‹ JordaensChapitre 9 sur 11 · PROVERBES. « BANQUETS. » PORTRAITS · texte numérisé non relu

PROVERBES. « BANQUETS. » PORTRAITS

Notre analyse des œuvres religieuses, décoratives, mythologiques ne nous a pas dit suffisamment pourquoi l'art jordaenesque est comme une pulsation de l'âme flamande. Les Proverbes, où se complut le maître, nous seront une première initiation : les Banquets achèveront de nous instruire. Tout de suite la célèbre série de tableaux où Jordaens raconte, avec diverses variations, l'anecdote antique : Le Satyre et le Passant, nous mène aux sources populaires et locales de son génie. De cette fable, remise sans doute à la mode par les humanistes, Jordaens fait un conte des Flandres, qu'il situe dans une grange ou sous une tonnelle de son pays; les acteurs en sont ses proches : sa femme, la florissante Catherine, entourée de sa marmaille; sa bellemère, toute ratatinée mais prompte encore à remplir les verres; puis des disciples, gaillards râblés et rougeauds, trop heureux de poser pour le maître. Ces naturels des polders conservent le plus vigoureux accent brabançon dans le conte latin; ils s'attablent devant des soupes fu-

niantes et des brocs pansus. Du coup le pays des kermesses commence à se reconnaître en Jordaens.

Je nesais'si c'est par une persistante inadvertance, ou pour d'improbables raisons de morale, ou tout simplement, comme je le crois, avec une intention de pittoresque que le maître a, si l'on peut dire, interverti les facteurs de l'action. Dans la fable, le voyageur transi de froid, mourant de faim, entre chez le satyre qui va s'attabler avec sa famille. Invité à partager le repas, le passant réchauffe d'abord ses doigts et, de la môme haleine ensuite, refroidit son potage. Le satyre s'en étonne et invite le pauvre hère à reprendre son chemin. On connaît son discours, noté par La Fontaine :

Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid.

11 est clair que Jordaens, lui aussi, s'en prend aux gens à double face. Mais c'est le satyre qui devient chez lui le chemineau et c'est toujours le villageois, attablé avec les siens, qui reçoit le « sauvage » au franc parler. C'est donc une erreur d'appeler ces compositions, comme on le fait parfois : Le Satyre et le Passant ; il faut toujours dire : Le Satyre et le Paysan.

Il est assez difficile de classer ces tableaux; il faut les admirer en bloc. Il en existe douze exemplaires à ma connaissance, un à Budapest, deux au musée de Cassel, un à Munich, quatre à Bruxelles (musée et collections Gels, de Wouters, de Beauffort), un à Vienne, un à Saint-

Pétersbourg, un à Berlin, un en Angleterre (ces deux derniers dans des collections particulières) et un à Strasbourg, le seul qui soit daté : 1652. Ces tableaux ne sont point d'égale beauté. La version de Municb est la plus belle ; le satyre y est délicieusement sardonique, fin gouailleur, méphistophélique; c'est le diable des légendes flamandes. Les deux vieux qui lui font face sont suspendus à ses lèvres ; à ses côtés, sourit avec quelque méfiance une jeune fermière aux joues lisses — admirable figure qui semble un Yermeer de Delft agrandi. Au musée de Bruxelles l'anecdote est placée en plein air dans l'atmosphère lourde et déjà voilée d une fin de jour. Le masque du satyre — quelque antique traduit par Jordaens — contraste avec le visage rond, gros, rouge, bouffi du rustre qui reçoit sa leçon sans s'arrêter de souffler, tandis que sa femme, Catherine van Noort, nous montre son visage mûr et bonasse. Dans le tableau de la galerie Liechtenstein, le paysan est encore un gros bâfreur, soufflant sur sa cuiller; son visage bardé d'un énorme menton, arrondi comme un fromage, gonflé à crever, exprime à merveille que toute son énergie est au service de sa goinfrerie. L'une des deux versions de Gassel reproduit la scène du musée de Bruxelles, en supprimant le... satyre; l'autre version de la même pinacothèque est encore plus inattendue. Le satyre vieilli et veule tient de vagues propos ; sa barbe en désordre empeste le vin, tandis que les paysans, cette fois, sont moins caricaturaux. Le même satyre adipeux, ridé, bedonnant, avec des pampres flétris sur sa face vineuse, reparaît dans le tableau de la col-

leetion Cols, où le paysan, avec ses jambes nues qui ont la couleur de la glèbe brûlée et sa veste rouge (une grande tache d'une audace extrême où modulent discrètement quelques ombres), est un puissant morceau. Vosterman a gravé cette belle page — dont la plupart des éléments se retrouvent dans la chaude version de Budapest, — tandis que Neefs a gravé le tableau de l'Ermitage, d'une facture plus pesante et où le paysan a une bonne tête de maroufle sympathique.

