LE BOUFFON
(Collection Porgès, Paris).
petit pleurnicheur, et aussi dans sa chevelure négligemment tordue en un chignon. Elle est peinte en plein et chaud soleil, sans oppositions capricieuses de lumière et d’ombre ; il n’y a même d’ombre que le strict minimum et encore celle-ci présente-t-elle de fines transparences. Il s’agit de la plus saine nature interprétée par l’art le plus opulent. Cette nymphe représente le personnage principal; le petit Jupiter et le satyre ne sont que des comparses. Le jeune olympien fait même ressortir par sa chair potelée mais délicate et le satyre par son cuir ligneux et parcheminé la plantureuse nudité de la déesse. Quant à la chèvre c’est un de ces chefs-d’œuvre de large et grasse peinture qui font de Jordaens un animalier sans rival. La lumière comme tamisée par la toison aux longs poils se répand sur l’arrière-train tandis que la tête plonge dans une ombre moelleuse. L’arrière-plan consiste en un talus, avec un arbre opaque et sombre et des broussailles, qui se détache sur un beau ciel bleu traversé de chauds et blancs nuages. Ce tableau date évidemment de l’époque où la manière du maître possédait encore toute sa puissance et où il donnait encore à ses satyres une encolure nerveuse et des visages profondément ravinés.
La gravure de Schelte a Bolswert modifie légèrement le tableau original. Le satyre agite un hochet pour amuser l’enfant. Derrière la chèvre se trouve une cruche à lait en cuivre qui manque au tableau. La toile semble avoir été quelque peu raccourcie du haut et des deux côtés.
Le Louvre possède un dessin représentant la nymphe trayant la chèvre Amalthée ; sans doute une étude pour le tableau, mais qui en diffère par quelques détails. Au musée de Brunswick existe aussi un dessin de la même figure concordant avec le tableau et signé A0 1671 ; au revers est esquissé
un petit Jupiter tenant son biberon dans la main droite; un satyre est à côté de lui.
L’éducation de Jupiter. Cassel. - Le musée de Cassel possède une seconde et non moins superbe version du même sujet. (No. 103, autrefois 94, du catalogue). La nymphe se trouve à l’arrière-plan à peu
(Collection Duverdyn, Bruges).
éducation de jupiter (Musée de Cassel).
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L’ÉDUCATION DE JUPITER
près dans la même attitude que sur le tableau précédent, sauf qu’elle tourne le visage vers la chèvre qu’elle est en train de traire, de sorte qu’on la voit plutôt de profil. D’une ruade la pétulante Amalthée a renversé le seau à lait et répandu le blanc breuvage sur le sol. Sa turbulence a aussi fait culbuter la cruche en terre. A la vue de cet accident qui menace de le condamner à la soif, le petit Jupiter a éclaté en aigres criailleries et a levé les bras en un geste de naïve détresse. A droite et un peu plus haut, sur le talus, une nymphe accoudée et le menton dans sa main lance au spectateur un regard plein de séduction; plus haut encore on voit un satyre nu et pansu en train de jouer de la flûte. A gauche, à l’avant-plan, une couple de moutons et une chèvre; à l’arrière-plan une échappée sur une perspective montagneuse.
Tout comme dans le premier tableau la belle trayeuse est le personnage capital. Ses
LA SÉRÉNADE (M. Leblon, Anvers).
formes sont encore plus opulentes mais peut-être moins séduisantes; son expression aussi est moins éveillée et plus fruste. Des teintes gris-bleu accusent le modelé des chairs sur les cuisses et les seins; une lumière ardente mais discrète est répandue sur les rondeurs des bras et des jambes. Le visage baigne dans un clair obscur chaud et transparent. Jupiter représente une étude réussie d’après un enfant dyscole et rageur que la colère rend méchant. Assistant à cette scène, la nymphe aux cheveux d’or et au regard éveillé nous fait part du plaisir qu’elle prend à cette transposition humoristique des mythes divins dans la réalité humaine; elle rappelle de façon saisissante la belle de la Sérénade de M. Leblon à Anvers, et aussi la Marchande de Fruits du musée de Glascow. Fdle est de formes plus gracieuses, d’aspect plus séduisant, d’expression plus délurée que la trayeuse. Le satyre est un gros boulot, trempé dans une lumière brune et transparente. Le tout représente d’excellente
L’ÉDUCATION DE JUPITER
peinture, saine et corsée, ne pêchant ni par l’enjolivement, ni par une exagération de réalisme elle est traitée dans un mode décoratif et élyséen mais les personnages comme leurs gestes introduisent dans cette scène de famille des Olympiens une pointe de satire humaine.
