LES PEINTURES DE GREENWICH-HOUSE
disciple est une belle figure. L’autre, un noir, qui soulève son bonnet, a un visage énergique. L’hôte est d’une obésité caricaturale. La servante peinte dans un ton doré est un peu boursouflée. L’harmonie de la clarté vespérale suggère celle de la Cène d’Anvers mais dans ce tableau-ci l’effet de lumière est plus accusé que dans celui de Brunswick où les ombres sont moins transparentes, plus sourdes et plus faibles. L’œuvre est de la main de Jordaens et poussée avec soin, mais en somme plutôt ratée; la composition est bonne, j’en dirai autant de l’expression extatique du Christ et stupéfaite des disciples.
L’analogie avec le tableau de Rubens est d’autant plus saisissante que celui-ci fait aussitôt penser à une œuvre de Jordaens. Dans le tableau de Rubens le Christ est absolument le même que dans celui de Jordaens tant pour la forme que pour l’attitude; les gestes des disciples sont les mêmes aussi; l’hôte a la même figure mafflue; mais ici il tient la cruche
et le verre à la main sans remplir celui-ci. Le tableau fut acheté par Philippe IV à la vente mortuaire de Rubens; dans le catalogue des œuvres laissées par Rubens il est renseigné comme peint par Rubens et il a été gravé par Jan Witdoeck, un des graveurs ordinaires de Rubens, sous le nom du maître. Il est donc bien de sa main. Il est tout aussi certain que le tableau de Brunswick est de celle de Jordaens. L’étrange analogie existant entre les deux tableaux ne s’explique qu’en admettant que Rubens ait imité Jordaens.
Les peintures de Greenwich- House. — Les derniers mois de la vie de Rubens, Jordaens fut le compétiteur de ce maître pour la commande d’une série de peintures destinées à orner le plafond et les parois d’un cabinet de la reine d’Angleterre dans le palais de Greenwich (Greenwich-House) construit par Inigo Jones. (1) Le 4 novembre 1639 Balthazar Gerbier, chargé d’affaires à Bruxelles du roi d’Angleterre Charles Ier, mit les éclaircissements nécessaires sur le papier et les fit parvenir à Edouard Norgate, un des clercs du sceau de Sa Majesté avec mission pour le dit clerc de les transmettre à William Murray, attaché au service de la chambre à coucher du Roi, et dans les attributions duquel entraient les commandes de peintures. Aussitôt que Gerbier eut reçu les ordres nécessaires, ainsi que les mesures des peintures à exécuter et qu’il était chargé de commander à Jordaens, il fit traduire ces ordres et ces mesures en français, afin d’empêcher que l’on sût à qui ces ouvrages étaient destinés. Il recourut ci l’abbé de Scaglia, qui demeurait alors à Anvers et qui lui
PORTRAIT DE JORDAENS (Gravé d’après la peinture de van Dyck).
(1) Noël Sainsbury, Papers rclating to Rubens. Pages 212—234.