LE CALVAIRE
tableau emporté en 1794, donné par Napoléon Ier au Musée de Bordeaux et transféré de là dans la cathédrale de ladite ville où il se trouve encore.
Le Christ crucifié occupe le milieu de la toile; il lève les yeux au ciel et implore la merci de son père céleste. La traverse de la croix est extraordinairement courte de sorte que les bras du divin patient s’étirent presque perpendiculairement vers le haut. A gauche agonise le bon larron, qui se tourne contrit vers le Sauveur. Il a été attaché par des cordes à une croix en forme de T. De l’autre côté, le mauvais larron, a été fixé à un gibet de la même forme; il a les bras liés l’un à l’autre et cloués à la traverse de la croix, un bourreau est en train d’entraver les jambes fortement repliées. Au pied de la croix s’agenouille Madeleine. Elle porte une main au bois d’infamie et de l’autre elle se tient un linge devant le visage; elle porte une robe blanche sur laquelle se drape un ample et riche vêtement or et rouge. A droite Jean drapé de rouge, un bras sur la poitrine, l’autre sous son vêtement; près de lui Marie, en robe blanche sur laquelle est jetée une draperie bleu pâle ; tous deux contemplent douloureusement le Christ. A gauche un officier romain, casque en tête, en manteau jaune, montant un cheval blanc, et un bourreau tout nu, n’ayant que les reins ceints d’une draperie bleue, qui tient une éponge au bout de sa lance. En bas un cavalier dont on ne voit que la tête et aussi celle de son cheval. Derrière la croix un second cavalier. Vers le ciel autour du sommet de la croix quelques têtes d’anges dans une gloire.
Les figures se détachent nettement en tons chauds et comme rissolées sur l’arrièreplan sombre. Le Christ est livide avec des ombres gris foncé qui répandent comme de la suie sur son visage; les muscles des bras ressortent comme des câbles; de profondes ornières s’enfoncent entre les côtes, le bas des jambes prend déjà des teintes cadavériques. Les corps des deux assassins sont bruns et présentent de formidables paquets de muscles; surtout celui du mauvais larron, dont le dos montre deux bosses charnues séparées par une profond ravin. Les chairs du bourreau et de l’officier présentent aussi des ombres renforcées, des enflures noires, assombries. Des taches noires décolorent par places la robe de Marie-Madeleine, Marie et Jésus sont peints en tons clairs quoique l’angoisse soit exprimée en teintes brun sombre sur leurs visages. La robe rouge de l’apôtre bien-aimé est la seule tache de couleur éclatante dans le tableau ; la robe bleu pâle de Marie le seul ton clair.
Jordaens s’est manifestement rappelé la composition du Calvaire de Rubens, alors à l’Eglise des Récollets, aujourd’hui au Musée d’Anvers; il a adopté la même disposition mais il a tenu à interpréter à sa façon la détresse et l’horreur de la scène. La majesté de la figure principale a disparu; plus rien d’auguste dans la douleur; nous n’assistons plus qu’à une scène brutale de torture et d’affliction. Les personnages ressortent en tons ardents mais étouffés et pour ainsi dire spectraux sur les ténèbres du ciel. Le crépuscule amortit toutes les formes, émousse les parties saillantes, accentue les creux; les effrayants coquins aux côtés du Christ deviennent crapuleux; ce que cette détresse exciterait de compassion est répudié de parti pris; nous ne retrouvons aucune de ces têtes de caractère auxquelles Jordaens avait prêté une vie si superbe dans son tableau de Mayence en 1665. Il s’en est tenu à éclairer aux lueurs mourantes et mystérieuses de la fin du jour, à des clartés partant d’on ne sait où, de formidables masses de chair et d’amples pièces d’étoffes; il n’a pas voulu faire de beau mais de vigoureux ouvrage.
La première impression que produit l’œuvre est de la répugnance; en s’y arrêtant ce sentiment fait place à de l’admiration. La dernière fois que je vis le tableau cette double impression fut saisissante. La lumière matinale était encore assez faible quand j’entrai dans