Le catalogue du Musée de Cassel se demande si dans ce tableau et aussi dans le tableau suivant il ne s’agit pas plutôt de l’éducation de Bacchus. 11 n’y a pourtant pas à douter un instant: nous savons, en effet, que Jupiter fut allaité par la chèvre Amalthée alors que la Fable ne nous apprend rien de semblable sur Bacchus. L’inscription mise sur la gravure par Schelte a Bolswert, d’accord avec Jordaens, dissiperait d’ailleurs toute équivoque. Cette inscription est conçue comme suit:
Quid mirum natura Jovis si cédât Amori Et vaga par thalamos ambulet illicitos.
Ecce inter Satyros nutritur lacté caprino,
Naturam caprae suxerat et sequitur.
(Y a-t-il lieu de s’étonner que Jupiter se laisse entraîner par l’amour et aspire à des liaisons adultères? Voyez comment il fut allaité par une chèvre et parmi les satyres. 11 s’est assimilé la nature de la chèvre avec le lait de sa nourrice, et il se conduit en conséquence).
La moralité de ce tableau est un peu forcée, mais il résulte dans tous les cas de cette inscription que dans la pensée de Jordaens comme dans celle du graveur, c’est bel et bien Jupiter, le jeune héros de cette aventure; et telle a bien été l’opinion générale depuis deux siècles. Au surplus Jordaens ne fut pas le premier qui traita ce sujet. Les moulages d’après des bas-reliefs antiques lui donnèrent probablement l’idée de cette composition. De même la vue des sculptures antiques à Rome détermina Poussin à traiter une scène analogue.
Le Musée de Cassel possède un second tableau (No. 104, autrefois 95, du catalogue) traitant le même sujet mais dans un moindre format. Au milieu, moitié agenouillée, moitié accroupie sur une étoffe bleue, la nymphe est en train de traire Amalthée. A côté du seau de cuivre dans lequel elle fait jaillir le lait est un pot en terre; elle tourne la tête vers le petit Jupiter, qui ne pleure pas cette fois. L’enfant a le dos et le bras drapés d’une étoffe rouge jaune. Un satyre lui donne à boire dans une coupe. Au fond un superbe pêcher qu’un plant de citrouille enlace de ses sarments.
Jordaens a signé Jac. Jordaens fe., ce qui ne lui arrive pas souvent. L’œuvre est bien de lui, sans avoir grande valeur: la peinture est ferme et polie, les ombres opaques, les chairs d’un ton brun. La chèvre aussi est moins réussie. Tout est arrondi, banal, sans verve, sans fantaisie dans la couleur et la lumière. Un certain éclat rayonne pourtant du corps de la nymphe et du petit dieu, le ciel aussi est assez radieux; ce sont les meilleures et les plus vivantes parties du tableau. Nous avons été frappé aussi par ce que la nymphe et l’enfant ont de rubénien.
Dans la vente Loquet (Amsterdam, 1783) figura aussi une Education de Jupiter avec figures grandeur nature. A l’avant-plan la nymphe trait Amalthée. Elle regarde obliquement l’enfant pleurnicheur. A droite une vieille tenant un tambour de basque dans une main, une cruche à lait en cuivre dans l’autre. A gauche un satyre aux pieds de bouc prend sa part du spectacle. A l’avant-plan une profusion de fruits. Le même tableau fut vendu une seconde fois à Amsterdam le 19 Octobre 1818.
