SAINT MARTIN DÉLIVRANT UN POSSÉDÉ
lui Raphaël s’était déjà attaqué au même épisode de l’Evangile dans un tableau intitulé de même.
Chose curieuse, dans tous ces tableaux le miracle même se rattache insuffisamment au reste de la scène. Chez Jordaens le décousu au point de vue de l’agencement matériel est moins grave que chez ses illustres prédécesseurs, mais, en revanche, l’unité de l’action, l’harmonie entre les corps et les âmes, laisse encore plus à désirer. La figure du possédé qui se tord et se débat est éminemment poignante par sa frénésie et ses hurlements de détresse, mais les autres personnages ne sentent et n’agissent nullement comme le comporterait la situation. L’attitude du vieillard debout est d’une gaucherie absurde, le jeune homme et la jeune femme se montrent aussi fort en dessous de leur tâche; nous en dirons autant de l’homme aux cheveux crépus. L’évêque très majestueux et décoratif à souhait n’a pas l’ombre de conviction; ses subalternes sont tout aussi peu à leur affaire: en un mot ils ne valent pas mieux autant qu’ils sont, que des figurants. Tetrodius accorde au drame poignant qui se déroule sous ses yeux une attention aussi flegmatique que s’il s’agissait de l’incident le plus banal. Décidément Jordaens n’est pas un peintre religieux; il n’a et il n’aura jamais rien d’un dramatiste.
Le tableau se distingue encore par deux autres particularités. D’abord par ses tons bruns beaucoup plus déplaisants que ceux rencontrés déjà dans d’autres œuvres de la première époque de Jordaens. Les chairs de tous les personnages, celles de la femme et de l’enfant aussi bien que celles des hommes, sont brunes, d’un brun mat, les ombres un peu plus rouges, un peu plus noires, ici un peu plus opaques, là un peu plus transparentes; tantôt plus ardentes, tantôt plus frigides, mais toujours brunes, fauves et roussâtres; elles n’ont pas l’éclat cuivreux ou bronzé que nous trouverons plus tard dans les tableaux de Jordaens, mais un ton sans ardeur comme sans vigueur.
Une deuxième caractéristique consiste dans la nodosité exagérée des muscles: le dos du vieillard debout a l’air d’un terrain montagneux divisé par une profonde vallée avec des collines et des ravins des deux côtés; les omoplates et les pectoraux de l’homme agenouillé sont de la même nature; les os sont trop saillants, les chairs creusées de véritables cavernes. Le cou, la tête et le torse du possédé sont un peu moins contorsionnés, mais le tout transpire la sauvagerie et l’exagération dégénérant en brutalité.
Quand J. B. Descamps vit le tableau en 1768, il en fut désagréablement frappé et il écrivit: „J’ai trouvé l’ensemble du tableau bien confus depuis qu’il a été restauré et repeint ; il est devenu dur et sec, il n’y reste plus que quelques belles têtes”. Nous doutons fort qu’il faille imputer ces tons mats et roux à une restauration de la peinture originale; le tableau aura certainement souffert, mais nous estimons que la couleur primitive était bien du même ton que celle d’aujourd’hui.
Dans l’inventaire d’Alexandre Voet, dressé en 1685, figurait une esquisse en grisaille de cette toile. Nous connaissons une couple de dessins dans lesquels Jordaens a traité le même sujet avec de notables modifications. Le premier se trouve au British Muséum à Londres, le second appartient au Musée Plantin Moretus et provient de la vente Habich (Stuttgardt, 1899).
Parthey renseigne parmi les œuvres de Jordaens un petit tableau, appartenant à M. Hemmerlein à Bamberg et représentant Saint Martin, guérissant les malades et ressuscitant les morts, avec des anges dans une gloire; il s’agit évidemment d’une toute autre composition que celle du grand tableau de Bruxelles.
Dans celui-ci se trouve une figure sur laquelle il nous faut revenir; elle est étrangère à l'action, le peintre l’a prise pour étoffer son tableau; je veux parler du délicieux garçonnet