LES PEINTURES DE SÉVILLE
Néanmoins cet apologiste de la matière se double d’un penseur, d’un philosophe. Les meilleures têtes qu’il peignit sont celles de figures profondément méditatives, intensément expressives. Ses évangélistes, ses docteurs de la loi, ses vieux chèvre-pieds dans le Satyre et le Paysan, ses têtes d’apôtres et de philosophes proclament à toute évidence combien ce truculent brosseur de belles animalités lisait aussi profondément dans les âmes. Si ses personnages resplendissent invariablement de lumière et de couleur, si l’univers n’a pour lui d’autre raison d’être que celle d’un inépuisable trésor de tons prestigieux et de délicieuses nuances dans lequel les brillantes ardeurs et les ombres frigides ménagent les oppositions les plus fantastiques, l’homme même lui offre bien souvent l’occasion d’une étude approfondie autant morale que physique; un modèle ne s’imposant pas seulement au peintre par la séduction des dehors matériels mais méritant aussi d’être lu, deviné et interprété dans le tréfonds de son âme et de son caractère.
N’a-t-il pas imprimé lui-même et sur son propre visage cette double caractéristique dans son portrait peint qu’il fit graver par Pierre De Jode? Il est solidement et même grossièrement bâti, avec sa longue chevelure broussailleuse, son épais visage, ses rudes pommettes; mais son œil est éveillé, son regard pénétrant; il a la tête d’un homme attachant peu d’importance à la mine mais qui tient à connaître la réalité et l’essence même des êtres et des choses. 11 ne semble guère se soucier des formes consacrées, des conventions et des idées reçues; il est le gaillard à suivre sa propre voie et à en agir à sa guise. S’il célèbre les anciennes coutumes c’est pour autant qu’elles lui permettent d’embrasser un monde pittoresque et original, mais jamais il ne consentira à répéter servilement ce que d’autres ont dit ou pensé avant lui; il voit l’univers par ses propres yeux et il proclame sans réticences les idées qu’il lui inspire et ce qu’il croit être la vérité.
11 en fut ainsi dans sa vie d’artiste et il en fut sans doute ainsi pour ses convictions. Quelque étrange et quelque téméraire que sa conversion au protestantisme ait paru à tout son entourage, il ne se préoccupa point de l’opinion publique et il n’hésita point à se séparer avec les siens de la religion prédominante. Il ne se laissa point intimider par la peine qu’il lui arriva d’encourir, ni par la haine et l’envie qu’il devait s’attirer par son indépendance, de la part des puissants et des dirigeants: il se conduisit selon sa conscience et il fit ce qu’il tenait pour équitable quoiqu’il fût pour ainsi dire le seul dans sa ville natale à braver l’opinion publique et à remonter le courant des idées reçues. Mais sa conversion n’exerça guère d’influence sur son œuvre d’artiste. Jusqu’à la fin de sa vie il continua à fournir ses clients de peintures de saints, de sujets évangéliques. Dans ces commandes il paraît avoir envisagé surtout la question commerciale et il exécutait ce qu’on attendait de lui tout comme son menuisier confectionnait ses cadres d’après les mesures livrées. A tel point que dans un Jugement dernier, peint en 1658, et qui se trouve aujourd’hui au Louvre, nous voyons Calvin faire le plongeon avec les autres damnés dans les abîmes éternels. Mais dès lors il traita de préférence des sujets empruntés à l’Ancien et au Nouveau Testament et il se complut tout à fait selon l’esprit protestant à commenter ses tableaux au moyen de versets bibliques, soit qu’il inscrive le texte même sur son œuvre comme dans sa Justice humaine basée sur la Justice divine, soit qu’il se borne à nous renvoyer au verset en question comme dans la Réconciliation avant l'Offrande du Musée de Gand, dans le Christ et les Pharisiens de Lille, et dans quantité de dessins.
Les peintures de Séville. — Nous ne sommes guère renseignés sur l’activité artistique de Jordaens depuis 1665. Après cette année une couple de tableaux seulement portent un
LES TABLEAUX D’OOSTERHOUT
millésime et on ne peut fixer la date d’autres œuvres qu’en les rapportant à des faits établis par des sources authentiques. En ce qui concerne le reste il faut s’en tenir aux indications fournies par les modifications introduites dans la manière même du peintre. A part sa conversion au protestantisme, il ne se produit que de rares événements notables dans sa vie privée. Les deux tableaux datés auxquels nous venons de faire allusion se trouvent dans le chapelle San José de la cathédrale de Séville, et tous deux portent le millésime 1669. L’un représente une Circoncision dont la composition offre certaine analogie avec la Présentation an Temple de Dresde, mais dont le format est beaucoup plus réduit (environ 150 cent, de haut sur 200 de large). Le grand prêtre se trouve de nouveau sous un baldaquin de velours rouge. Un autre prêtre, agenouillé devant lui, lui présente l’enfant Jésus. Un troisième prêtre descend l’escalier, Joseph et Marie s’agenouillent à l’avant-plan. A gauche et à droite du grand prêtre, deux enfants de chœur portent un candélabre avec cierge allumé. Plus bas se presse la foule dans laquelle on remarque un individu affourché
sur un âne. A droite une mère avec son enfant, et quantité de curieux. La lumière tombe sur le groupe du milieu et décline des deux côtés.
