‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 38 sur 142 · NYMPHES. BEAUTÉ FÉMININE · texte numérisé non relu

NYMPHES. BEAUTÉ FÉMININE

que la mère féconde, la tendre nourrice, la bonne ménagère. Il la rapproche volontiers de la jeune servante villageoise, aux saines couleurs, à la physionomie éveillée, comparable à la gentille fleur des champs. Un peu plus tard encore il se sentira attiré par les nymphes; il les peint dans sa Fécondité de la Terre où elles étalent toute la splendeur de leur nudité, une vive lumière se répandant sur leur dos et leurs membres, un peu avec l’embarras et la gaucherie de la femme déshabillée; ou bien il les montre insouciantes et crânes, offrant en spectacle leur chair ferme et éblouissante et se réjouissant elles-mêmes de leur beauté triomphale. C’est dans la nymphe trayant Amalthée qu’il atteint son idéal: cette jeune femme présente des formes à la fois robustes et voluptueuses; son visage serait d’une beauté parfaite si les yeux un peu trop éloignés l’un de l’autre ne lui donnaient une expression un tantinet farouche. A ces jambes et ces bras puissants, à ce torse robuste il prête une réelle souplesse et il en ploie et en replie les masses charnues avec autant de grâce que de naturel; on dirait même qu’il tortille et contorsionne ce corps pour mieux en faire ressortir l’irréprochable anatomie.

Par la suite nous aurons l’occasion de revoir la même déesse, mais richement parée et présidant aux agapes familiales; sa beauté s’affine et s’éthérise encore aux caresses de la vapeur veloutée dont il l’entoure. Ou bien il nous la montrera sous les traits d’une fillette gracieuse mais timide, à la toilette trop recherchée. De ces corps bien en chair mais de lignes harmonieuses et de cambrure élégante il tombera dans des formes replettes et massives; ainsi, ses dernières nymphes et ses dernières Suzanne présenteront des carrures épaisses dépouillées de toute élasticité, ou de flasques masses adipeuses ayant perdu toute forme, toute grâce et que l’on n’est que trop porté à prendre pour l’idéal véritable et favori de Jordaens alors qu’il ne les peignit pourtant qu’après bien des créations admirables et seulement au déclin de sa carrière.

Un des plus savoureux tableaux représentant des nymphes est celui appartenant à Mme Bougard de Bruxelles; il représente Cupidon et des nymphes endormies. Elles sont trois, endormies sur le sol; la première couchée sur le dos, le bras ramené au dessus de la tête, les reins ceints d’une étoffe blanche; la seconde s’étend un peu adossée à un renflement du sol et la tête reposant sur son bras posant lui-même sur une étoffe écarlate; la troisième est vue de dos et se cache le visage dans son bras. A gauche se tient Cupidon une flèche dans une main, son arc dans l’autre. A droite une draperie rouge à large bordure d’or protège, en manière de vélum, le sommeil des nymphes. A gauche un champ, des arbres et un peu d’eau. A l’avant-plan près des nymphes, une petite corbeille de fleurs et un enfant endormi. Toute la scène baigne en pleine lumière alternant avec une profusion d’ombres

TANT VA LA CRUCHE A L’EAU QU’A LA FIN ELLE SE CASSE (Dessin, Musée Plantin-Moretus, Anvers).

Page 1