JÉSUS PARMI LES DOCTEURS
(Mayencc.)
JOHDAENS. 31
d'amende ! Ces marchands d'Anvers connaissaient les bons arguments. Le peintre écrivit une lettre habile, promit de prêter serment, consentit à assumer les dettes que la Gilde pourrait contracter sous son règne, mais fit des réserves pour le payement des dépenses antérieures à sa nomination. Tout s'arrangea par un modus Vivendi. Jordaens remplit l'office de sous-doyen jusqu'au 10 septembre 1622, et fut remplacé par Antoine Goetkint qui acceptait la charge de chef-doyen.
L'incident, comme on suppose, ne fit point de tort à la renommée de l'artiste; à ce moment il entre vraiment dans la gloire. Les commandes et les élèves augmentaient ; la fortune souriait avec constance au water-schilder . En 1633 il héritait de la maison natale, le Paradis et le 10 mars 1635 achetait encore deux maisons au Canal des Teinturiers; enfin, le 11 octobre 1639
— c'est M. van den Branden qui a fourni ces dates précises
— il ajoutait à ses propriétés le bâtiment connu sous le nom de Halle de Lierre ou Halle de Turnhout et qui avait servi anciennement de dépôt de tisserand erie. Cette Halle n'était autre que la maison derrière laquelle s'élevait le logis du peintre. Jordaens fit démolir le tout (c'est-à-dire la Halle de Lierre et la maison de fond) et construisit à la place l'hôtel dont nous avons admiré la belle cour.
Les travaux n'allèrent pas sans quelques ennuis. Le maître eut d'interminables démêlés avec deux voisins, les marchands Melchior Oostering et François Ryssels, pour
la mitoyenneté des murs et les prises de jour. Cela dura de 1640 à 1649. Les maçons toutefois ne chômèrent point. Une pierre commémorative encastrée dans la façade occidentale porte en effet le millésime 1641. A cette époque Jordaens atteignait le zénith de sa carrière. Rubens était mort depuis un an et, dans une lettre adressée à William Murray le 23 mai-2 juin 1640, Balthazar GLerbier. le fameux peintre-diplomate, constatait que Jordaens était désormais le premier peintre — « prime painter » — des Pays-Bas.
11 travaillait avec de nombreux élèves. Dès l'année 1620 il avait reçu des disciples et nous connaissons les noms de vingt et un d'entre eux. Il y en eut plus, cela va sans dire. Ces jeunes gens — parmi lesquels deux devinrent célèbres : Jean Boeckhorst surnommé langhen Jan> c'està-dire le long Jean, et Jean Ulrich Mayer d'Augsbourg — ne s'essayaient point, comme les élèves de nos académies, à de prétentieux devoirs de composition, d'expression, etc. Ils préparaient les toiles du maître dont ils devenaient par la suite les véritables collaborateurs. Ce groupement de forces permettait aux grands ; peintres d'accepter des tâches qui effrayent notre imagination. Qu'on songe aux décorations de Rubens pour l'église des Jésuites d'Anvers, pour le Luxembourg, Whitehall, la Torre de la Parada. Jordaens n'était pas moins entreprenant. M. van den Branden cite l'exemple caractéristique d'une commande faite au maître le 21 avril 1648 par Jean-Philippe Silvercroon et Henri Honduis. Il s'agissait de trente-cinq tableaux que Jordaens s'engageait à fournir dans le délai d'un an, ou
bien, au plus tard, le 1er mai suivant. Certaines clauses du contrat nous font même connaître la méthode du peintre et les usages des grands ateliers d'alors.
