‹ Jordaens; sa vie et ses œuvresChapitre 53 sur 142 · PORTRAITS DE JAN WIERTS ET DE SA FEMME · texte numérisé non relu

PORTRAITS DE JAN WIERTS ET DE SA FEMME

Le Musée de Bruxelles possède le pendant de ce portrait, la femme de cet opulent personnage. Elle est vue de face, assise dans un large fauteuil, les coudes aux bras de son siège, les mains sur sou giron, un mouchoir dans la main gauche. Elle porte une robe de soie noire à ramages et à boutons d’or, un manteau de soie noire rayée bordé de fourrure brune, une fraise tuyautée, un bonnet blanc découvrant les tempes. Elle a l’air d’une bourgeoise amène et cordiale, âgée de 66 ans. Le tableau est marqué (Aetat)is 66. 1641.

La peinture est analogue à celle du portrait d’homme, sauf les chairs, d’un aspect franchement

déplaisant; le teint d’un blanc crème a des teintes verdâtres qui donnent un aspect maladif

au modèle et répandent des taches sur le front, les joues, le nez et le menton; les yeux

sont glauques. Tout est moelleux et transparent à souhait, mais le ton est plutôt répugnant.

Le Louvre possède deux dessins entraordinairement poussés, deux études pour lesdits portraits, traités d’une façon très large et très colorée, comptant certes parmi les meilleurs de Jordaens; les figures sont identiquement les mêmes que dans les portraits peints; il n’y a de changement que dans quelques détails des accessoires.

Le musée de Saint-Pétersbourg possède une ancienne copie du portrait d’homme provenant de la collection Crozat.

Portraits de [an Wierts et de sa femme. — Au Musée de Cologne se trouvent les portraits d’un couple de la même nature. L’homme assis dans un fauteuil, vu presque entièrement de face, pose le coude droit sur le bras de son siège, la main gauche tient un papier revêtu de cette inscription: Eersameti dischreten Sr. Johan Wierts Coopman totte Antw. Derrière lui une fenêtre ouverte à arc brisé et une cariatide supportant le manteau de la cheminée. A côté de lui à gauche une table nappée de rouge et sur laquelle sont déposés un verre à vin et des raisins. Dans le haut une draperie rouge. L’homme a le visage sain et robuste, des joues au vif incarnat, de courts cheveux gris; la moustache grise relevée en crocs et la barbe pleine. Il porte un costume noir, la fraise et les manchettes en dentelles, non empesées.

La femme se prélasse dans un fauteuil de la même forme et dans la même chambre; la fenêtre est ouverte; on voit les deux cariatides de la cheminée. Le modèle se présente de trois quarts; il porte une robe noire, une fraise à godrons très empesée, des manchettes de dentelles, des guirlandes de perles dans les cheveux, au cou, sur la poitrine et aux poignets, de grandes perles aussi aux oreilles. La main droite tient un éventail, dont l’on ne voit que la poignée, et un bracelet de perles attaché au poignet.

Ces deux portraits sont peints dans la même tonalité chaude et vaporeuse que les deux précédents, mais la facture en est peut-être un peu plus ferme. Ici, de même, la femme est moins heureuse que l’homme. 11 s’agit aussi d’un couple de patriciens comblé des dons de la fortune et de la santé. Le nom de l’homme: Jan Wierts, négociant à Anvers, nous permet d’affirmer que ces portraits sont ceux des parents du gendre de Jordaens. Le titre de négociant donné à l’homme ne permet pas de supposer un instant que l’un des portraits soit celui du gendre même. Cachée derrière le cadre du portrait de l’homme est une inscription malheureusement à moitié effacée et conçue comme suit: „AETATIS 48. 16 ”,

les deux derniers chiffres sont complètement illisibles. Le père du gendre de Jordaens avait probablement à peu près l’âge du peintre, de sorte que ce portrait aura été peint vers 1640.

Nous croyons pouvoir identifier ces portraits avec eux qui firent partie de la vente Gemert (Anvers, 1778): „Deux portraits d’un négociant et de sa femme, peints très vigoureusement et très bellement”.