Dans la vente de Vinek de Wezel (Anvers, 1814) se trouvait un autre exemplaire de moindre format. Jupiter entouré de bacchantes et couché sur le dos est allaité par la chèvre
LE triomphe de bacchus (Musée de Cassel)
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LE TRIOMPHE DE BACCHUS
Amalthée dont un satyre soulève la patte. Deux autres satyres jouent de la flûte, un troisième embrasse une femme. Une deuxième chèvre contribue à étoffer le tableau. L’arrière-plan est pris par un paysage pittoresque. Ce tableau fut acheté par Stier d’Aertselaer. Dans la vente de celui-ci il fut adjugé à Mn,e Wellens de Bruxelles. On le revit dans la vente Stevens (Anvers, 1837). J’en ai rencontré récemment les fragments mutilés.
Un exemplaire encore plus réduit de la même scène se trouve chez M. de Buck à Bruxelles et fut vu à l’exposition de 1905. Dans un paysage le petit Jupiter étendu sur le dos est allaité par la chèvre Amalthée qu’un satyre retient par la patte et une nymphe par le cou. Derrière la chèvre un satyrion joue du tambour de basque et une vieille tient une petite corbeille de fruits. A gauche, près d’un arbre, on voit une deuxième chèvre. C’est un petit tableau très savoureusement brossé, chaud de ton et d’une jolie facture.
Dans la vente Vrancken (Lokeren, 1838) se trouvait aussi une Enfance de Jupiter. Cette fois le jeune dieu est couché dans son berceau. Rhéa, sa mère, veille sur l’enfant échappé cà la fureur de Saturne. Deux nymphes aident la mère cà soigner le petit.
En 1652 Jordaens prit cet épisode pour sujet d’une eau-forte. Le petit dieu, renversé sur le dos, tette sa bonne nourrice cornue. La nymphe presse la mamelle. Un satyre tient la bête par les cornes, un autre joue de la flûte. Sur le côté un arbre enguirlandé d’un plant de critroui lie et une cruche à lait en cuivre.
Le Triomphe de Bacchus. Cassel. — De tous les habitants de l’Olympe c’est naturellement Baccluis qui devait attirer le plus notre peintre des exubérances: le dieu du vin, le conducteur des joyeuses caravanes et des cortèges composé de tout ce que les immortels du paganisme comptaient de bons vivants, de francs-lurons, d’amateurs de la dive bouteille, du jeu d’amour, de l’allégresse et du rire. Il vénérait ce patron de vie sans souci et sans frein et le représentait plutôt comme une figure aimable et cordiale que comme un débauché vulgaire.
C’est sous ces traits que nous le montre un Triomphe de Bacchus du Musée de Cassel. Il s’agit peut-être du tableau le plus décoratif de Jordaens et d’un des plus séduisants et des plus savoureux de tout l’Art Flamand. Bacchus incarné en un personnage d’un âge moyen occupe le milieu du tableau; il tient à la main droite un thyrse surmonté d’une bassinoire, dans la gauche une coupe à vin que lui remplit une vieille. A gauche une belle jeune commère drapée de jaune et portant une corbeille de raisin. Derrière le dieu et cette belle un nègre tenant d’une main un bâton auquel sont suspendus des cruches et des verres, et de l’autre un hochet. A droite à l’arrière-plan un jeune homme buvant à même la bouteille et un vieux chèvre-pieds portant un thyrse comme celui de dieu. A droite, tout au bout on aperçoit un fer de lance auquel s’enroule un serpent et un troisième thyrse. A l’avant-plan à gauche un enfant avec une chèvre; à droite un second enfant jouant de la flûte. Toutes les figures sont vues jusqu’aux genoux. L’ordonnance de la composition, l’expression et les gestes du groupe suggèrent immédiatement l’idée d’une troupe de gaillards délurés se rendant à une kermesse voisine non sans entrer dans les cabarets de la route pour y boire un coup et y faire éclater leur franc rire en agitant leurs trophées de fêtes.
La peinture est très soignée, caressée cou amore, merveilleusement friande et ensoleillée. Un éblouissant coup de lumière frappe, à gauche, la poitrine de Bacchus. Le côté droit de son torse plonge dans une ombre bleu-gris traversée d’une ardeur discrète; la tête est ombrée de brun-noir. Le dieu a déjà fait trop honneur à la purée de septembre; il a les paupières lourdes, les yeux mornes, la bouche entr’ouverte, la lèvre molle. La vieille qui lui verse du vin est traitée dans une ardente et plus sombre tonalité brune; elle a le visage ridé et