C'est seulement par les belles gravures de de Jode et d'Alexandre Voet que nous connaissons d'autres figures satiriques du maître : La Folie tenant un hibou, La Folie tenant un chat, La Va?iité.M. Cels possède deux toiles qui me paraissent interpréter le dicton : Si Jeunesse savait, si vieillesse pouvait; d'un côté, un jeune Thomas Diafoirus anversois repousse les gentillesses d'une jolie chambrière, tandis que d'autre part, à la grande joie de la Folie, un vi eillard sentencieux, Adam van Noort, accable d'ennui une jolie Agnès qui relève distraitement ses boucles blondes. Cette fois d'ailleurs l'esprit l'emporte sur la matière... Mais Jordaens va prendre une magnifique revanche dans un proverbe de Flandre : Soo d'oucle songren, soo pepen de jongen: Comme chantent les vieux, piaillent les jeunes, c'est-à-dire les jeunes feront comme les vieux, — vérité observée depuis Aristote, lequel avait déjà dit que de tous les animaux l'homme est le plus imitateur. Cinq toiles de Jordaens (Anvers, Dresde, Berlin, Munich, Louvre) illustrent ce phénomène immémorial. Le tableau d'Anvers est le plus délicat, le plus riche, le plus savoureux des

chefs-d'œuvre. Catherine préside, un peu plus flattée et transformée peut-être. Ah î la resplendissante patronne, avec sa chair de lait rosé, son nez fin, ses cheveux ensoleillés qui s'échappent de la toque hardie, sa gorge épanouie et bombée sous les étoffes transparentes ! Son père et sa mère chantent aux deux bouts de la table; ses deux enfants soufflent dans des musettes : soo pepen de jongen^ et un valet, admis au concert, soutient les voix du bourdon de sa cornemuse. Toute la bourgeoisie anversoise apparaît ici avec son amour de la musique, de la bonne chère, des beaux meubles, des beaux tapis, des belles filles. Le Satyre et le Paysan nous avait promené dans le décor de la Flandre rustique; c'est l'opulence de nos vieilles cités qui emplit ce chef-d'œuvre et enchante notre imagination. Et cela bien plus par la beauté du coloris que par la multiplication des accessoires. L'ensemble est même d'une tonalité volontairement contenue ; le visage éclatant de Catherine et la cornette blanche de la mère y jettent plutôt une tache un peu vive. Mais le peintre a vite fait de se maîtriser, et son amour des contrastes lumineux n'est pas encore tel qu'il puisse détruire l'équilibre de cette scène évoeatrice, toute chaude de notre cordialité d'autrefois.

Par degrés, les fables, proverbes et dictons jordaénesques nous ont découvert la communion du maître, avec sa race. Les Banquets des Rois nous apportent' la révélation dernière. Ils sont illustres ; le maître leur doit sa popularité ; nous avons dû nous contraindre pour ne point les citer vingt fois ; il suffirait de les connaître pour connaître et

pour aimer Jordaens, et s'ils ne peuvent faire soupçonner les trésors de religiosité tendre, d'ardeur dramatique et de grâce virginale qui s'accumulent inépuisablement dans l'àme flamande, ils décrivent avec une force qui touche à l'épique la vie et la spendeur matérielles des Flamands. Le réalisme du maître ne s'y contient plus ; les scurrilités abondent; l'ordonnance ne connaît plus de lois ; l'excès seul est la règle. Mais cela même place les Banqueta dans les sphères du lyrisme supérieur. Ce n'est plus la vie des campagnards, ni l'aimable confort des existences bourgeoises qui £e lisent ici; c'est le bouillonnement des artères flamandes, la violence des tempéraments sanguins, le feu déchaîné d'une jeunesse vigoureuse et sans frein qui se concrétisent. Divine comédie à leur manière, les Banquets de Jordaens chantent, avec la plus lyrique des couleurs, les joies flamandes des paradis terrestres. Dévote et laborieuse, la Flandre lâche ses bondes en temps de kermesse ; elle boit, boit encore ; une béatitude forcenée l'égaré dans un rêve de sang et d'irrépressible joie charnelle; son mysticisme soudain voit rouge. Les emportements sublimes de Fai t flamand n'ont été souvent qu'une transposition de cette frénésie ; Rubens l'a partagée en peignant sa merveilleuse Bonde du Louvre, et nulle peinture anversoise ne spiritualité mieux que les Banquets de Jordaens cette folie grossière par où l'homme connaît des plaisirs de dieu.

