‹ JordaensChapitre 8 sur 11 · MYTHOLOGIE ET ALLÉGORIE · texte numérisé non relu

MYTHOLOGIE ET ALLÉGORIE

Waagen déclare que Jordaens ne fut pas heureux dans le genre mythologique. Nous nous garderions bien d'exprimer une opinion aussi absolue. Ainsi que nous l'avons fait jusqu'à présent, nous dirons les grandeurs et les faiblesses du peintre à mesure que ses œuvres se présenteront. Il ne saurait être question ici, en l'absence presque totale de dates, d'établir dans notre examen un ordre rigoureusement chronologique. Nous tenterons seulement de constituer quelques groupes d'œuvres correspondant aux diverses phases de la carrière du maître.

Dans une première période, Jordaens est tour à tour disciple de Rubens et des Italiens, tout en laissant apparaître souvent sa connaissance de la détrempe. Le Silène ivre entouré de Bacchantes et de Satyres, du musée de Dresde, Vénus et Cupidon cachés dans une grotte, du musée de La Haye, Apollon et Marsyas, du Prado, ne font que reproduire des œuvres de Rubens. Méléagre et Atalante, le

beau Jordaens du Prado, rappelle fort les chasses et les combats du chef de l'école anversoise ; c'est une œuvre mouvementée, bien étoffée, d'un coloris frais (les tonalités du premier plan sont de la main du water-schtlder) , avec une admirable figure centrale de femme découvrant son sein. On voit également au Prado une Off rande à Pomone, de dessin sobre, de facture simple et de tenue italienne, du moins dans la figure de la déesse, très belle sur son piédestal fleuri et qui nous regarde avec une indifférence sculpturale, tandis que les rustres qui poseront pour les Nativités du maître lui apportent leurs offrandes.

Le peintre des cartons de tapisseries, forcé de dessiner les contours avec netteté et de préciser les surfaces jusqu'à la sécheresse, se retrouve encore dans l'allégorie de la Fécondité, du musée de Bruxelles : « considérée comme le chef-d'œuvre de Jordaens », selon le catalogue de Wauters, c'est l'une des toiles les plus écrites du maître. Le dessinateur ne fut jamais plus ferme ni plus attentif; le faune ployé sous l'énorme bouquet de légumes et de fruits, les nymphes du premier plan, le satyre portant sur ses épaules un enfant nerveux, sont des morceaux d'une pureté classique. Aucune redondance, aucune lourdeur charnelle dans les beaux nus féminins ; aucune truculence abusive dans le groupe des paysannes accompagnées d'une merveilleuse fillette. Le tintamarre anversois se signale à peine dans la flore qui est de Snyders^ Mais les tonalités généralement mates du tableau nous font presque regretter les rutilances habituelles de l'école. Jordaens place la scène

en plein air, dans un ciel bleu ; et le chef-d'œuvre nous prouve justement que l'atmosphère naturelle n'était point celle où se mouvait naturellement le génie du maître. Un pendant de cette Fécondité est conservé dans la Manchester-House ; c'est également une œuvre de premier ordre, et l'on peut rapprocher de ses toiles capitales une belle Diane au bain, du Prado, d'un coloris frais, un peu monotone, mais qui s'anime dans le fond d'architectures pompeusement ordonnées, puis quelques œuvres du musée de Gand : Apollon et Marsyas jugés par' Midas. Satyres offrant des fleurs et des fruits à des Nymphes. et surtout une très belle étude où l'on voit des Têtes d'hommes qui ressemblent fort au Satyre à l'enfant de la Fécondité de Bruxelles. Dans toutes ces œuvres, Jordaens. malgré tout, reste tributaire de Rubcns ; un joli tableau de la galerie de Dulwich : Berger et Bergère, nous apprend qu'il a aimé aussi les compositions mythologiques de van Dyck. 11 a fait plus. Il a tenté de rivaliser d'élégance et de mièvrerie avec le « beau cavalier d'Anvers » dans un autre tableau au titre significatif et qu'à vrai dire nous ne connaissons que par la gravure de Neefs : Cor y don cl Sylvie.

