimatum fut lancé, ordonnant que dans les vingt-quatre heures Jordaens vînt prêter serment en qualité de doyen de la Gilde sous peine de cent florins

Cliché Nceb.

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