Le rite de la fève, répandu un peu partout comme on sait depuis le paganisme, était jadis en particulière faveur

dans les familles flamandes et wallonnes. On faisait sept heures long et sept heures large, disaient les campagnards, pour aller le jour de l'Epiphanie s'asseoir à la table de ses parents. Presque toujours, au dessert l'aïeule découpait le gâteau et celui qui trouvait la fève sous la dent était roi. Il choisissait sa reine, son chambellan, son dégustateur, son échanson, son écuyer tranchant, son musicien, son page, son fou. On le couronnait d'un diadème de carton; il était maître de la table où, comme le disent de vieilles Dietsce Rime, on prenait librement « délicieuses gaufres et riz au lait, et aussi grasses crêpes, rôtisseries sucrées et autres desserts ». Fréquemment le vacarme des assistants était dominé par ce cri : « Le roi boit! » Et aussitôt tout le inonde de boire pour éviter une amende! C'est l'instant que Jordaens a le plus volontiers reproduit. Ailleurs encore un tirage au sort décidait de la répartition des rôles ; ou bien on distribuait au hasard les « billets des rois » que chacun dépliait pour connaître le personnage qu'il avait à jouer. Quelques-unes de ces coutumes sont toujours vivaces dans les provinces de Wallonie et de Flandre ; on imprime encore des billets de rois où des vers de toute antiquité accompagnent les vignettes et nous parlent exclusivement de mangeailles, de beuveries, de bombance.

Cette fête se célébrait-elle du temps de Jordaens avec le désordre furieux sublimifié par le maître ? Était-ce vraiment des saturnales chrétiennes que ces Banquets de la Fève dans les riches cités flamandes du xvne siècle?

JORDAENS. 101 On peut en douter. Jordaens a rassemblé dans ses ripailles monstres tous les siens : beau-père, belle-mère, femme, enfants, belles-sœurs, nièces, disciples. Mais il a peint leurs portraits dans une orgie imaginaire. Si la fête des Rois se célébrait chez lui, il ne devait point y tolérer les gestes incongrus auxquels s'abandonnent certains gaillards lâchés dans ses toiles ; il aurait jeté ces rustres dehors tout comme s'il se fût agi de son voisin l'orfèvre ; ses enfants à table ne se transformaient pas, je pense, en perpétuels mannekenpis ; et ses jolies nièces n'ignoraient pas à ce point la « vergogna ». Son palais ne vit point les scènes qu'évoquent ses toiles. C'est son imagination qui a tiré d'un thème pittoresque et traditionnel le retentissant poème de la Matérialité flamande.

Combien de fois Jordaens a-t-il peint le Banquet de la Fève? On ne saurait répondre. On compte actuellement dix versions du Roi boit : deux au musée de Bruxelles, puis un exemplaire dans chacune des galeries suivantes : d'Arenberg, Louvre, Brunswick, Cassel, Vienne, Devonshire-Chatsworth, Valenciennes et Lille (ce dernier d'authenticité discutable). Ici encore il est impossible d'établir un classement chronologique, et je dirai brièvement ce que me suggèrent les deux toiles qui me sont les plus familières: celles du musée de Bruxelles — une grande et une petite. Cette dernière est assurément l'un des plus prodigieux tableaux de genre qui soient. Adam van Noort, couronne au front, serviette au cou, secoué de rires, s'apprête à rafler son verre de Rheingau; Catherine Jor-