Là n'était point le chemin de Jordaens. Nous trouvons le maître tout entier dans un second groupe d'œuvres dont l'insigne tableau du musée de Bruxelles : Pan et Syri//.r. est l'archétype. Le dessin des figures y est contenu, sans emphase. La nymphe arcadienne, émergeant des roseaux comme une Heur de lumière, est d'une juvénilité faite

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exclusivement de grâce. Pan, nerveux et agile, le fleuve Ladon au premier plan, n'exhibent pas encore des poitrines et des bras bossues de chairs énormes. Mais le coloris mobile et brûlant nous introduit au cœur de Fart jordaenesque. Les torses masculins se brunissent d'un haie doré qui va jusqu'au rouge dans les mains (chez Jordaens les mains des hommes sont presque toujours d'un rouge vif et gardent par relativité une valeur normale dans l'ensemble). Le corps de Syrinx, peint d'une brosse à la fois légère et ferme, sa chair radieuse, ses joues rosées, le flot brillant de sa chevelure sont mis en valeur par les notes plus sombres des roseaux et du ciel bleuâtre que dramatise un nuage. L'avant-bras, d'une délicatesse infinie, sort du cadre, et rien de plus subtile que les ombres qui courent sur la poitrine, caressent les creux de la gorge et doucement vont modeler la tige élégante du cou. Des deux Amours, l'un tient une torche, — et soyez certains que c'est pour justifier le luminarisme de la toile (l'Italie n'y est point étrangère), le chiaroscuro que Jordaens va chérir et qui jette ici, comme dans Suzanne et les deux Vieillards, comme dans les Evangélistes du Louvre, son premier rayonnement, mer veilleux en sa nouveauté.

Un Pan gardeur de chèvres du Ryksmuseum d'Amsterdam (réplique à la pinacothèque de Munich) a les mêmes qualités de mesure dans le dessin et l'ordonnance, et la même séduction de coloris. L'atmosphère de poésie en est exquise; les lèvres glabres du jeune dieu ont quitté un instant la flûte traversière, et le beau musicien, se tournant

vers nous, semble nous invitera écouter les notes qui s'attardent dans les ondulations du paysage. Les chèvres, les moutons, les arbres décoratifs dont l'échancrure laisse fuir l'horizon, sont d'une beauté paisible et heureuse; l'âme agissante du inonde se berce, ici, du plus doux rêve. C'est du Jordaens apollinien. Il est infiniment rare. Le Jordaens dionysien ne tarde pas à apparaître dans L Enfance de Bacchus (musée de Cassel), Jupiter nourri du lait de la chèvre Amalthée (Louvre), Le Repos de Diane (Ermitage), La Femme de Candaule (musée de Stockholm) qui complètent le second groupe. Disons un mot de ces différents tableaux. Celui de Cassel est célèbre, sans doute pour l'originalité de certaines ligures : le Sylvain qui accorde ses pipeaux à l'ombre des pampres, le petit Bacchus qui criaille (quelque gros neveu de Jordaens) et la bacchante délurée H line qui l'accompagne. Le Jupiter du Louvre est moins expressif; mais la couleur en est très riche ei les carnations ambrées s'opposent avec bonheur aux fonds sombres du paysage, lequel fait songer, avec ses collines lointaines, à quelque belle tapisserie, ce dont il ne faut point s'étonner chez Jordaens. De toutes les toiles du maître, c'est le Jupiter du Louvre qui a reçu la meilleure interprétation gravée, Bolswert y a trouvé l'occasion d'un puissant chef-d'œuvre; le Pan gardeur de chèvres lui a d'ailleurs inspiré une gravure de valeur presque égale. — La verve dionysiaque de Jordaens commence à déborder dans le Repos de Diane de l'Ermitage. Il ne reste plus qu'un pas à franchir pour oser les audaces du tableau de Stockholm : La Femme de Candaule, peint un