D'après l'acte notarié, Jordaens était tenu « d'exécuter ces peintures soigneusement et artistement en partie luimême, en partie avec l'aide d'autrui, selon que lui, Jordaens, le jugerait convenable. Et ce qu'il faisait exécuter par d'autres, il devait le retoucher de telle façon que l'ensemble pût passer pour être de sa main ; de plus il était obligé d'y apposer son nom et sa signature ». On ne se préoccupait pas de savoir quelles mains avaient aidé le maître; la recherche du sujet original ne dégénérait point non plus en souci maladif. Qu'un sujet fût réussi, et on le répétait avec ou sans variantes. Seule la beauté de l'œuvre importait. Ce que Jordaens dit, le 2o avril 1648, de cinq tableaux qu'il avait vendus deux ans auparavant au signor Martin van Langenhoven nous édifie pleinement à cet égard. Il déclare d'abord qu'ils sont entièrement repeints et changés de sa main; il reconnaît en outre avoir déjà traité les mêmes sujets et les avoir peints à nouveau, pour la simple et bonne raison qu'ils lui plaisaient. Que n'avons-nous conservé cette rustique franchise ! Jordaens faisait copier ses premières compositions par ses élèves et reprenait ensuite ces répliques pour les modifier, les retoucher, leur donner la vie. Le maître écrit lui-même que l'une des versions du proverbe Comme chantent les vieux, et le Roi Candaule, aujourd'hui au musée de Stockholm, furent repris « au point que lui, Jordaens, les reconnaît
comme des œuvres originales ». D'ailleurs l'artiste peignait souvent ses toiles du premier au dernier coup de pinceau. Et d'autres fois il s'aidait de quelque grand émule anversois : Fyt, Snyders, van Utrecht, van Es, Wildens, Boel, — lesquels, en échange, lui demandaient parfois d'étoffer de figures leurs paysages et leurs natures mortes.
C'est une surprise constante pour notre sentimentalité romantique de voir à quel point ces peintres robustes tenaient leur art pour un métier. Les prix de Jordaens — et l'on est tenté de dire les salaires — étaient peu élevés : 45 à 50 florins par jour. Ils permirent toutefois au maître d'étaler dans son palais un grand luxe de meubles, de tentures, d'œuvres d'art. Aujourd'hui l'hôtel de la rue Haute est dépouillé, mais l'industrie qu'on y exerce ne trouble point le grand silence du passé, et c'est tout de même un charme profond dans la grande cour blanche, de songer aux pittoresques existences que contemplèrent les vieilles murailles, existences toutes familiales et populaires dans leur luxe fraîchement acquis. Le maître ne perdit son beaupère qu'en l'année 1641, et M. Hymans remarque avec Sandrart que le brave Adam van Noort, jusqu'au dernier jour, resta le commensal de son gendre. La mort du vieux peintre dut laisser un grand vide dans cette famille très unie et si joyeusement rassemblée dans les festins et beuveries de Jordaens. La journée de labeur terminée, celui-ci, dit-on, se divertissait parmi les siens, et sûrement grands et petits mangeaient, buvaient, chantaient à franche
JORDAENS. 37 bouche chez le peintre du Banquet de la Fève. Dans la nouvelle demeure, les repas et concerts de famille furent sans doute plus luxueux; mais retrouvèrent-ils leur entrain et leur drôlerie ?
Dès ce moment de nouvelles idées religieuses tourmentaient le ménage de l'ancien water-schilder et, vers 1646, Jordaens était condamné une première fois pour « écrits scandaleux » — probablement quelque libelle entaché d'hérésie. Triste histoire, qui ne se termine qu'avec la vie du maître... La belle Catherine avait franchi la cinquantaine et n'était plus la joyeuse et fraîche commère d'antan. Le peintre, de son côté, n'était plus le beau Jacques qui avait captivé le cœur de Mlle van Noort. Car — il convient de le signaler — il fut très beau garçon et digne d'être remarqué parmi les cavaliers avantageux qu'étaient la plupart des peintres anversois du xvne siècle. Entre Ions ses portraits, celui des Offices nous attire. Je n'ignore poinl qu'on se refuse aujourd'hui à y voir les traits du grand peintre, tout en reconnaissant que l'œuvre est de la meilleure brosse de Jordaens; mais je garde quelque tendresse, non dépourvue de raison je crois, pour l'ancienne identification du personnage, et ce portrait conserve à mes yeux une ressemblance symbolique. C'est ainsi que Jordaens devait être dans la Heur de la virilité. De longs cheveux bouclés, châtains, finement transparents, avec des lueurs fauves, encadrent le masque où vivent deux grands yeux. Un col blanc retroussé, sans broderie ni dentelle, garnit un manteau verdâtred'où sortent les mains, — la droite tenant
un livre, la gauche dans l'ombre, ébauchée seulement, retenant le manteau. Sur le fond gris vert, la figure modelée à pleines couleurs s'illumine d'une franche lumière et semble resplendir, avec plus d'intensité sur le vaste front qu'ailleurs. L'œuvre est très belle ; sous les parties éclairées percent des préparations roses, et certaines ombres ont de magnifiques profondeurs verdàtres. « Portrait de Jordans Flaman faict de sa propre main », lit-on derrière la toile, et l'on ne sait pas autre chose de cette œuvre, si ce n'est que la plus ancienne mention relative à ce portrait dans les inventaires des Offices est de 1753.
