LE MARTYRE DE SAINTE APOLLINE
sur un bâton et l’autre main montrant la statue de Jupiter, à laquelle il somme Apolline de rendre les honneurs divins. Près de la martyre une grimaçante tête de bourreau; dans le ciel huit angelets dont l’un porte une croix, et un ange plus grand, tenant la palme du martyre.
Comme d’autres tableaux d’autel de Jordaens celui-ci s’écarte notablement de sa manière habituelle. C’est de la peinture religieuse décorative; tout y est artificiel. Les personnages sont ordonnés de manière à remplir toute cette haute toile arrondie par le haut: en bas le chauffeur accroupi; au milieu les personnages principaux juchés sur une éminence ou montés sur des chevaux, tout en haut la statue du dieu et les anges. Aucune place ne demeure inoccupée; tous ces personnages encadrent la scène mais tous tourbillonnent autour d’elle d’autant plus que la plupart prennent une pose forcée et tourmentée: le chauffeur vu de dos et se prosternant pour attiser le feu; Sainte Apolline, dont la tête est tirée en arrière; le bourreau qui se penche sur elle; le cavalier qui se rengorge, le prêtre le bras levé et tendu, les angelets qui culbutent dans l’air et l’ange qui lance les pieds en avant, le cheval blanc la tête inclinée jusqu’au genou: tout est calculé en vue de l'effet et charpenté théâtralement.
Mais le tout n’en demeure par moins un tableau de superbe coloris. Au milieu de la toile rayonnent la martyre aux chairs blanches et à la claire draperie, le bourreau et les deux chevaux. Autour de ce groupe règne un encadrement de tons chauds et opulents, l’officier à la draperie rouge, le prêtre vêtu de bleu et de jaune d’or, le chauffeur au dos brun. Au-dessus la richesse des couleurs s’amortit dans le marbre frigide de l’idole et dans les anges nébuleux. Les tons principaux alternent avec le caprice des reflets et des miroitements. Tout le tableau a conservé la fraîcheur et la franchise de son éclat: c’est plutôt un régal pour les yeux qu’un drame allant à l’âme.
L’ample draperie à cassures anguleuses de la sainte rappelle les œuvres de la première manière de Jordaens, notamment le large vêtement romantique de la Madeleine du Christ en croix des Dominicains, et des Disciples ail Tombeau du Christ. La martyre a les traits de la femme de Jordaens et nous avons déjà vu ce grand chien dans les premières versions du Satyre et le Paysan. Nous avons rencontré aussi une couple de fois la draperie d’un brun doré du prêtre. L’influence de Rubens ne se fait guère sentir ici, sauf dans les deux chevaux, le blanc et le bai à l’étoile blanche, qui sont les mêmes que le grand maître peignit plus d’une fois. Le premier des deux est un superbe morceau de peinture à peu près identique au cheval blanc dans l'Elévation de la Croix de Rubens au musée d’Anvers.
Le tableau fut emporté en 1795 par les Français et restitué en 1815. 1! fut gravé peu
MERCURE ET ARGUS (Musée de Lyon).