peu avant 1648. En digne Anversois du xvne siècle, le maître n'a vu clans la mésaventure du vaniteux monarque lydien qu'un prétexte à peindre de belles chairs. 11 a modelé un merveilleux corps déjeune femme grasse, dont les chairs lumineuses et un peu lourdes rayonnent sur l'équivoque décor. Jordaens aimait fort cette œuvre; il la reproduisit dans le tableau de la pinacothèque de Munich : la Chambre des Arts (œuvre achevée après sa mort par d'autres peintres anversois) qui montre une Muse (la Peinture ?) peignant la même reine de Lydie. Graveurs et peintres copièrent ensuite à l'envi ce sujet où l'artiste ne méditait pas encore de reviser la Loi humaine par de nouvelles interprétations de la Loi divine...

Ce n'est que très tard que le diable se fit ermite... Sa verve devint même du délire dans une nouvelle série : Triomphe de Bacchus (musée de Bruxelles), Neptune et Amphitrite (galerie d'Arenberg), Silène ivre (galerie Liechtenstein), etc. Le tableau de Bruxelles garde encore tout l'éclat de la grande manière jordaenesque ; le cortège de nymphes oréades, d'œgypans joueurs de sistres, de silènes ventrus, de satyres escaladant les collines, baigne dans l'or d'un soleil couchant qui enflamme avec générosité la forêt et le tempietto orgiastiques. Le tableau de la galerie d'Arenberg est, au contraire, dans la manière sombre ; la Syrinx du musée de Bruxelles y reparaît sous les traits d' Amphitrite, tandis que le Neptune à florissante bedaine qui s'empare de la déesse est tout simplement... Adam van Noort que l'on sera moins surpris de rencon-

trer un peu plus vêtu dans les nombreux Banquets de son gendre. Le Prométhée du musée de Cologne doit être de la même époque. Un grand diable de débardeur anversois, la carcasse bombée de muscles baroques, se démène avec fureur et braille à pleines mâchoires; l'aigle énorme dont les ailes se déploient sur toute la largeur de la toile serait de Fyt. Jupiter chez Philémon et Beaucis ( musée de Vienne) remet en scène le bon van Noort qui apporte des fruits à ses hôtes et leur offrira sans doute ensuite quelques pans du chapelet de saucisses pendu au manteau de la cheminée. Ce tableau gravé par Nicolas Lauwers était, pourWaagen, le chef-d'œuvre mythologique de Jordaens; le grand critique ne se souvenait plus de La Fécondité de Bruxelles ni de son pendant de Manchester- House, et sans doute ne connaissait-il point l'incomparable Pan et Syrinx...

Notre liste desallégories ne serait point complète sinousne disions un mot delà superbe toile du musée de Bruxelles : Vanitas. Après l'avoir considérée de tout temps connue une œuvre capitale du maître, on y veul voir à présent un tableau peint par Boel, auteur assez obscur de quelques natures très mortes. Jordaens n'aurait peint que les figures; c'est lui laisser la plus médiocre part de la composition. [Le Temps qui souille sur les vanités, et l'Amour qui souille des bulles de savon sont assurément du maître, de sa moins bonne époque, quand il peignait creux et noir. Les accessoires, par contre, composent le plus merveilleux des bric-à-brac, le plus fantastique des étalages d'antiquaire.

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La facture est, par places, un peu minutieuse pour être de Jordaens. Mais ce tableau ne serait-il pas une étude d'accessoires, très poussée, que le maître aurait longtemps gardée dans son atelier, et que plus tard, à la demande d'un bon acheteur un peu pressé, il aurait étoffée de deux figures allégoriques, expédiées avec une visible hâte?

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