PORTRAIT DE JORDAENS

Un portrait de femme, appartenant à Lord Chesham, doit remonter à peu près à la même époque, mais il est probablement de dix ans antérieur à ceux dont nous venons de parler,

donc de 1631. 11 représente une dame tenant son petit chien sur le bras. Elle porte une

robe vert bronze, un fichu de dentelle, des manches blanches. A l’arrière-plan une balustrade, une colonne et une draperie bleu foncé. La peinture est très légère, fine et moelleuse. Un

ton gris brun règne sur les chairs et en général sur tout le tableau, ton évoquant les teintes

répandues par Jordaens dans son Miracle de Saint Martin. Le visage et l’attitude sont souverainement distingués, mais quoique le tout accuse un cachet très aristocratique pour un Jordaens, nous n’hésitons pas un moment à lui attribuer ce tableau. Le floconneux de la chair, l’expression débonnaire, les paupières appesanties sont des caractéristiques évidentes ;

le petit chien, que la dame tient sur le bras, s’apparente étroitement à celui de la belle dans la Sérénade de M. Leblon.

Portrait de Jordaens. — A la même époque, vers 1650, Jordaens peignit son propre portrait, popularisé par la gravure de Pierre de Jode, publiée par Jean Meyssens dans sa collection: Image de divers hommes d'esprit sublime, qui patleur art et science debvront vivre éternellement et des quels la louange et renommée faict estonner le monde.

A Anvers mis en lumière Jean Meyssens peindre et vendeur de lart au Cammestraet l’an M.DC. XLIX.

Le portrait gravé de Jordaens porte pour inscription: Jacques Jordaens.

Excellent peindre en grand, faict connoistre son esprit relevé par sa belle manière de peindre est inventif en toute sorte d'ordonnances, soit en poésie histoire, en dévotion et d'autres, il a faict les belles choses racourtantes pour le Roy de Suede et plusieurs autres princes et seigneurs, est né a Anvers l'an 1594 (doit être 1593) le 19. de May, a faict son apprentissage chez son beaupere Adam van Oort, tenant sa demeure en la ville de sa naissance. Ja. Jordaens pinxit. Pet. de Jode sculpsit. Jo. Meyssens excudit.

Sur son portrait Jordaens peut avoir quarante-cinq ans, de sorte qu’il y a lieu de supposer qu’il le peignit vers 1638. Il a rejeté sur son épaule un ample vêtement à boutons. Il porte en avant sa main gauche tenant un rouleau de papier; les bords d’un col mou sont rabattus sur son manteau. Parmi les portraits de Meyssens on en rencontre certes encore qui sont drapés largement dans une sorte de toge romaine, mais aucun de ces modèles ne rejette aussi cavalièrement que notre peintre cette pièce de son vêtement par dessus son épaule,

PORTRAIT DE JORDAENS

aucun ne semble moins préoccupé de décorum et de tenue. Sa tignasse aussi trahit une négligence et un sans-gêne qui frisent le débraillé! 11 a pris de l’embonpoint, le visage s’est développé dans les même proportions mais surtout en largeur. Le front très élevé est creusé de deux rides peu profondes; les yeux dirigent à gauche un regard d’une expression franche et même un peu brutale; ils ne sont pas égaux; l’un est dessiné régulièrement, le sourcil est plus relevé sur l’autre; le nez est gros; la mâchoire forte et prononcée. Il porte la moustache en crocs et la virgule; les cheveux lui pendent des deux côtés en longues boucles jusque dans le cou; une mèche rebelle se redresse en toupet au-dessus du front. C’est une figure de forme grossière, mais animée par de grands yeux expressifs et pleins de crânerie, aux regards perçants.

Nous nous trouvons en présence d’un homme tout d’une pièce, négligé et sans façons, d’allure résolue, ayant sa propre manière de voir et de penser, et ne se préoccupant guère de l’opinion d’autrui.

Le tableau d'après lequel ce portrait fut gravé figura dans la vente de Philippe van Dyk (La Haye,

1753), il est décrit en ces termes:

„Le portrait de Jordaens par luimême, peint fortement et virilement, reproduit par la gravure”. (1)

Dans la vente Artaria (Vienne,

1886) un dessin du même tableau fut mis aux enchères.

Jordaens s’est représenté dans nombre de ses tableaux, généralement en train de souffler, les joues ballonnées. 11 s’attribue le rôle du mangeur de bouillie dans la plupart de ses illustrations de la fable du Satyre et le paysan et aussi celui du joueur de cornemuse dans ses transpositions en peinture du proverbe Les jeunes piaillent comme chantent les vieux, ou dans ses autres sujets favoris Le Roi boit, Sérénade, où intervient cet instrument bucolique. 11 est à remarquer qu’il ne prend l’habitude de se représenter dans ses tableaux qu’après 1635, c’est-à-dire après avoir atteint la quarantième année. On ne le retrouve plus dans les compositions de ses vingt dernières années.

