‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 14 sur 142 · MOÏSE FAISANT JAILLIR L’EAU DU ROCHER · texte numérisé non relu

MOÏSE FAISANT JAILLIR L’EAU DU ROCHER

une vache par la longe; derrière ce groupe, un jeune homme et une vieille dont on ne voit que la tête. Au milieu un vénérable vieillard drapé de rouge, un prêtre sans doute, tendant une main suppliante et levant vers le ciel son visage amaigri et contracté par la détresse. Plus à gauche, un jeune homme, le torse nu, le bras levé et qui, la bouche large ouverte, clame son impérieuse douleur; et encore un enfant éploré, soulevé par les mains d’un personnage invisible, un nourrisson rieur porté sur les bras de sa mère. Plus loin et à gauche on distingue deux pesants mufles de bestiaux et un chien sautant vers le jeune homme debout; dans le coin de droite deux moutons, sur le sol une cruche de cuivre et au dessus trois autres jarres portées sur la tête ou sur les épaules par des personnages invisibles.

Le tableau est tout à fait étonnant pour son époque; on le dirait peint d’hier. Il n’en existe pas un second dans l’œuvre de Jordaens, qui présente ce ton clair, voire aigu ; nulle

part on ne retrouve chez lui ce lilas clair de la tunique de Moïse. La chair nue du jeune garçon, celle de son père et celle de l’homme debout ont un éclat intense et tranchent, comme taillées au couteau, sur leur entourage. La lumière est vive et d’une blancheur crûe; les têtes du bétail aussi sont très appuyées avec des reflets d’une étrange fraîcheur et des tons grisâtres et sourds. D’autres parties semblent négligées ou détériorées, tels les têtes de moutons, les deux têtes à l’arrière plan et le chien bondissant. Nombre de bras et de jambes sont si capricieusement agencés qu’on ne parvient pas à démêler à quels corps ils appartiennent. Le tableau a certes été repeint, il n’y a pas longtemps; surtout dans ses parties claires. Autre particularité étrange : les modèles ne sont pas ceux qui posaient ordinairement pour Jordaens. Moïse, la figure principale ne se retrouve nulle part ailleurs, et les autres, pour autant qu’on puisse discerner leur traits, sont tout aussi insolites.

Et pourtant, il n’y a pas à en douter, l’œuvre est bien de la main de Jordaens et notamment de sa première époque. La façon dont sont peints les dos nus avec leurs muscles noueux, les renflements et les saillies bizarres des nuques, la virtuosité avec laquelle sont traités les mufles des bœufs, les frimousses de l’enfant rieur et de cet autre qui pleurniche, sont bien de lui. Le cou si contorsionné et le visage crispé du jeune homme ont été vus déjà dans Y Adoration des Bergers de Stockholm. En revanche nous rencontrons ici pour la première fois ces poitrines et ces dos nus qu’il peindra avec tant de prédilection, par la suite, comme de moelleux réflecteurs de la radieuse lumière. Pour la première fois aussi les animaux prennent une place si prépondérante dans ses compositions, et Jordaens fait pressentir déjà la supériorité qu’il acquerra sur tous ses rivaux comme peintre de ruminants, de chiens, de chats, de volatiles et d’autres animaux domestiques grands ou petits. Toute la peinture pour autant qu’on puisse encore la distinguer en dépit des

Page 1