C'est la même physionomie ouverte que nous retrouvons dans la belle gravure que Pierre de Jode le Jeune exécuta pour l'Iconographie de van Dyck, où Jacobus Jordaens, avec son nez ferme et un peu gros, ses yeux largement fendus, son front calme, ses cheveux légèrement ébouriffés, sa main large et cordiale posée sur la poitrine, nous apparaît comme un type de Flamand pondéré, aux enthousiasmes mûris, moins mousquetaire et moins empanaché que la plupart des artistes reproduits dans le merveilleux recueil.
A peine installé dans son hôtel, le maître eut à montrer son sang-froid dans un incident qui trahit les indéracinables habitudes populaires de son entourage. Catherine Jordaens était à couteaux tirés (et les mots n'ont point ici leur sens figuré) avec une redoutable voisine, la femme de l'orfèvre van Mael. Le samedi 26 juillet 1612, la voisine en question était assise devant sa porte, rue du Jardin, — c'était
et c'est encore la coûtume estivale des gens du peuple et des petits bourgeois de s'asseoir dans la rue au jour finissant, — quand Catherine vint à passer. Sans provocation, mue par une force soudaine, la femme de van Mael se mit à insulter celle de Jordaens.
Heureusement l'irascible commère relevait de couches, et, n'osant trop compter sur ses propres moyens, n'alla point jusqu'à frapper la femme du peintre. Elle se dédommagea en égrenant son plus joli chapelet d'injures :
« Tu ne perdras rien pour attendre, criait-elle à Catherine, et je te promets une paire d'yeux pochés et un nez comme un sabot ! »
Mme Jordaens, en effet, n'attendit pas longtemps.
Comme elle avait les mêmes goûts populaires que son ennemie, elle commérait à quelques jours de là devant la porte de son palais avec sa fille Elisabeth, ses sœurs Amie et Elisabeth van Noort, et avec deux vieilles femmes, Peryne Caesen et Anne van den Bogaerl. Onjabotait ferme quandla terrible Mme van Mael survint, portant son nourrisson et suivie de son mari. La mégère, eut vite fait de laisser là son nouveau-né ; elle tira un couteau de sa poche et s'élança sur les six femmes en criant :
« Les voici, les misérables ! Je vais leur labourer la ligure ! »
Catherine manqua totalement de courage. Plus morte que vive, elle rentra et ferma la porte derrière elle, oubliant sa fille dans la rue; mais comme Elisabeth appelait au secours de toutes ses forces, Catherine ressortit pour pro-
téger son enfant. Traîtreusement, la voisine profita de ce geste maternel. Elle s'élança dans le palais, flanquée de son mari et hurlant : « Je leur couperai la gorge. »
Par bonheur Jordaens était au logis. 11 accourut et mit prestement dehors ce couple dangereux.
L'affaire vint devant FÉcoutète et Catherine déclara « qu'elle ne connaissait ni van Mael ni sa femme et qu'elle n'avait jamais échangé un mot avec eux » !! Défense fut faite aussitôt à van Mael et à sa femme « de porter dommage soit par actions, soit en paroles, à Jacques Jordaens, à sa femme ou à sa famille, d'une manière directe ou indirecte, ou encore de pénétrer dans leur maison, sous peine de se voir condamner suivant l'importance du délit ». Quant aux injures, effroyables menaces, violation de domicile à main armée dont Mme van Mael avait la conscience chargée, on ne sait si FEcoutète lui en tint rigueur.
Jordaens devait connaître des ennuis plus graves dans la dernière partie de son existence. Mais nous en savons assez pour l'instant sur sa vie, son entourage et son cadre pour aborder l'étude de son œuvre.