LES TABLEAUX RELIGIEUX
Le Christ en Croix de l'église Saint-Paul d'Anvers est la plus ancienne des toiles connues de Jordaens ; elle fut
JORDAENS. 43 peinte avant 1G20. Avec son ciel d'encre, son horizon bas sillonné de lueurs, c'est une page assez vide qui lutte médiocrement avec un tableau de van Dyck et la frémissante Flagellation de Rubens placés dans la même église. Le Martyre de sainte Apolline (église des Augustins d'Anvers), qui vient ensuite, nous parle avec une émotion plus précise du génie naissant de l'artiste. Il est de l'année 1628. Placé au fond du bas côté droit, il est abondamment éclaire! par une fenêtre latérale et emprunte un maximum de vie colorée à la lumière qui l'inonde. « La composition en est très riche, le coloris fort, écrivait le vieux chroniqueur Mensaert ; on peut dire que c'est un des chefsd'œuvre de ce maître. » Rien de plus juste. Vêtue d une robe gris-perle, la poitrine découverte, la sainte est au centre du tableau ; un bourreau lui arrache les dents, pendant que son aide, au torse de bronze, attise la flamme d'un bûcher. Un cheval pommelé, à longue crinière d'argent, promène sous la statue de Jupiter un pittoresque personnage enturbanné et drapé de rouge. En face un saint homme, dressé sur un fond de ciel sombre, annonce la béatitude éternelle à la martyre. Et des anges en effet emportent Apolline au ciel. — La scène est un peu trop resserrée; le graveur Marinus, dans sa belle el line interprétation, a d'ailleurs senti ce défaut et l'a corrigé en mettant plus de distance entre les figures. Les taches colorées ne s'équilibrent point, mais chacune en soi est un régal : robe nacrée de la victime, torse hàlé de l'aide-bourreau, crinière du cheval gris. Enfin la sainte s'élève au ciel d'une manière peu gra-
cieuse, mais on voit naître ici ce goût des raccourcis — des figures racourtantes , comme a dit Sandrart — qui plus tard devait posséder Jordaens à l'excès.
C'est bien aussi, je crois, une œuvre de la première période quel 'Adoration des Bergers du musée d'Anvers où Waagen, avec quelque exagération, voit la meilleure œuvre religieuse du maître. Peut-être même est-elle antérieure au Martyre de sainte Apolline ? Ce grand ciel azuré, cette vierge émue vêtue de bleu, cette paysanne en robe rouge agenouillée au premier plan, cette jeune fille debout portant une cruche de cuivre sur la tête et qui sort d'un des volets de la Descente de croix, sont bien de la main d'un ivater-schilder séduit par la limpidité rubénienne. Jordaens traita souvent le même sujet. On voit une importante Adoration des Bergers dans la galerie Mansi à Lucques; on en conserve à Francfort, à Brunswick, à Lyon — cette dernière, de grandes dimensions, montre la Sainte Famille dans l'étable et recevant les offrandes mystiques des bonnes gens.
La pompe anversoise trouve à s'étaler dans ces œuvres ; fruits, légumes, œufs, volailles, laitages, agneaux, moutons sont prodigués par le maître avec une merveilleuse intelligence de la nature morte et du décor. Mais la rusticité du sujet n'en est pas moins traduite avec bonheur. On la retrouve même chez Marinus et de Jode qui ont chacun gravé une Adoration des Bergers d'après Jordaens ; leurs .interprétations décrivent la riche plénitude des vies campagnardes, et chez tous deux, par la
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grâce du génie jordaenesqiie, on croirait sentir la forte odeur des fermes flamandes.
Deux ans après le Marty re de sainte Apolline la maîtrise du peintre s'affirme définitivement dans le Saint Martin guérissant un possédé, du musée de Bruxelles, tableau qui fut peint en 1630 pour le maître-autel de l'abbaye de Saint- Martin de Tournai. La saisissante ordonnance place le proconsul Tétrade sur un balcon de marbre d'où il contemple le miracle ; nous retrouverons un rappel de cette mise en page dans le gigantesque tableau de Mayence : Jésus parmi les Docteurs. Certes les réminiscences de Rubens ne sont point entièrement bannies : regardez ce saint Martin mitré, avec sa chape pesante aux superbes cassures, puis ce possédé qui se souvient du Christ de la Mise en Croix de Notre- Dame. Mais le coloris de Jordaens découvre son individualité dans la manière de conduire sans choc l'œil du spectateur tour à tour sur les muscles des athlètes rougeauds qui maîtrisent le démoniaque, sur les brocarts du saint, sur le grand tapis oriental qui empourpre le balcon, — admirable tache qui tout à la fois crève et renforce la toile, — sur la houppelande qui enveloppe le proconsul d écarlate sombre, sur le perroquet que nous retrouverons souvent et qu'un serviteur maure tient au poing. Le rouge circule partout comme une flamme, un rouge nuancé, calculé, interprété ; si Rubens peignait avec du sang, Jordaens peignait avec du feu.
Dans la joie de se proclamer, cette individualité du coloriste tombe dans l'excès. Mais voici qu'elle va connaître
une harmonieuse possession de soi dans un groupe d'œuvres religieuses dont les Quatre Evangélistes du Louvre semblent la page culminante. Le tableau est en France depuis Louis XIV. Sans conteste, c'est le plus beau Jordaens du Louvre. Le maître y rencontre des accents rares pour l'éloquence des visages, et le saint Jean surtout captive par son attitude de respect juvénile. Saint Marc, méditant et tenant sa barbe, est un beau sexagénaire, tandis que saint Mathieu est un vrai paysan des polders anversois. Le coloris ne connaît ni obstacle, ni défaillance. Dans sa draperie blanche, le Précurseur semble revêtu de lumière; et autour de ce foyer tranquille vibrent comme des harmoniques les notes des chairs, des fourrures, des étoffes, de la tenture pourpre où se détachent Luc et Mathieu. Sûrement l'Italie venait d'apprendre à Jordaens l'art de condenser l'émotion dans une figure, et d'apporter du style dans le coloris même. Ce n'est pas encore Caravage qui a touché le maître flamand ; mais sans doute est-ce quelque Vénitien — le vieux Bassan, Giorgione ou Tintoret.
Une Tête d Apôtre , du musée de Bruxelles, semble une étude pour le saint Mathieu des Quatre Evangélistes. C'est le même vieillard des régions scaldiques ; il lève les yeux au ciel; mais ses chairs rouge-brique, sillonnées de vifs rehauts, la broussaille de sa chevelure bouclée, le gris sale de sa barbe, ses mains lourdes, son cou énorme le disent créé pour le labour et non pour l'extase. Admirable étude d'ailleurs. D'autres musées en possèdent des répliques de valeur moindre ou des copies : Grand, Cassel,
Cliché Alexandre.