‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 13 sur 142 · DÉMOCRITE ET HÉRACLITE · texte numérisé non relu

DÉMOCRITE ET HÉRACLITE

détourne la tête avec découragement. Le visage et les mains sont d’un ton brun, une chaude lumière est répandue sur le bras et le coude droits. Démocrite s’appuie du bras gauche sur l’épaule d’Héraclite et laisse reposer sa main droite ouverte sur le globe terrestre, comme s’il voulait exposer à l’humanité sa conception optimiste de la vie. Il sourit à sa propre philosophie et se moque de l’humeur noire de son confrère. 11 a la tête bouclée et la barbe courte, le pli que le rire creuse dans ses joues est dur et profond comme une ornière. Le gros homme est peint avec soin ; le tout manque néanmoins de force et de profondeur, les ombres sont trop lourdes. Ce tableau fut probablement peint avant les Quatre Évangélistes quand le talent de Jordaens n’était pas encore arrivé à maturité. La figure de Démocrite rappelle de façon saisissante le modèle qui posa pour l’Évangéliste à la tête frisée, de même que Héraclite fait songer à l’Évangéliste au crâne dénudé, la main tourmentant sa barbe. Jordaens tenait à peindre une couple de têtes fortement caractérisées ; l’intention est visible mais la facture est restée en dessous des visées de l’artiste.

Le Musée de New-York possède un second exemplaire du même groupe; lequel figura dans une vente à La Haye, le 3 mai 1729. En 1855 il appartenait à P. A. Verlinden, d’Anvers, qui l’envoya cette année à l’Exposition de l’art ancien. 11 fut vendu chez Edouard Verbruggen cà Anvers, en 1868.

Dans une vente à Bruxelles, le 25 mars 1849, parut un Démocrite et Héraclite exposant aussi leur philosophie à la multitude.

Moïse faisant jaillir l’eau du Rocher. Carlsruhe. — Dès ses débuts Jordaens s’attaqua à des tableaux bibliques de grande dimension et comportant de nombreux personnages. Nous en connaissons deux: Moïse faisant jaillir l'eau du Rocher , qui se trouve au Musée de Carlsruhe, et les Disciples près du tombeau du Christ, au Musée de Dresde. Les deux tableaux présentent une particularité assez curieuse: ils ne représentent qu’un fragment de la scène. Dans le premier on ne voit ni le rocher que frappe Moïse, ni l’eau qui en jaillit; dans le second on ne voit point le tombeau du Christ, auquel se sont rendus

les disciples. Dans les deux tous les personnages se tournent vers la partie invisible de

la scène; dans le premier, vers la droite; dans le second, vers la gauche; disposition adoptée déjà jusqu’à un certain point dans les Quatre Évangélistes. Jordaens a voulu peindre chaque fois un groupe de personnages animés par une pensée commune, et cette pensée il ne l’a pas fait exprimer par une figure unique ou par quelques unes seulement, mais bien par tout un concours de gens émus de la même façon mais interprétant leur émotion d’autant de manières différentes. Chacun des groupes tient magistralement, et dans la composition de ses tableaux Jordaens a déjà réalisé un notable progrès. Dans ces œuvres il s’affirme comme un jeune artiste qui renouvelle la conception de l’histoire, qui puise dans le sujet ce que celui-ci comporte de vie, qui ne s’ingénie pas à traiter la donnée complètement mais qui en choisit la partie la plus émouvante, les côtés les plus humains, et qui réalise cette conception avec une volonté opiniâtre.

Dans le tableau du Musée de Carlsruhe Moïse se tient à droite d’un rocher dont on n’aperçoit qu’une paroi latérale; il fixe ses regards vers le ciel en implorant instamment le Tout-Puissant, comme illuminé par la confiance qu’il éprouve dans la réussite de son projet: en somme une véritable figure de conjurateur. Derrière lui se presse la foule en proie à des soucis plus matériels, attendant anxieusement la fontaine promise. A l’avant plan un jeune garçon, tout nu, vu de dos, une main levée, l’autre posée sur le bras de son père;

puis, le père, accroupi, vêtu seulement d’une draperie verte en guise de ceinture, et tenant

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