Van Dyck l’avait peint dix ou douze ans auparavant, vers 1628. Son visage présentait déjà ces traits rudes et énergiques, sa forte moustache, sa barbe fournie, mais ses cheveux étaient mieux peignés et les mèches rebelles rentraient dans les rangs. 11 porte une main, les doigts très écartés, à sa poitrine. Au lieu du col uni aux pointes rabattues sur

PORTRAIT DE femme (Dessin, Musée du Louvre).

(1) Het portret van Jordaens door hemzelf krachtig en mannelijk geschilderd gaande dit in print.

PORTRAIT DE JORDAENS

son manteau il est paré d’un large et élégant col en dentelle qui lui descend jusqu’aux épaules. 11 a des manchettes de même étoffe, un pourpoint avec une rangée de boutons sur le devant, un manteau rejeté sur l’épaule et noué autour des reins. Il a l’air correct, la mine assez crâne et il vous dévisage d’un regard pénétrant; mais son aspect général est plutôt distingué que brutal. Selon son habitude van Dyck lui a attribué un peu de son élégance et de sa coquetterie.

Dans la collection des portraits d’artistes par eux-mêmes, aux Uffizi de Florence, se trouve un soi-disant portrait de Jordaens. Le modèle a bien quelque chose de notre peintre dans ses traits marqués, épais et même un peu grossiers, mais la ressemblance n’est pas assez grande pour que nous puissions admettre un seul instant que Jordaens se soit représenté sur ce tableau. L’œuvre est certainement de sa main. Mais le visage est plus mince et plus allongé que celui de Jordaens, le nez aussi est plus oblong, l’os nasal plus épais, les yeux sont enfoncés plus profondément dans les orbites, le menton plus fort; l’épaisse tignasse rousse est relevée négligemment en brosse; la barbe et la moustache sont minces et soyeuses. Ceux qui baptisèrent ce portrait du nom de Jordaens, songeaient au peintre approchant de sa trentième année, mais même une grande différence d’âge ne produirait pas un tel bouleversement dans les traits. Le personnage des Uffizi porte un col de dentelle fripé; une ample draperie enveloppe son buste, il serre, de la main droite, un livre contre sa poitrine. La facture est large, le tout crânement et facilement brossé. Le Musée d’Edimbourg possède une ancienne copie de ce tableau.

D’autres portraits encore de Jordaens et des siens, portant leur nom à tort ou à raison, existent dans maints musées et collections. Ainsi dans la vente du prince de Conti (Paris, 1777) figura un groupe, un homme et une femme, en buste, intitulé: „Portrait de Jordaens et de sa femme”. La dame donne une prune à un perroquet. Le tableau alla jusqu’à 2000 francs. 11 provenait de la vente de duc de Choiseul (Paris, 1772). 11 s’agit de la Femme aux cerises dont nous avons parlé à la page 101. En 1763 la société d’artistes de La Haye possédait deux tableaux intitulés Jordaens et sa femme. (1)

Dans les ventes on rencontra maints portraits authentiques ou apocryphes de Catherine van Noort. Ainsi dans la vente de Jean Léopold Jos. de Man d’Hobruge (Bruxelles, 1820), Catherine van Noort ou la prétendue Catherine porte une robe rouge, un col blanc, un chapeau à large bord; des deux mains elle presse une corbeille contre sa poitrine (toile 0.78 sur 0.61). Une autre toile (0.68 sur 0.54) vint dans la vente Thoré — Burger (Paris, 1892); une troisième toile (0.92 sur 0.72) dans la vente Febvre (Paris, 1882). Nous ne nous prononcerons point sur l’exactitude de l’attribution; à vrai dire nous ne connaissons l’épouse de Jordaens que dans les tableaux où il la prit probablement pour modèle.

Une tête de fillette du Musée de Lubeck me parait être une enfant de Jordaens. Elle a d’opulentes boucles blondes, des yeux bruns, un petit nez, une bouche mignonne; le portrait est plutôt esquissé que fini; il présente des ombres brunes.

(1) Jordaens en deszelfs huisvrouw. 1763 Memorie der schilderijen der Haagsche Confrérie van Pictura toebehoorende zijnde allen geteekend met een P., Nr. 80 en 81. „Het portret van Jordaens en dat van deszelfs huysvrouw gekocht op gem(elde) verkooping zijnde aldaar Nr. 11 en 12”. La vente en question était celle de feu M. G. Copius (A. Bredius, De boeken der Haagsche Schilders- Confrerije. Oud-Holland XIX. 72).

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