LA CÈNE
de sa vie le peintre ne cherche plus ses effets que dans l’opposition des jours et des ombres, en laissant dominer le noir. S’il se rencontre encore des chefs-d’œuvre pendant cette période, d’autres tableaux de cette époque sont plutôt déplaisants, négligemment peints par le maître ou exécutés en majeure partie par ses élèves et auxiliaires.
Le musée d’Anvers possède trois tableaux que je classerai parmi les productions des douze dernières années de Jordaens.
La Cène. — La Cène est le premier de ces trois tableaux; il compte parmi les chefsd’œuvres du maître. Dans une salle aux proportions grandioses, dont le fond est percé d’une porte et de deux fenêtres, a lieu ce banquet mémorable entre tous. A droite une fenêtre ouvre une échappée sur la campagne; une draperie rouge est accrochée vers le plafond à gauche. Ils sont treize convives: le Christ préside derrière la table; Judas en face de lui. Le Sauveur fourre un morceau de pain dans la bouche du Traître; le geste est assez trivial et le fourbe aux cheveux roux happe ce pain avec une avidité encore plus grossière. Le bras gauche de Judas s’appuie sur la table; la main droite caresse la tête d’un chien brun. Les apôtres s’entretiennent par groupes; un groupe de trois à gauche, un autre de quatre et deux de deux à droite. Jésus a prononcé cette parole: „En vérité, en vérité je vous le dis, un d’entre vous me trahira” et à la demande de Jean: „Qui est-ce?” il a répondu: „C’est celui à qui je présenterai du pain que j’aurai trempé.” Et ayant trempé du pain il le donna à Judas Iscariote fils de Simon (1). Il y a un instant les Apôtres s’entretenaient paisiblement; la parole et le geste du Christ les ont surexcités. On les entend se récrier: „C’est donc lui le traître! Qui l’aurait cru!” Leur surprise et leur émoi ont animé et varié leurs groupes et l’uniformité des lignes a été rompu. Toutes les têtes sont celles de travailleurs ; des figures énergiques sans grossièreté mais aussi sans haute intelligence ; presque tous grisonnants, entre deux âges; rien d’ascètes, de patriarches, de penseurs, mais des gens de la masse des croyants aux visages pittoresques. Judas seul est franchement laid; les autres sont sains de corps et d’esprit. L’agitation intérieure ou extérieure de cette tablée contraste avec le calme de l’heure vespérale. L’un s’informe avec curiosité, l’autre s’anime dans ses explications; un troisième s’attendrit et s’indigne.
Ce qui frappe le plus dans ce tableau c’est l’éclairage. Il est double: la lumière du soleil couchant pénètre par l’arcade ouverte à droite et se projette le plus vivement sur le groupe des trois apôtres; puis elle va frapper plus discrètement Judas, dont la tête est vigoureusement ombrée et les jambes encore davantage. Le milieu de la scène est éclairé par un lustre à douze branches suspendu au plafond; cette clarté tombe sur le Christ et sur le groupe des quatre apôtres à gauche. Ces lumières, aussi bien celle du lustre que celle du soleil sont tempérées; elle décroît graduellement de gauche à droite avec de multiples combinaisons d’ombres et de reflets. Nulle part elle n’éclate en tons bien clairs, mais nulle part elle ne présente des tons fort sourds. Une ardeur discrète est répandue sur le tout avec des flambées cuivreuses dans les parties claires et des teintes bronzées dans les parties sombres. Tout l’arrière-plan est dans le crépuscule; toutes les figures de ton brun sont estompées d’ombres. La peinture est extraordinairement large, sans poli, plutôt appliquée à grand coups que délayée au pinceau; sans fermeté dans les chairs, mais moelleuse, tendre, d’une couleur pétrie et pour ainsi dire patinée. Les contours sont effacés et affaiblis ; des masses fondantes et des taches de clarté se détachent sur des ombres compactes où
(1) Evangile selon Saint Jean, XIII, vers- 21—26.