daens l'interpelle; elle... corrigeait autrefois son fils, mais un « braghettone » ingénieux a modifié son geste. Derrière Catherine s'assemblent la vieille van Noort dans sa chaise d'osier, le cornemuseux, une commère et un enfant qui braillent; de l'autre côté, on voit un drille exalté brandissant sa toque et son pot, deux jeunes Anversoises, une brune et une blonde, merveilleuses de blancheur miroitante, fleurs de chair illuminées d'un flux de vie charnelle, puis le fou, avec la toque de travers, et enfin, dans un coin, devant les jeunes femmes, un valet extraordinaire, sec et nerveux comme un soudard, qui vient de renverser brocs et flacons et s'est mis à beugler à tous poumons pour dominer le vacarme. On prétend que c'est le peintre en personne î Pourtant j'avoue que c'est devant cette étonnante figure de routier de guerre égaré dans une ripaille flamande que Jordaens m'a fait penser pour la première fois à Caravage. Et le coloris n'était point pour détruire cette impression. Certes le clair-obscur de Jordaens devient ici tout personnel; mais où, si ce n'est en Italie, trouve-t-il ce principe d'éclairage qui met un demi-jour artificiel dans le fond et l'entraîne irrésistiblement vers les contrastes arbitraires ? On peut grouper autour de cette audacieuse merveille : la version du Louvre, très harmonieuse, moins bruyante et qu'anime surtout la belle fille qui apporte les gaufres fumantes ; le tableau de la galerie d'Arenberg où l'heure du repas est un peu plus avancée, à en juger d'après le joyeux hébétement des convives parmi lesquels, outre Adam van Noort et Catherine

Jordaens, figure la Folie au chat que les graveurs nous ont fait eonnaitre ; enfin les tableaux de Brunswick et de Valenciennes, de dimensions moyennes comme ceux du Louvre et de la galerie d'Arenberg.

La grande version du musée de Bruxelles s'apparente aux Banquets de Vienne et de Devonshire-Chatsworth. Ce sont trois tableaux de richesse, de licence et d'importance presque égales. 11 ne s'agit plus cette fois d'une petite famille où règne une relative bienséance. Dans le tableau de Bruxelles, qui réunit le plus de personnages, voisins, amis, serviteurs sont présents. La ripaille rougeoie dans le rire épais, l'ivresse et l'impudeur. Le magister convivii est un vieillard apoplectique, au menton glabre et gluanl qui étouffe dans sa pelisse et sa serviette : des ivrognes viennent d'entrer menant tapage d'enfer et menaçant les commères de leurs embrassades avinées. Deux vieux restent insensibles à cette invasion et, de même, le drôle ivre mort qui près d'eux perd toute retenue et cuve son vin avec l'assistance de sa très jolie femme. Et toul cela est d'une magnificence sans limite avec son cadre et ses accessoires que Jordaens a peints vingt fois : la (apisserie bleue du fond, la fastueuse vaisselle de cuivre et de grès, la fenêtre croisillonnée et la porte ouverte où perche un inévitable perroquet. L'àme de Gargantua flotte dans l'air et non celle du famélique Villon ; la franche repue n'est point jouée dans quelque sale auberge par de pauvres rimeurs maigres comme chimère, mais dans une demeure patricienne par les parents, les hôtes et la vale-

taille du très illustre et très merveilleux maître-ès-peintures et godailles : Jacques Jordaens d'Anvers.

Je l'ai dit, pour ces Banquets l'artiste voit son entourage dans le rêve de son génie ; c'est tellement vrai que lorsqu'il peint les portraits des siens, de ses amis, de ses contemporains, il nous montre de braves gens, très bien portants sans doute, bien en chair et de structure solide, mais fort pénétrés de leur importance et soucieux de leur dignité. Et nous voici finalement en présence de Jordaens portraitiste. Il ne semble pas que le maître ait éprouvé grande prédilection pour ce genre. Il estimait le sort du portraitiste en général pitoyable, et Weyermann rapporte plaisamment ses doléances. Nicolas Maas était allé voir Jordaens à Anvers. Le maître flamand reçut son confrère hollandais « avec une cargaison de compliments et des centaines de protestations ». Cet orage passé, Jordaens demanda à Nicolas Maas quel était son genre. Mais à peine le visiteur eut-il répondu : le portrait, que l'Anversois s'écria : « Bon Dieu, confrère en toile et couleurs, êtes-vous peintre de portraits ? Mais alors vous mériteriez que j'allasse m'asseoir à vos côtés et pleurer avec vous. » Je ne sais si Jordaens avait à se plaindre de ses clients ; en tout cas il fut grand portraitiste et devait l'être, peignant sans cesse ses parents, sa femme, ses enfants, ses serviteurs, ses élèves. Ses portraits proprement dits sont très souvent aussi des œuvres de premier ordre. Il figure lui-même avec sa femme et ses deux fdles dans une admirable toile du Prado, œuvre contenue, délicate, pleine de sentiment.

CJiché Haufstaengl.

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