PAN ET SYR1NX
un jour à sa poursuite. Elle s’enfuit et au moment où il allait l’atteindre, elle fut métamorphosée en roseaux. Agitées par le vent les tiges en rendaient des sons plaintifs. Pan trancha l’un de ces roseaux, le découpa en tuyaux dont la longueur allait en décroissant, et en confectionna la flûte qui porte son nom. Le peintre a choisi le moment où Pan a saisi la fugitive par la main et où il veut la contraindre à entendre ses déclarations amoureuses; elle lève le bras comme pour le repousser. Un Fleuve appuyé sur son urne et deux satyrions assistent cà la scène, qui se passe au bord de l’eau.
Ce qui nous frappe surtout dans ce tableau c’est l’absence de toutes couleur éclatantes et la violente opposition de la lumière et de l’ombre. Le torse nu de Syrinx fait une grande tache claire discrètement interrompue par de fines ombres transparentes aux bras, au cou etTtaux flancs. Pan, par contre, est de ton brun avec des ombres épaisses et appuyées qui recouvrent la poitrine et les bras et relèguent la tête à tel point dans l’ombre que l’on distingue à peine les traits de la physionomie.
Le dieu du fleuve est d’un brun encore plus foncé. On ne retrouve pas d’équivalent de cette peinture en brun et clair dans l’œuvre de Jordaens. Les paysagistes du XVIe siècle recouraient d’ordinaire à ce procédé pour leurs effets de lumière et de perspective; les peintres du XVIIe siècle, dont Jordaens, rompirent avec cette tradition et adoptèrent plutôt des dégradations plus discrètes et plus fondues entre les tons clairs et les bruns. La différence entre cette œuvre de Jordaens et les autres est même si grande, qu’il y aurait lieu de se demander si la paternité lui en a été attribuée à juste titre. Néanmoins la tête échevelée de Syrinx, ses yeux un peu battus et sa bouche entr’ouverte respirent quelque chose de débonnaire et de langoureux, que nous retrouvons fréquemment chez notre peintre; les muscles noueux de ses hommes sont aussi une de ses caractéristiques; en outre les petits satyres ressemblent beaucoup à ceux de la Fécondité. Tous ces éléments concourent à établir avec certitude la paternité de Jordaens pour cette œuvre et à ranger celle-ci parmi celles de la période dont nous parlons en ce moment.
Nous savions d’ailleurs qu’il avait traité ce sujet par Sandrart, qui raconte comment il lui arriva „de peindre en six jours et grandeur nature l’histoire de Syrinx, qui s’enfuit devant Pan dans un bois”. Et le chroniqueur ajoute qu’il représenta ce sujet magistralement et ingénieusement. Dans la vente de la succession de Jordaens (La Haye, 1734) figurait un Pan et Syrinx plus petit, haut de 3 pieds 3 pouces, large de 3 pieds 3^ pouces.
Jordaens mettait une réelle prédilection à représenter des satyres. Il en dessina et en peignit à toutes les époques de sa vie; tantôt c’étaient des têtes de satyres, tantôt des satyres ivres, et encore des satyres lutinant des nymphes, des satyres avec des enfants ou des amours, des satyres foulant des raisins ou prenant part à des actions plus compliquées. Mainte de ces œuvres témoigne visiblement d’une imitation de Rubens; il est même certain que beaucoup de celles qu’on lui attribue sont des copies par son illustre prédécesseur.