Un dessin appartenant au musée de Rotterdam représente une version assez fortement modifiée du même épisode.
Une Adoration des Mages fait pendant audit tableau.
Marie vêtue d’un manteau bleu est assise à droite, son enfant sur les genoux. Joseph s’appuie d’une main sur son bâton ; de l’autre il se découvre. Un des mages vêtu d’un manteau blanc richement bordé d’or, s’agenouille devant Marie; un serviteur, tenant un vase en or, est agenouillé à côté d’elle; le second mage, un gros homme en manteau couleur d’or, se tient derrière le premier; le roi nègre, coiffé d’un turban à aigrette, domine le scène qu’il contemple avec curiosité. A gauche deux porteurs de torches, des pages, un cheval et deux chameaux. Près du roi nègre un serviteur tenant un singe sur le poing, et un homme à cheval. A droite, des spectateurs parmi lesquels un gros boulot drapé de rouge; le bœuf est vautré par terre. Le tableau est de couleur opulente et de lumière variée. L’analogie avec le tableau d’autel de Dixmude est saisissante.
Les tableaux d’Oosterhout. — Voici l’événement de la vie de Jordaens qui nous permet de déterminer la date à laquelle il peignit quelques-uns de ses tableaux: 1636. Elisabeth Jordaens, béguine à Anvers, entra comme novice au couvent de Sainte-Catharinadaal à Oosterhout près de Bréda, dans le Brabant Septentrional. L’année suivante, quand Bréda fut tombé au pouvoir des Provinces-Unies, elle déposa le voile. En 1645 elle rentra au couvent,
LES TABLEAUX D’OOSTERHOUT
cette fois accompagnée de sa sœur Madeleine, également béguine à Anvers. Elisabeth mourut en 1646 en léguant au couvent une somme de 1000 florins, payable après la mort de sa sœur Madeleine, disposition confirmée par celle-ci. Après la mort d’Elisabeth sa sœur retourna à Anvers où elle décéda. Après sa mort, le prévôt du couvent d’Oosterhout réclama de ses héritiers les 1000 florins légués par Elisabeth et s’adressa à cette fin à Augustin Thyssetis et à Jacques Jordaens, tous deux peintres. Ceux-ci refusèrent de payer ladite somme, mais en 1673 ils y furent contraints par la justice. Il s’acquittèrent de la dette en payant une partie de la somme et en complétant celle-ci par trois tableaux: Le martyr de Saint Quirin; l'Adoration des mages et Saint Norbert recevant le costume de son ordre; probablement un ou deux de ces tableaux avait été peint par Jordaens. Le premier est perdu; les deux autres se trouvent encore dans le couvent en question (1).
J’ai tenté de voir ceux-ci mais j’y suis à peine parvenu. Le couvent est fermé aux visiteurs masculins et pour me montrer les tableaux il fallait les transporter dehors; or ce déplacement ne fut possible que pour l’Adoration des mages; l’autre, le Saint Norbert, était trop grand pour qu’on pût le faire sortir de la salle dont il fait l’ornement. U Adoration des mages semble bien provenir de l’atelier du maître; mais il n’est pas de sa main et il ne nous apprend donc rien de sa manière en 1673. La Vierge est assise, l’Enfant repose sur ses genoux;
Jésus tient une globe terrestre, une couronne et une croix. Dans le ciel planent deux anges déployant une guirlande de fleurs.
A droite deux mages adorant l’Enfant; le premier est vêtu d’un manteau de brocard d’or, l’autre d’une robe rouge ; à gauche le roi nègre, tenant un encensoir d’argent. Dans le haut on lit: Psalm 38 v. 29: Et in templo ejns omnes dicent gloriam, un verset du psalmiste, que l’on chante généralement le jour des Rois.
Le tableau est tout a fait endommagé, fendu, déteint. Le fait étrange d’avoir mis un globe terrestre dans les mains de Jésus et surtout l’inscription biblique nous inclinent à supposer que si Jordaens ne peignit point cette œuvre ce fut tout de même lui qui la livra.
11 est établi en toute certitude qu’avec les années la manière de Jordaens devenait de plus en plus sombre: d’abord les ombres s’épaisissent et les figures sont entourées d’une bordure sombre; les couleurs éclatantes disparaissent peu cà peu et dans les toutes dernières années
SILÈNE, flore, ZÉPHIRE (Mad. Parmentier, Knocke).
(1) Eene kleine bijdrage tôt de Geschiederiis van J. Jordaens par F. W. (Vlaamsche School, XXIII, 178).