‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 12 sur 142 · LES QUATRE ÉVANGÉLISTES · texte numérisé non relu

LES QUATRE ÉVANGÉLISTES

tenture du fond; le quatrième à l’extrême droite est drapé dans une étoffe lilas foncé bordée de fourrure; de la main gauche il presse son livre contre la poitrine et dans la droite il tient la plume avec laquelle il va écrire, il a une vieille tête énergique, ridée et parcheminée que nous rencontrerons souvent encore dans les tableaux de Jordaens.

De nouveau cette peinture vous frappe par sa robustesse, par la franchise avec laquelle les rides sont taillées dans la peau, les cheveux plantés sur la tête, par la crânerie avec laquelle les plis sont cassés. Le peintre est toujours le glorificateur de la force, le coloriste hardi et sûr, qui étale à l’avant plan la draperie blanche du jeune Évangéliste et qui possède assez de confiance en lui même pour faire harmoniser avec ce blanc crû les tons neutres et sombres des autres vêtements. Le ton diffère de celui de quelques tableaux antérieurs par sa clarté chaude et généreuse, et par la transition bien fondue des divers degrés de cette ardeur. La lumière, répandue à larges flots, est projetée avec violence sur le personnage en blanc poussé en avant, elle s’étale paisiblement, avec une force diminuée de moitié sur la draperie jaune-brun de gauche, elle tombe plus froide sur le vêtement sombre de droite, mais toujours en s’affaiblissant progressivement, sans sauts intempestifs et sans irritantes secousses.

Mais Jordaens se fait encore connaître sous un autre jour dans ce tableau, notamment comme peintre de tètes de caractère, comme liseur dans l’âme humaine. Tous les quatre évangélistes sont des hommes graves et réfléchis; trois d’entre eux sont brunis par le soleil, ridés par le rude travail autant que par les années; non des intellectuels mais de braves gens qui conçoivent sérieusement leur tâche, tout comme ils s’étaient sérieusement attelés autrefois à leur métier, qui s’efforcent de remplir dignement leur nouvelle et plus noble mission. Tous se plongent avec recueillement dans la lecture du grand livre, ils tiennent à apprendre avant d’enseigner. Les deux de devant sont littéralement absorbés dans leurs études et leurs méditations, le cadet porte le doigt à son menton, le plus âgé tourmente sa barbe comme s’il voulait contraindre sa caboche à plus d’attention; le vieillard, un peu en arrière, a l’esprit déjà plus fermé, la contention lui est plus pénible; il pèse ce qu’il déchiffre et ce n’est pas sans hésitation et sans tâtonnements qu’il se logera ces vérités dans la tête. Le troisième, le secrétaire, partage son attention entre ce qu’il lit dans le livre où il puise son enseignement et ce qu’il écrira dans le livre où il note ce qu’il enseignera aux autres; son esprit est tendu, son expression est animée comme chez quelqu’un aiguillonné par le souci de concevoir avec justesse et de rendre avec précision.

LA SAINTE famille (Dessin, Mr. Delacre, Gand).

DÉMOCR1TE ET HERACLITE

11 n’y a pas que la manière de peindre, il existe aussi des preuves plus matérielles, pour établir que ces quatre évangélistes appartiennent à ses premières œuvres, à celles qu’il peignit entre ses vingts et vingt-cinq ans. L’Évangéliste aux cheveux gris est le Saint Joseph de l'Adoration des Bergers de Stockholm, il a les mêmes traits dans les deux tableaux et dans tous deux aussi il appuie la main levée contre le dessus de la tenture. En outre ce tableau est un des premiers de Jordaens qui soient mentionnés dans un document. Les Quatre Évangélistes ainsi qu’une copie de ce tableau figuraient dans la succession de Pierre Lastman, à Amsterdam, le 7 juillet 1632. (1) Cette copie est probablement le tableau qui se trouve actuellement en la possession de M. Eberhard Clemens à Hambourg. Une autre copie appartient au comte de Harwick à Wimpole. (2) Une troisième se trouve dans le chœur de l’église Saint Jean à Malines. Une quatrième au couvent des Jésuites ci Tournai. Cette dernière copie présente une particularité: les autres sont peintes tout à fait dans la manière et la couleur de la première époque du maître, celle-ci est peinte au contraire dans la tonalité de ses dernières années; foncée avec de lourdes ombres, des couleurs coulantes : on dirait une des premières œuvres de Jordaens reproduites par lui même ou par un de ses élèves, vers 1660, dans la manière qu’il avait adoptée à cette époque.

Un de ces exemplaires, l’œuvre originale d’après le catalogue du Louvre, fut gravé par John Dean en 1776 lorsqu’il appartenait à V. M. Picot, et était attribué alors à Rubens et à Jordaens.

Dans la collection Von Speck (Leipzig, 1827) il y avait un tableau de Jordaens, les Quatre Évangélistes, avec un ange derrière l’un d’eux.

Le tableau du Louvre provient de la vente Philippe van Dijck (La Haye, 1753) et il appartint plus tard à Louis XVI, roi de France. (3) En divers endroits, notamment aux Musées de Bruxelles, de Gand, de Caen et dans plusieurs collections particulières nous trouvons des figures isolées peintes probablement par Jordaens pour servir d’études à ses Évangélistes, les personnages de son Abraham et Isaac du Musée de Hambourg sont des figures du même genre.

Jordaens avait eu un précurseur pour la peinture de ce sujet. L’art de ce précurseur était même apparenté au sien. Nous voulons parler de Joachim de Beuckelaer. De celui-ci le Musée de Dresde possède un tableau représentant les Quatre Évangélistes. Trois d’entre eux sont en train d’écrire, le quatrième lève la main. Les deux tableaux ne concordent ni dans la composition, ni dans les formes des figures; il n’y a que le caractère réaliste de Beuckelaer que nous retrouvons dans Jordaens. Celui-ci travaille, il est vrai, dans le genre de son prédécesseur, mais ses formes diffèrent des siennes et, de plus, il met plus de force dans l’expression et de fermeté dans la couleur.

Démocrite et Heraclite. — Le Démocrite et Héraclite du Musée de Brunswick présente plus d’un point de contact avec les Quatre Évangélistes. Le groupe consiste en un vieillard gras et membru, le bras droit accoudé sur le globe terrestre, la main gauche reposant sur celui-ci. Son torse pesant est nu, une draperie bleu violet couvre une de ses épaules. C’est Héraclite mécontent de la marche des choses de ce monde, il a la mine renfrognée et il

(1) A. Bredius et Mr. N. DE ROEVER. Inventaire des Beaux Arts, appartenant à Pieter Lastman, à Amsterdam, fait le 7 juillet 1632. (Oud-Holland IV, 15): „4 Évangélistes de Jac. Jordaens. — 4 Évangélistes, Copie de Jordaens”.

(2) Waagen. Art treasures in England, IV, 522.

(3) M. von Frimmel ( Blaetter fur Gemaelde Kunst, Heft I und II) prétend que le tableau est mal intitulé et qu’il devrait s’appeler Le Christ parmi les docteurs de la loi. Nous ne partageons pas cette opinion. D’abord le tableau fut toujours connu, et même avant 1632 sous son titre actuel; ensuite on ne saurait identifier le Christ de douze ans avec ce jeune évangéliste sur l’épaule duquel s’accoude si famdièreinent son voisin.

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